Le timing n’a rien d’un hasard. En pleine montée des discours haineux autour de la migration, le Conseil de la presse sort du bois pour rappeler une évidence : non, il n’est ni un tribunal, ni une police de la pensée. Juste une instance d’autorégulation. Rien de plus. Mais visiblement, c’est déjà trop pour certains.
Car en face, la députée Fatma Mseddi a choisi une autre voie : celle de la confusion méthodique. Dans un post incendiaire publié la veille, elle dénonce une prétendu justice parallèle, accusant le Conseil de s’arroger des prérogatives judiciaires qu’il n’a jamais revendiquées. Un argument qui repose sur une fiction.

Une polémique fabriquée de toutes pièces
Dans son communiqué du 23 avril 2026, le Conseil ne fait pourtant que répéter ce qu’il est depuis sa création : un mécanisme d’arbitrage éthique interne à la profession, sans pouvoir de sanction, sans autorité contraignante, sans prétention judiciaire.
Autrement dit, tout l’inverse de ce que décrit la députée.
Mais le procédé est connu : amalgamer évaluation déontologique et condamnation pénale pour mieux disqualifier l’instance. En parlant de « justice parallèle », d’« instance de condamnation » ou encore d’« usurpation de qualité », Fatma Mseddi active des ressorts émotionnels puissants, conçus pour susciter rejet et méfiance. Peu importe que ces accusations soient infondées l’essentiel est ailleurs : fabriquer un ennemi. Et dans ce récit, toute structure intermédiaire devient suspecte.
Derrière l’attaque, une bataille politique
Ce qui se joue dépasse largement une querelle corporatiste. En ciblant le Conseil de la presse, la députée s’inscrit dans une dynamique plus large, celle d’un rejet systématique des corps intermédiaires : syndicats, instances professionnelles, mécanismes d’autorégulation. Une ligne parfaitement alignée avec une vision du pouvoir où il ne doit rester que deux pôles : l’État et le vide. Or, précisément, ces instances existent pour combler cet espace.
Elles permettent d’éviter que chaque dérive journalistique ne soit immédiatement judiciarisée, tout en garantissant un minimum d’éthique dans le traitement de l’information. Les affaiblir, c’est ouvrir la voie soit à l’impunité, soit à la répression. Un entre-deux que le discours populiste balaie d’un revers de main.
Le cas Kassraoui, symptôme d’un climat délétère
Derrière cette polémique, un nom : Wissal Kasraoui.
La journaliste du service public, visée indirectement par les critiques du Conseil et du Syndicat national des journalistes tunisiens pour ses publications xénophobes sur les migrants subsahariens, s’est immédiatement posée en victime d’un système cherchant à la faire taire. Dans un statut virulent, elle dénonce une tentative de la traduire en justice pour ses opinions, tout en reprenant des amalgames sur les dangers des migrants subsahariens avec des propos racistes et suprémacistes.
Un discours qui n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une séquence plus large, marquée par une banalisation inquiétante des propos racistes et déshumanisants, souvent amplifiés sur les réseaux sociaux. Une mécanique bien huilée, où certaines figures médiatiques deviennent les relais d’une rhétorique plus vaste.
Et dans cette configuration, l’intervention du Conseil de la presse, même limitée à un rappel déontologique, devient insupportable pour ceux qui prospèrent dans cette zone grise.

Une confusion volontaire… et dangereuse
Le cœur du problème est pourtant simple. Le Conseil évalue, il ne condamne pas. Il recommande, il ne sanctionne pas. Il rappelle des règles, il ne prononce pas de peines.
Faire semblant de ne pas comprendre cette distinction relève moins de l’erreur que du choix politique.
En brouillant les lignes entre régulation, autorégulation et justice, le discours de Fatma Mseddi ne se contente pas de critiquer une institution, il délégitime toute forme de régulation professionnelle. Et, ce faisant, il ouvre un boulevard aux dérives les plus toxiques.
Il y avait pourtant un débat légitime à mener et il reste entier, celui de la frontière entre expression personnelle et responsabilité professionnelle des journalistes à l’ère des réseaux sociaux. Une question complexe, essentielle, qui mérite mieux que des slogans. Mais encore faut-il vouloir débattre.
Quand la démagogie remplace le fond
Entre une approche déontologique sérieuse et une posture populiste, le choix semble déjà fait. Plutôt que d’interroger les limites du cadre actuel, la députée préfère agiter des épouvantails en brouillant les pistes. Et pendant ce temps, les discours de haine prospèrent.
Le Conseil de la presse, lui, persiste à rappeler des règles élémentaires. Ce qui, dans le climat actuel, relève presque de l’acte de résistance.
M.B.Z











