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Le pays où tout fonctionne… officiellement

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Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 – Il ne fait plus bon de s’appeler Zied

    Cette semaine, il valait mieux s’appeler Mohamed, Ahmed ou même Moncef. Mais certainement pas Zied.

    Les deux Zied de la presse tunisienne ont eu une semaine chargée. Zied El-Heni a été condamné à un an de prison. Zied Dabbar, lui, a été élu vice-président de la Fédération internationale des journalistes.

    Dans un pays normal, le premier n’aurait jamais été condamné pour ses opinions et le second aurait été célébré comme un événement national. Mais nous sommes en Tunisie, ce pays fascinant où l’on peut transformer une parole en affaire judiciaire et une distinction internationale en information clandestine.

    Car l’élection de Zied Dabbar n’a pas seulement été minimisée. Elle a été passée sous silence par tous les journaux papier, à l’exception d’El Maghreb. Même Le Temps, son propre journal, n’a pas jugé utile de faire du bruit autour de son journaliste. C’est un peu comme si le Real Madrid oubliait d’annoncer qu’un de ses joueurs venait de remporter le Ballon d’or. À ce niveau-là, ce n’est plus de la discrétion. C’est de la gymnastique éditoriale.

    On imagine très bien la scène dans certaines rédactions de ces dinosaures de la presse.

    — On fait un papier sur l’élection de Zied Dabbar ?

    — Tu veux fermer le journal ou quoi ?

    — Mais enfin, il est tunisien, c’est historique…

    — Justement. Surtout, pas un mot. On risquerait de lui faire plaisir. Passe plutôt le papier sur l’inauguration du rond-point.

    Le Parlement, lui aussi, a apporté sa pierre au monument. Le député Thabet El Abed affirme que l’hommage qu’il voulait rendre à Zied Dabbar a été censuré. Même féliciter un journaliste devient donc une activité à risque. Bientôt, il faudra peut-être demander une autorisation préalable pour dire bravo.

    Pendant ce temps, Zied El-Heni découvrait une nouvelle fois les joies du tourisme carcéral tunisien. À ce rythme-là, il finira par avoir plus de jugements que d’éditoriaux. On peut trouver Zied brillant, fatigant, excessif ou bavard. En Tunisie, chacun a déjà un avis sur Zied El-Heni, y compris les gens qui ne l’écoutent ou ne le lisent jamais. Et c’est précisément le principe d’un polémiste : énerver des gens.

    Mais enfin, dans un pays normalement constitué, les idées un peu agaçantes se combattent avec d’autres idées. Pas avec des juges. Et ces idées ont un endroit prévu pour se battre : les cerveaux. Pas les cellules.

    En Tunisie, on aime beaucoup la liberté d’expression. Surtout quand elle ne dérange personne. Officiellement, d’ailleurs, elle est préservée par la constitution.

    Finalement, tout compte fait, le vrai problème des Zied, c’est peut-être d’avoir encore envie de parler dans un pays qui préfère désormais les gens silencieux.

    Épisode 2 – Le pouvoir d’achat va très bien, merci

    Le pouvoir d’achat des Tunisiens traverse actuellement une petite campagne de diffamation.

    Partout, des citoyens mal intentionnés prétendent que les prix augmentent, que les courses coûtent plus cher et que les salaires fondent plus vite qu’un sorbet au mois d’août. Heureusement, les chiffres officiels sont là pour calmer cette hystérie collective.

    L’inflation n’est “que” de 5,5 %. Ce qui est très rassurant. D’autant plus rassurant que les fruits ont augmenté de 20 %, la viande de 16 %, les légumes de 13 % et le poisson de 12 %. Mais attention : statistiquement, tout va beaucoup mieux que dans le caddie.

    Le Tunisien moderne vit donc désormais une expérience économique fascinante : il gagne officiellement plus d’argent tout en ayant mystérieusement moins de choses dans son frigo.

    C’est presque de la magie.

    Le gouvernement a pourtant fait un effort. Trois augmentations de 5 % ! Sur le papier, certains salariés se sont même sentis brièvement appartenir à la classe moyenne supérieure. Puis ils sont allés au marché. L’expérience n’a pas duré longtemps.

    Il faut voir les scènes héroïques qui se déroulent désormais dans les supermarchés. Des parents expliquant à leurs enfants que la Danette est devenue un produit de luxe. Des citoyens contemplant les fruits comme on regarde des bijoux chez un joaillier. Et des couples faisant des calculs mentaux devant les rayons de fromage avec le sérieux d’analystes financiers de Wall Street.

    Le plus beau reste quand même le vocabulaire officiel. On ne parle plus de hausse des prix. On parle de “nouvelles approches”. Ce qui est magnifique. Le Tunisien ne mangera peut-être plus de viande, mais il aura au moins une approche nouvelle de la faim.

    En Tunisie, les salaires augmentent. Ce sont juste les courses qui refusent de coopérer.

    Épisode 3 — Le gouvernement est absent, revenez demain le mois prochain

    Le Parlement tunisien vit actuellement une expérience institutionnelle probablement unique dans les annales politiques mondiales : fonctionner sans gouvernement.

    Les députés continuent donc de travailler courageusement pendant que les ministres, eux, ont disparu pour tout le mois de mai. Officiellement, ils préparent le plan de développement 2026-2030. Officieusement, le gouvernement tunisien est devenu le premier exécutif en mode avion de l’histoire contemporaine.

    Le plus fascinant reste quand même la réaction du Parlement. Théoriquement, partout dans le monde, le pouvoir législatif est censé contrôler le gouvernement. En Tunisie, il attend désormais gentiment que le gouvernement lui dise quand il peut recommencer à fonctionner.

    Les députés ont même envoyé plus d’une centaine de questions écrites aux ministres absents. Une scène assez touchante, finalement. On dirait ces gens qui continuent d’envoyer des messages à un ex qui a disparu depuis six mois mais dont ils refusent encore d’accepter la rupture.

    Le plus beau reste quand même le vocabulaire administratif utilisé pour décrire cette situation surréaliste. On parle de “mobilisation exceptionnelle”, de “continuité des travaux” et de “coordination institutionnelle”.

    Bref, tout un arsenal de langage technocratique pour éviter d’admettre une réalité assez étrange : un Parlement qui attend poliment que le gouvernement accepte de redevenir contrôlable.

    À ce rythme-là, les prochains ministres finiront peut-être par envoyer des messages automatiques : “Bonjour. Je suis actuellement absent du gouvernement. Merci de laisser un message après le bip.

    Le plus rassurant, évidemment, est qu’ils continuent officiellement de travailler. Quelque part.

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