Un mois sans rencontre avec sa cheffe du gouvernement. Neuf mois sans conseil des ministres. Plusieurs ministres disparus de son agenda. Le fonctionnement du pouvoir à Carthage interroge.
Il y a un mois jour pour jour, Kaïs Saïed se rendait à la Kasbah pour rencontrer sa cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri.
À Carthage, leur dernier entretien date du 13 mai. Depuis, plus rien.
Dans n’importe quel autre système politique, une telle absence de rencontre pourrait passer inaperçue. Dans la Tunisie de Kaïs Saïed, elle interpelle.
Non pas parce qu’elle révélerait nécessairement un conflit ou une crise ouverte entre les deux responsables (rien ne permet de l’affirmer), mais parce qu’elle rompt brutalement avec une pratique solidement installée depuis des mois.
Depuis sa nomination à la tête du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri figurait parmi les interlocuteurs les plus réguliers du chef de l’État. Les audiences se tenaient à un rythme soutenu, généralement une à deux fois par semaine.
Cette régularité n’avait rien d’anecdotique. Elle reflétait la logique même du régime politique instauré par la Constitution de 2022 : un président qui définit les grandes orientations et un gouvernement chargé de les mettre en œuvre.
C’est précisément la disparition soudaine de cette mécanique qui intrigue aujourd’hui.
Mais la cheffe du gouvernement n’est pas la seule à s’être effacée de l’agenda présidentiel.
À bien y regarder, c’est l’ensemble du dispositif gouvernemental qui semble progressivement s’éloigner du palais de Carthage.
Le paradoxe de l’article 100
La Constitution de 2022 offre une clé de lecture intéressante de cette évolution.
Son article 100 dispose que : « Le Président de la République détermine la politique générale de l’État, en définit les options fondamentales et en informe l’Assemblée des représentants du peuple et le Conseil national des régions et des districts. »
Jamais un président tunisien n’a disposé d’une telle centralité institutionnelle. Les exemples similaires dans le monde sont extrêmement rares.
Le texte constitutionnel fait du chef de l’État la véritable tête de l’exécutif. C’est lui qui fixe les orientations, définit les priorités et imprime sa marque à l’action publique.
Mais cette centralité suppose logiquement une relation permanente avec ceux chargés de transformer ces orientations en politiques concrètes.
La cheffe du gouvernement est le premier maillon de cette chaîne, les ministres en sont les exécutants.
Dans ces conditions, le mois écoulé sans rencontre avec Sarra Zaâfrani Zenzri dépasse largement la question protocolaire. Il interroge sur les mécanismes actuels de coordination entre la présidence et le gouvernement.
Plus largement, il pose la question de l’exercice concret du pouvoir dans la Tunisie de 2026.
La meilleure façon d’y répondre consiste à observer l’agenda présidentiel lui-même.
Des ministres devenus invisibles
Le dernier ministre reçu officiellement par Kaïs Saïed est Khaled Nouri, ministre de l’Intérieur, le 25 mai dernier.
Depuis cette date, aucun membre du gouvernement n’a été reçu officiellement.
Le constat est d’autant plus surprenant qu’il touche des ministères stratégiques.
Ainsi, la ministre des Finances Mechket Slama Khaldi n’a plus été reçue depuis le 27 avril. Le ministre des Affaires sociales Issam Lahmar n’a plus été reçu depuis la même date. Pourtant, ces deux départements sont au cœur de la gestion quotidienne de l’État, entre finances publiques, négociations salariales, retraites et équilibres sociaux.
Jusqu’à récemment, les deux ministres faisaient partie des visiteurs très réguliers de Carthage et il les recevait à un rythme mensuel, voire bimensuel.
Le ministre de l’Agriculture Ezzeddine Ben Cheikh n’a plus été reçu depuis le 31 mars.
Cette absence prend une résonance particulière à la lumière des événements survenus cette semaine au barrage de Mellègue. Une défaillance technique a provoqué une forte inquiétude parmi les habitants de la région et alimenté des craintes d’inondations.
Dans le passé, une telle situation aurait très probablement conduit à une réunion d’urgence ou à une audience présidentielle avec le ministre concerné. Cette fois-ci, aucune rencontre n’a été annoncée.
