La Tunisie est devenue un pays où un article de presse suffit à provoquer une crise politique. Pas parce qu’il dit quelque chose de nouveau, mais parce qu’il révèle ce que tout le monde refuse de voir. Vendredi 1er mai, le quotidien italienIl Foglio a publié une analyse signée Luca Gambardella sur la Tunisie de Kaïs Saïed. En moins de 48 heures, les réseaux sociaux tunisiens s’embrasaient.
Il Foglio n’est pas un grand journal lu par la masse, comme Corriere ou Repubblica. C’est un petit journal… que les gens qui comptent lisent. Par gens qui comptent, j’entends responsables politiques, éditorialistes et élites économiques. Le journal a une ligne éditoriale claire de centre-droit, donc proche de la cheffe du gouvernement Giorgia Meloni.
L’article de M. Gambardella parle de la Tunisie de Kaïs Saïed et de sa politique qui mène le pays droit dans le mur ; de ses relations alambiquées avec l’Europe ; des projets d’infrastructure financés par l’Europe, mais exécutés par la Chine ; et jette un pavé dans la mare en citant le nom de Kamel Ghribi comme éventuel successeur de l’autocrate tunisien. Un nom inconnu du grand public jusqu’à ce 1er mai.
L’article aurait pu passer inaperçu, mais aussi bien les partisans du régime que ses opposants l’ont considéré comme si c’était une feuille de route des 27. Il suffit de si peu…
Deux camps, une même capitulation
Les opposants y ont vu la lueur d’espoir qui leur manquait tant. À défaut de pouvoir déloger Kaïs Saïed d’eux-mêmes, ils voient d’un bon œil que l’Europe leur trouve un messie et fasse le travail à leur place. À vrai dire, l’autocratie de Kaïs Saïed n’a laissé aucune place à un travail politique digne de ce nom. L’écrasante majorité des opposants est en prison suite à des dossiers montés de toutes pièces ; les élections ont été des plus controversées ; des journalistes croulent sous les procès ou sont arrêtés, et la justice est aux ordres.
Les partisans de Kaïs Saïed, majoritairement des pages gérées par des administrateurs anonymes sur les réseaux sociaux, ont réagi avec leur méthode habituelle et unique : l’injure, la disqualification, la meute numérique, les attaques personnelles et les accusations en rafale.
Dans une déclaration à l’activiste et ancien député Majdi Karbaï, Luca Gambardella dit (et je le crois) qu’il a reçu un grand nombre d’insultes, d’injures et de menaces de Tunisiens depuis la publication de son article. Rien de surprenant. C’est devenu une méthode.
Le retournement conspirationniste
Du côté des partisans du régime, la première réaction est révélatrice : l’article aurait été payé. Comme si un journaliste italien, écrivant dans un journal d’influence, fonctionnait selon les mêmes logiques de propagande que celles qu’ils pratiquent eux-mêmes. L’idée qu’un journaliste puisse simplement faire son travail leur échappe. Et surtout, leur argument conspirationniste se retourne contre eux.
Supposons que M. Gambardella soit à la solde d’une mystérieuse entité politique, cela veut dire que Kaïs Saïed a perdu son plus grand soutien en Europe, Giorgia Meloni. En cherchant à salir un journaliste pour défendre leur chef, ils n’ont fait qu’enfoncer ce dernier.
Le vrai problème : une dépendance assumée
Mais au-delà des réactions hystériques, l’essentiel est ailleurs. Ce qui frappe, c’est la facilité avec laquelle tout un pays se laisse entraîner dans une agitation politique à partir d’un simple article étranger.
Les partisans du régime, qui se découvrent soudainement une fibre souverainiste, rejettent toute ingérence… alors qu’ils ne juraient, il y a peu, que par l’appui italien et les relations spéciales entre Meloni et Saïed.
Certains opposants du régime qui acceptent que l’Europe leur désigne un successeur et décide de l’avenir du pays.
Dans un cas comme dans l’autre, il y a une philosophie qui dérange : on accepte l’idée même d’une ingérence étrangère.Ce n’est pas seulement une réaction. C’est une dépendance.
