Une vague de haine sans précédent a déferlé sur les réseaux sociaux tunisiens, visant l’artiste Lotfi Bouchnak. Au cœur de cette tempête, des appels virulents, parfois accompagnés de menaces explicites, exigeaient le retrait de sa nationalité tunisienne.
Dans le même temps, une autre affirmation a massivement circulé : selon plusieurs publications, l’artiste aurait déclaré « sans honte » que son père est bosnien et sa mère algérienne, et qu’il « n’est pas tunisien ».
Ces deux éléments, bien que largement relayés, reposent sur des bases erronées ou manipulées. Il est donc nécessaire de rétablir les faits, tant sur le plan juridique que sur celui des mécanismes de désinformation à l’œuvre.


Retrait de nationalité : une impossibilité juridique
La question de la déchéance de nationalité de Lotfi Bouchnak est, sur le plan strictement juridique, une aberration.
La législation tunisienne ne prévoit absolument pas le retrait de la nationalité à un citoyen né Tunisien, quels que soient ses opinions, ses déclarations ou son travail artistique. La citoyenneté n’est pas une récompense que l’État peut accorder ou retirer sous la pression populaire, mais un lien juridique stable et inaliénable.
Les appels circulant en ligne, aussi bruyants soient-ils, ne reposent donc sur aucune base légale. Brandir cette menace relève davantage d’une stratégie d’intimidation et de harcèlement que d’une revendication fondée.
« Il n’est pas tunisien » : une déclaration inventée
Une autre intox a largement circulé, notamment sous la forme suivante : « Le vendu Lotfi Bouchnak a déclaré fièrement qu’il n’est pas Tunisien et qu’il n’a aucun lien avec les Tunisiens ».
Aucune déclaration publique, interview ou prise de parole de Lotfi Bouchnak ne corrobore ces propos. Il s’agit d’une fausse citation, construite de toutes pièces puis relayée massivement.
Ce type de désinformation repose sur un mécanisme désormais bien identifié : des propos choquants sont attribués à une personnalité sans la moindre source vérifiable, puis diffusés à grande vitesse par des pages militantes ou anonymes. La répétition finit par donner une apparence de crédibilité à une information pourtant inexistante, créant un effet d’emballement où l’indignation précède toute vérification.
Une chanson sortie de son contexte
La polémique repose également sur une mécanique de décontextualisation.
Les instigateurs de cette campagne ont exhumé une chanson enregistrée en 2021 par Lotfi Bouchnak, réalisée en partenariat avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. À l’époque, cette œuvre s’inscrivait dans un cadre strictement humanitaire, visant à promouvoir des valeurs de solidarité et de compassion.
En la diffusant cinq ans plus tard, sans mentionner sa date ni son contexte, les auteurs de la campagne ont laissé croire qu’il s’agissait d’une prise de position récente sur la situation migratoire actuelle en Tunisie. Cette manipulation transforme un message humanitaire en objet de polémique politique.
Une réponse judiciaire engagée
Face à cette cabale, Lotfi Bouchnak a choisi de briser son silence habituel et a décidé de saisir la justice.
Son avocat, Ahmed Ben Hassana, a annoncé l’ouverture d’une enquête confiée à la sous-direction des affaires criminelles d’El Gorjani. Cette procédure s’inscrit notamment dans le cadre du décret-loi 54 relatif aux infractions commises via les systèmes d’information et vise à identifier les auteurs des contenus diffamatoires ainsi qu’à établir leurs responsabilités pénales.
Une mécanique de désinformation bien rodée
Cette affaire met en lumière un mode opératoire désormais classique sur les réseaux sociaux. Des contenus anciens sont ressortis et privés de leur contexte initial, tandis que des propos totalement inventés viennent alimenter la controverse. L’ensemble est ensuite amplifié par une diffusion rapide, souvent portée par des comptes anonymes ou engagés, jusqu’à créer une polémique artificielle reposant sur des éléments falsifiés ou déformés.
Au-delà du cas de Lotfi Bouchnak, ce phénomène touche désormais d’autres acteurs, y compris des organisations comme l’Institut arabe des droits de l’Homme. Le recours à la justice marque ainsi un tournant : si les réseaux sociaux facilitent la propagation de la haine, ils permettent aussi, en retour, d’en retracer les auteurs et d’engager leur responsabilité.
R.A












