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BNA : des profits solides… sous perfusion de l’État

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Par Raouf Ben Hédi

    La Banque nationale agricole affiche des résultats en hausse en 2025. Mais derrière cette performance se dessine une réalité plus nuancée : une rentabilité de plus en plus portée par les titres publics et une dépendance croissante à l’État, dans un contexte où l’activité bancaire classique peine à générer du cash.

    La Banque nationale agricole (BNA) vient de publier ses états financiers individuels et consolidés arrêtés au 31 décembre 2025, accompagnés des rapports de ses commissaires aux comptes, Fethi Saïdi et Zied Khedimallah. Ces documents seront soumis à l’approbation de l’assemblée générale ordinaire prévue ce jeudi 30 avril. L’État tunisien demeure le principal actionnaire de la banque avec 35,26 % du capital, tandis que le reste de l’actionnariat est éclaté ne dépassant individuellement le seuil de 5 %.

    À première vue, les chiffres sont flatteurs. La Banque nationale agricole (BNA) clôture l’exercice 2025 avec un résultat net individuel record de 274,5 millions de dinars, en progression de 7,9 %, et un produit net bancaire en hausse de 11,4 %. À l’échelle consolidée, la tendance est similaire, avec un résultat part du groupe de 287,7 millions de dinars, en augmentation de 14,2 %. Des performances qui pourraient laisser croire à une banque solide, bien positionnée et en pleine dynamique.

    Mais à y regarder de plus près, la nature même de cette croissance interroge.

    Une rentabilité tirée par les titres publics

    Le principal moteur de la performance 2025 ne se situe pas dans l’activité bancaire classique. Les revenus issus du portefeuille d’investissement atteignent 712,9 millions de dinars en individuel, en hausse spectaculaire de 42,6 %. À l’inverse, les revenus d’intérêts (cœur du métier bancaire) stagnent, reculant même légèrement de 1,565 milliard de dinars en 2024 à 1,566 milliard en 2025, soit une baisse de 0,9 %, tandis que les commissions progressent modestement.

    Autrement dit, la BNA gagne de plus en plus d’argent… mais de moins en moins grâce à son activité traditionnelle de financement de l’économie.

    Ce basculement s’explique en partie par un mécanisme devenu central dans le modèle de la banque. En décembre 2025, l’État a procédé au règlement partiel de la dette de l’Office des céréales envers la BNA, à hauteur d’un milliard de dinars. Une opération qui aurait pu améliorer la liquidité de la banque. Mais dans les faits, près de la moitié de ce montant — 457,5 millions de dinars — a été réinvestie dans des bons du Trésor assimilables (BTA), à un taux de 9,4 % sur dix ans.

    Le circuit est limpide : l’État rembourse la banque, la banque refinance l’État, et en tire un rendement confortable. Une mécanique qui alimente directement les résultats.

    Des profits en hausse, mais un cash en chute

    Ce modèle trouve sa limite dans une contradiction majeure, visible dans les états de flux de trésorerie. En 2025, le flux net de trésorerie provenant des activités d’exploitation devient négatif, à -291,9 millions de dinars, alors qu’il était largement positif un an plus tôt. La même tendance est observée dans les comptes consolidés.

    Ce décalage entre bénéfice comptable et génération de cash constitue un signal d’alerte. Il traduit une activité réelle — celle de collecte de dépôts et d’octroi de crédits — qui peine à produire de la liquidité, malgré l’amélioration affichée des résultats.

    Une lecture à nuancer selon les commissaires aux comptes

    Cette lecture doit toutefois être nuancée à la lumière des observations formulées par les commissaires aux comptes. Dans leur rapport sur les états financiers consolidés, Fethi Saïdi et Zied Khedimallah relèvent que certaines sociétés du groupe n’avaient pas, à la date d’arrêté, des comptes certifiés par leurs propres commissaires aux comptes, ce qui limite la portée des travaux de consolidation.

    Autrement dit, même les chiffres consolidés doivent être appréhendés avec prudence, en raison de la qualité hétérogène des informations financières remontées par certaines filiales.

    Une exposition massive au secteur public

    Dans ce contexte, la place croissante de l’État dans le bilan de la BNA prend tout son sens. Les engagements de la banque envers les entreprises publiques atteignent 8,2 milliards de dinars en 2025. Une exposition considérable, largement sécurisée par des garanties publiques, mais qui renforce la dépendance de la banque aux finances de l’État.

    Ce positionnement n’est pas nouveau. Historiquement, la BNA a toujours joué un rôle central dans le financement de l’économie publique, notamment agricole. Mais les chiffres de 2025 montrent un basculement : ce rôle devient un pilier de la rentabilité.

    Des créances à risque toujours élevées

    Cette évolution s’explique aussi par la structure du risque au sein du portefeuille de crédits. Avec 21,4 % de créances classées, soit plus d’un engagement sur cinq, la BNA porte un niveau de risque particulièrement élevé, qui explique en partie son basculement vers des placements plus sûrs, notamment les titres publics.

    Les états financiers ne détaillent pas l’identité des principaux débiteurs concernés, conformément aux règles de confidentialité. Ils permettent toutefois d’identifier les secteurs les plus exposés : agriculture, promotion immobilière, tourisme, bâtiment et travaux publics, ainsi que certaines activités industrielles et commerciales.

    Dans ces conditions, la montée en puissance des revenus issus des titres publics apparaît moins comme une simple opportunité que comme une forme de rééquilibrage. Face à un portefeuille de crédits risqué et à une activité génératrice de cash en repli, la dette souveraine offre une alternative plus prévisible, plus rentable à court terme, et surtout moins consommatrice de capital.

    Des incertitudes relevées par les auditeurs

    Les commissaires aux comptes attirent également l’attention sur plusieurs facteurs d’incertitude. Ils évoquent notamment des risques juridiques et réglementaires, dont les impacts financiers ne peuvent être estimés à ce stade, en lien avec certaines décisions du Conseil de la concurrence ainsi que les nouvelles mesures relatives au traitement des créances agricoles.

    Autant d’éléments qui pourraient peser sur les résultats futurs et renforcer la dépendance de la banque à des sources de revenus plus sûres, au premier rang desquelles figurent les titres publics.

    Une solidité réelle… mais sous condition

    Il ne s’agit pas de dire que la BNA est en difficulté. Les ratios réglementaires sont respectés, avec un niveau de solvabilité supérieur à 22 %, largement au-dessus des exigences minimales. Les capitaux propres progressent, et la banque conserve une assise financière solide.

    Mais la question n’est pas celle de la solidité actuelle. Elle est celle du modèle.

    Une banque dont la rentabilité dépend de plus en plus de l’État, dont les flux opérationnels se détériorent, et dont une part significative du portefeuille reste exposée à des risques élevés, ne peut être analysée uniquement à travers son résultat net.

    Derrière les bons chiffres de 2025, la BNA envoie un signal plus subtil : celui d’un établissement qui s’adapte à son environnement… en s’adossant de plus en plus à la puissance publique.

    Et dans une économie où l’État est lui-même sous tension, cette dépendance pourrait bien devenir, à terme, une fragilité.

    Raouf Ben Hédi

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