Curieusement, aussi bien les uns que les autres critiquaient avec les mots les plus durs l’opération de Donald Trump contre Nicolas Maduro en janvier dernier. Ils avaient raison de le faire. Mais il y a quelque chose d’inconséquent à s’indigner du bras armé de Washington au Venezuela et à attendre, dans le même souffle, que Bruxelles (ou Alger ou Paris ou Rome) vienne régler les affaires tunisiennes. L’ingérence n’est pas un principe : c’est, pour beaucoup, une question de camp.
Pourquoi en est-on arrivé là ?
L’article d’Il Foglio pose des questions. Les réactions tunisiennes en posent d’autres.
Pourquoi la Tunisie en est-elle arrivée là ? Pourquoi un journaliste, aussi méritant soit-il, pose-t-il ce genre de questions ? Et qui est ce Kamel Ghribi qu’il nous propose comme alternative, alors que le monsieur est quasi inconnu dans le pays ?
Une partie de la réponse se trouve dans ma chronique de lundi dernier « le coût politique que Kaïs Saïed ne voit pas ».
À force de créer inutilement des ennemis, à force de museler la presse, les ONG, l’opposition, Kaïs Saïed doit payer inévitablement une facture. Kaïs Saïed a créé un vide politique. Et ce vide appelle, mécaniquement, des solutions extérieures.
Si le président bénéficiait d’une légitimité incontestée et d’un environnement politique sain, aucun journaliste, aussi influent soit-il, ne se permettrait d’évoquer un successeur parachuté.
Un homme piégé par ses propres contradictions
L’autre partie de la réponse se trouve dans la politique alambiquée de Kaïs Saïed. Il navigue en permanence entre des positions incompatibles.
D’un côté, il prend l’argent de l’Europe, de l’autre il accorde des marchés à la Chine.
D’un côté, il s’élève contre toute ingérence étrangère, de l’autre il accepte d’être le garde-frontière de l’Europe.
Il refuse le diktat du FMI et ses crédits, mais il accepte le diktat des banques et leurs intérêts usuriers.
Il crie sur tous les toits « le peuple veut », mais il bâillonne les syndicats, les ONG et la presse.
Il parle de constitution et d’institutions, mais il bloque encore la cour constitutionnelle.
Il parle d’avenir du pays, mais le fait est que nous n’avons aucune solution légale en cas de vacance soudaine du pouvoir.
Kaïs Saïed est piégé par sa propre politique et par ses propres contradictions. L’image qu’il dégage est tout simplement celle d’un autocrate qui ne sait pas gouverner et d’un pouvoir qui ne maîtrise plus sa propre trajectoire.
Gambardella n’a pas eu besoin d’antichambre
Luca Gambardella n’a pas eu besoin d’antichambre, ni de commanditaire, pour arriver à ses conclusions. Il lui a suffi d’observer pour arriver à la même conclusion que nous autres ses confrères tunisiens.
La seule faiblesse de son article tient dans le nom avancé comme alternative. On peut y voir une tentative d’influence. On peut aussi y voir une hypothèse influencée par un homme d’affaires charismatique qui a ses entrées dans les hautes sphères politiques arabes et européennes.
Mais quand bien même M. Gambardella serait ce loup conspirationniste qui veut du mal à Kaïs Saïed, dans ce cas la lecture est que le chef de l’État a perdu ses soutiens à Rome. Ses partisans n’ont pas à en vouloir à Il Foglio ou à Meloni, ils n’ont à en vouloir qu’à leur chef Kaïs Saïed, car cet article n’est que la conséquence naturelle de sa politique. Si un journaliste étranger peut se permettre ce type de projection, c’est que le régime donne lui-même les signes de son instabilité. C’est le coût de sa politique, comme évoqué lundi dernier.
En tout état de cause, ce n’est qu’un article de presse et une simple analyse d’un journaliste aussi bien informé soit-il.
Au fond, le vrai scandale n’est pas l’article d’Il Foglio. C’est qu’il ait suffi d’un article pour révéler à quel point la Tunisie ne croit plus en elle-même.











Commentaire
Hannibal
» Appelez-moi tout de suite la PM ! Je dois réagir immédiatement dans un shooting hebdomadaire de « y a qu’à faut qu’on » et pondre un communiqué d’écran de fumée avant l’aube »
🤡