Épisode 1 – 18 promesses pour rien
Le 18, c’est le chiffre magique des promesses suspendues, des lois votées mais pas appliquées, des annonces solennelles qui finissent dans les tiroirs de l’État. La loi 18-2025 devait régler le drame des diplômés chômeurs. Elle a surtout permis de leur rappeler qu’en Tunisie, même une promesse inscrite dans la loi peut rester au chômage. Ils ont organisé une conférence de presse cette semaine, suivie d’une manifestation à l’avenue Habib Bourguiba. Ils n’en peuvent plus d’attendre que l’État applique ses propres lois.
Mais il ne faut pas leur en vouloir. Ils ont simplement rejoint la grande salle d’attente nationale. On y trouve déjà le stade d’El Menzah, toujours promis, toujours fatigué. L’hôpital de Kairouan, annoncé comme une urgence, mais traité comme une option. Le Conseil supérieur de l’Éducation, qui sera bientôt ouvert, a dit le président. Le problème, c’est qu’au palais, « bientôt » semble être une unité de temps plus longue qu’un quinquennat.
À Gabès, les enfants continuent d’aller aux urgences pendant que la dépollution attend son tour. À Zarzis, les familles attendent encore la vérité promise sur la mort de leurs enfants. Le centre international de calligraphie, lui, doit sans doute patienter dans une belle écriture administrative. Quant aux augmentations de salaire prévues dans la loi de finances 2026, elles sont comme beaucoup de promesses : imprimées, annoncées, célébrées… puis disparues dans les couloirs.
La colère des diplômés chômeurs n’est donc pas un accident. C’est un épisode de plus dans la grande série des attentes nationales. Six ans de promesses, de discours, de “bientôt”, de “très prochainement”, de “l’État n’oublie personne”. Et dans les manifestations, un slogan résume cruellement le bilan : « En six ans, il n’a construit qu’une piscine. »
Encore faut-il préciser que même cette piscine a été construite avec l’argent de la Biat.
Le 18 n’est plus un chiffre. C’est devenu une méthode. Une manière de gouverner où l’on annonce beaucoup, où l’on écrit parfois, mais où l’on réalise rarement. Une politique de l’attente, érigée en système.
Épisode 2 – 54 ou 86 convocations pour tous
Le régime a ses chiffres porte-bonheur. Il y a le 18, pour faire attendre. Et puis il y a le 54 (et le 86), pour faire taire.
Tout commence par une convocation. Une de plus.
Cette fois, c’est Zied El-Heni qui a été appelé à comparaître devant la brigade de la Garde nationale à l’Aouina, en tant que suspect. Motif inconnu, au départ. Dossier non précisé. Silence officiel, jusqu’à ce que la mécanique se mette en branle.
Car, comme souvent, les explications arrivent après coup. Et quand elles arrivent, elles ont le goût familier des incriminations extensibles. Le journaliste est finalement poursuivi et placé en garde à vue sur la base de l’article 86 du Code des télécommunications, pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de communication ». En cause, une publication diffusée sur son compte Facebook, où il revenait sur l’affaire du journaliste Khalifa Guesmi, pourtant récemment close par un non-lieu en appel.
Dans ce pays, on convoque d’abord. On explique ensuite. Et parfois, on incrimine entre les deux.
Le calendrier, lui, n’explique jamais rien. Dix jours plus tôt, le même Zied déposait un recours devant le tribunal administratif contre Kaïs Saïed pour excès de pouvoir, demandant notamment la mise en place d’institutions clés comme la Cour constitutionnelle ou la Haica.
Dix jours. C’est court pour une coïncidence. Mais suffisamment long pour une procédure. Officiellement, aucun lien. Évidemment.
Mais Zied n’est pas le sujet. Il est devenu un cas parmi d’autres. Un nom de plus dans une liste qui s’allonge au fil des convocations, des gardes à vue et des condamnations.
Le vrai sujet, ce sont ces chiffres qui reviennent partout : 54 et 86.
Ce décret 54, surtout, est devenu en quelques mois l’outil le plus efficace pour redessiner les limites de la parole publique. Un texte suffisamment large pour attraper n’importe qui. Suffisamment flou pour s’adapter à tout.
Un post Facebook ? Ça peut suffire.
Une déclaration ? Ça peut suffire.
Une opinion ? Ça peut suffire.
Il y a deux semaines encore, le député Ahmed Saïdani a écopé de huit mois de prison pour une publication en ligne. Huit mois pour quelques lignes. Huit mois pour avoir écrit.
Depuis, les chiffres ne sont plus publiés. On ne compte plus. Ou plutôt, on ne veut plus compter. Mais tout le monde comprend.
Le 54 (ou le 86) ne sert pas seulement à punir. Il sert à prévenir. À installer un réflexe. Celui de se taire avant même de parler. De réfléchir avant d’écrire. D’effacer avant de publier.
C’est une pédagogie par l’exemple. Un message sans communiqué. Une doctrine sans explication.
Et pendant que certains attendent encore que leurs promesses se réalisent sous le signe du 18, d’autres apprennent, très concrètement, ce que signifie vivre sous le 54.
Dans ce pays, il y a désormais deux calendriers.
Celui des promesses, toujours reporté.
Et celui des convocations, toujours respecté.
Épisode 3 – Un pays coincé entre le 18 et le 54
Voilà donc le régime entre ses deux chiffres fétiches : le 18 pour promettre, le 54 pour répondre quand les gens demandent des comptes. Une numérologie d’État, en somme. Chez nous, les promesses ont un numéro. Les désillusions aussi.
Et entre les deux, il y a… le reste.
Le reste, c’est un pays qui attend que le 18 finisse par arriver. Ou que le 54 tombe. Selon l’humeur du moment.
Le stade d’El Menzah attend.
Le Conseil supérieur de l’Éducation sera “bientôt” ouvert. On ne sait pas quand, mais on sait que ce sera bientôt. C’est déjà ça.
À Gabès, la dépollution avance. Lentement, mais sûrement. Surtout lentement.
Pendant ce temps, le pays, lui, a trouvé son rythme. Il ne court plus. Il ne marche même plus vraiment. Il patiente.
Les décisions ? Elles circulent. Elles montent, elles descendent, elles réfléchissent. Parfois, elles se reposent. Une décision fatiguée, ça arrive.
Dans les bureaux, on évite de se tromper. La meilleure façon d’éviter de se tromper, c’est de ne rien décider. Méthode éprouvée.
Dans la rue, on évite de parler trop fort. La meilleure façon d’éviter les ennuis, c’est de parler moins. Méthode également éprouvée.
Tout le monde s’adapte. C’est une qualité nationale.
On s’adapte aux promesses sans date.
On s’adapte aux convocations sans explication.
On s’adapte au “bientôt” qui dure.
Le pays avance, dit-on. Oui. Mais avec prudence. À très petits pas. Histoire de ne pas déranger.
Et puis, il y a cette étrange impression que tout fonctionne. Les discours sont là. Les lois sont là. Les convocations aussi. Tout est en place.
Sauf le reste.
Mais le reste, on verra plus tard. Probablement bientôt.











Commentaire
Gg
Faut il voir là une stratégie de répression ?
1er avertissement, 2eme, 3eme et couic!
Car 18 x 3 = 54
(C’est une blague, bien sûr !)