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Le coût politique que Kaïs Saïed ne voit pas

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Par Nizar Bahloul

    L’actualité juridico-répressive a été particulièrement dense ces dix derniers jours :

    • Mandat de dépôt contre Chawki Tabib sans interrogatoire, suivi d’une tentative de limiter le nombre d’avocats autorisés à le défendre ;
    • Procédure de dissolution d’Al Khatt, association éditrice du journal d’investigation Inkyfada ;
    • Condamnation du lobbyiste Khayam Turki à quatorze ans de prison dans une affaire déjà jugée ;
    • Mandat de dépôt contre le journaliste Zied El-Heni pour avoir critiqué des juges au cœur d’un scandale judiciaire ;
    • Suspension des activités de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, Prix Nobel de la Paix 2015 et doyenne des ligues des droits humains dans la région.

    À chaque fois, articles, communiqués, condamnations. En Tunisie comme à l’étranger.

    Et à chaque fois, la même impression : un régime lancé à pleine vitesse, qui ne regarde ni sur les côtés ni dans le rétroviseur.

    Une fuite en avant ? Tout y ressemble.

    Répression sans dividendes

    On pourrait, à la limite, tenter d’expliquer cette politique (sans jamais la justifier) si elle produisait des résultats.

    Si l’on enfermait quelques contestataires pendant que le reste du pays prospère, certains y verraient une logique, aussi contestable soit-elle. Mais ce n’est pas le cas.

    Aujourd’hui, la répression avance d’un côté… et la précarité de l’autre.

    Kaïs Saïed multiplie les gouvernements sans produire de croissance. Multiplie les annonces sans concrétiser. Il n’est même pas capable d’appliquer ses propres lois, qu’il s’agisse des augmentations salariales prévues dans la loi de finances 2026 ou de la loi 18-2025 sur le recrutement des diplômés chômeurs.

    Pendant ce temps, le pouvoir d’achat s’effondre. L’inflation est à deux chiffres pour plusieurs produits, notamment alimentaires. Les salaires stagnent depuis 2024.

    Et comme si cela ne suffisait pas, on retire au citoyen jusqu’à ses habitudes les plus simples comme sa baguette blanche, remplacée par du pain au son.

    Le message implicite est brutal : « Mangez du son… et taisez-vous ! »

    Et quand un pouvoir en arrive à dicter jusqu’à ce que mangent ses citoyens, c’est qu’il n’a déjà plus grand-chose à leur offrir.

    Le mythe de “l’État au-dessus de tout”

    Faute de figures reconnues et respectées pour porter sa politique, le régime n’a pour relais qu’une armée d’opportunistes et de soutiens anonymes sur les réseaux sociaux. Pas un intellectuel, pas un économiste, pas un universitaire de référence pour défendre ce cap. Même pas un sportif. Leur argument est toujours le même : il faut défendre l’État, coûte que coûte.

    Défendre l’État contre le citoyen est une idée datée, usée jusqu’à la corde, que même ses inventeurs ont enterrée avec la chute du mur de Berlin et la disparition de l’Union soviétique. Elle ne subsiste plus aujourd’hui que dans quelques régimes arabes, à Cuba et en Corée du Nord.

    Partout ailleurs, l’État est au service du citoyen. Pas l’inverse.

    Un État fort n’est pas celui qui emprisonne pour des posts Facebook ou des métaphores comme celles qui ont conduit Ahmed Souab et Sonia Dahmani en prison.

    Un État fort est celui qui paie ses fonctionnaires à temps, applique ses propres lois, respecte la justice et son indépendance entretient ses infrastructures au lieu de les détruire et les laisser à l’abandon (pensée à feu Stade El Menzah).

    Un État qui punit sans construire n’est pas fort. C’est un État qui compense son impuissance par la répression.C’est un État qui n’a plus que la peur pour gouverner.

    L’affaire Zied El-Heni, révélatrice

    Prenons la dernière polémique en date, celle qui a mené à l’arrestation de mon ami et confrère Zied El-Heni.

    Dans un cadre universitaire, lors d’une table ronde scientifique, il évoque deux cas emblématiques : le journaliste Khelifa Guesmi et l’officier Abdelaziz Chemkhi, expert reconnu dans la lutte antiterroriste. Tous deux condamnés lourdement en première instance et en appel. Tous deux innocentés ensuite par la cour de cassation.

    Si Khelifa est sorti libre, il était trop tard pour Chemkhi, mort en prison, avec une amertume immense.

    Qu’a fait Zied ? Il a dénoncé les juges responsables de ce désastre.

    Ses mots étaient durs. Mais ils étaient justes.

    Et surtout, ils étaient à la hauteur de la gravité des faits : une vie brisée et une mort d’homme.

    Zied a montré la lune. Le régime a préféré regarder le doigt.

    Au lieu de s’interroger sur l’erreur judiciaire, on s’est focalisé sur le ton.

    Les défenseurs du régime invoquent le respect des institutions de l’État et sa suprématie.

    Mais de quel respect parle-t-on, lorsque ces institutions ne se respectent pas elles-mêmes ?

    Comment respecter des juges qui ont envoyé un homme à la mort ?

    Il semble que certains aient plus de considération pour un symbole abstrait de l’État que pour la vie d’un citoyen qui l’a servi.

    Ironie du sort : sans le mandat de dépôt qui a frappé Zied, personne ou presque n’aurait entendu parler de cette intervention universitaire.

    Résultat ? Le scandale prend une ampleur nationale. On reparle des erreurs judiciaires. On reparle de la mort de Chemkhi.

    À force de vouloir faire taire, le régime amplifie. Il croit contrôler le récit, il ne fait que fabriquer le scandale.

    Une stratégie perdante

    La question reste entière : pourquoi toute cette répression et toutes ces injustices ?

    Qu’a à gagner ce régime avec sa répression tous azimuts, qui ne respecte ni les hauts cadres du pays, ni les militants octogénaires, ni même les Nobel de la Paix ? Rien !

    Le pire est que non seulement le régime ne gagne rien avec sa politique répressive, mais il perd. Au moins en image.

    À chaque acte répressif, il provoque davantage de colère et ternit encore son image.

    Il pense satisfaire une partie de la population. Il se trompe. L’Histoire est implacable : un jour, les slogans ne suffisent plus.

    Viendra un moment où ceux qui applaudissent aujourd’hui la répression contre les élites du pays cesseront d’applaudir… et demanderont des résultats.

    Pour reprendre une formule apocryphe, souvent attribuée à Abraham Lincoln : « On peut tromper tout le monde un certain temps, et certains tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. »

    Un coût politique colossal

    La répression n’apporte rien au pays. Elle alimente la colère, abîme l’image du régime et expose des réalités qu’il préférerait cacher.

    Le coût politique de ces arrestations, de ces procès montés de toutes pièces, de ces abus judiciaires est énorme pour le régime de Kaïs Saïed.

    Le président de la République prétend être un messager pour toute l’humanité.

    Or l’Histoire est en train de s’écrire en associant son nom à la répression, à l’injustice, à la précarité et à l’inefficacité.

    Et cette Histoire ne sera écrite ni par Dax, ni par Wafi, ni par Haj Mansour, et encore moins par Jrad.

    Elle sera écrite par Zied El-Heni, par Ahmed Souab, par Bassem Trifi, et par les médias, nationaux et internationaux, crédibles.

    Kaïs Saïed voit-il ce coût politique ? Ou découvrira-t-il, trop tard, qu’il était déjà en train de le payer ?

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