Même phénomène du côté de la diplomatie. Mohamed Ali Nafti n’a plus été reçu seul par le président depuis novembre 2025. Sa dernière apparition à Carthage remonte au 26 janvier dernier, dans le cadre d’une rencontre avec son homologue algérien.
Le phénomène touche même des dossiers que Kaïs Saïed a lui-même érigés au rang de priorités nationales. Hasna Jiballah, secrétaire d’État chargée des entreprises communautaires, n’a plus été reçue depuis mars 2025. Pourtant, les entreprises communautaires constituent l’un des projets les plus emblématiques du président, au point qu’il leur avait consacré un département spécifique au sein du gouvernement.

Le mystère Leïla Jaffel
S’il est un cas qui résume à lui seul les interrogations suscitées par l’évolution de l’agenda présidentiel, c’est bien celui de la ministre de la Justice.
Leïla Jaffel n’a plus été reçue en tête-à-tête par Kaïs Saïed depuis le 9 janvier 2025.
Depuis cette date, la Tunisie a pourtant connu certaines des séquences judiciaires les plus controversées de son histoire récente. Arrestations d’opposants, procès à forte charge politique, tensions avec les avocats, critiques d’organisations nationales et internationales, sans oublier la grève générale observée hier jeudi 18 juin par les avocats.
Rarement le ministère de la Justice aura occupé une place aussi centrale dans le débat public. Et pourtant, rarement aussi il aura semblé aussi éloigné du palais de Carthage.
L’absence d’audience officielle ne signifie évidemment pas absence de communication. Mais elle contraste avec la pratique présidentielle observée durant les premières années du mandat, lorsque les ministres des départements stratégiques étaient régulièrement convoqués pour examiner les dossiers sensibles du moment.
Pris isolément, chacun de ces éléments peut sembler anodin. Pris ensemble, ils racontent autre chose.
Ils racontent un pouvoir qui semble de moins en moins s’appuyer sur les canaux traditionnels de concertation gouvernementale.
Neuf mois sans conseil des ministres
L’autre anomalie est encore plus spectaculaire. Le dernier conseil des ministres présidé par Kaïs Saïed remonte au 18 septembre 2025.
Avant cela, le président en avait présidé un autre le 12 septembre puis un troisième le 29 août. Trois conseils en moins de trois semaines, puis plus rien.
Depuis neuf mois, aucun conseil des ministres n’a été convoqué à Carthage sous la présidence du chef de l’État. Ce chiffre mérite que l’on s’y arrête.
Sous la Constitution de 2022, le Conseil des ministres constitue l’un des principaux instruments de coordination de l’action gouvernementale. C’est là que sont examinés les grands projets, rendus les arbitrages et définies les priorités de l’exécutif.
Son absence prolongée de l’agenda présidentiel constitue donc un changement majeur dans le fonctionnement du pouvoir.
D’autant plus que cette disparition contraste avec la pratique observée durant les premières années du mandat, lorsque Kaïs Saïed faisait de ces réunions l’un de ses principaux instruments de pilotage politique.
Un président de plus en plus seul
Cette évolution ne concerne d’ailleurs pas uniquement le gouvernement.
Depuis son élection en septembre 2025, le bâtonnier Boubaker Bethabet n’a jamais été reçu à Carthage.
Le nouveau secrétaire général de l’UGTT, Slaheddine Selmi, élu en mars dernier, n’a pas davantage été reçu.
Pourtant, le Barreau et l’UGTT demeurent deux acteurs majeurs de la vie publique tunisienne. Là encore, le silence est frappant.
Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a progressivement concentré entre ses mains l’essentiel du pouvoir politique.
Parlement affaibli, gouvernement placé sous son autorité, contre-pouvoirs marginalisés : jamais un président tunisien n’avait disposé d’un pouvoir aussi étendu.
Quatre ans plus tard, cette concentration semble produire un paradoxe inattendu.
À mesure que le pouvoir s’est renforcé autour du président, le cercle de ses interlocuteurs visibles s’est réduit. Moins de conseils des ministres, moins d’audiences gouvernementales, quasiment plus de rencontres avec les organisations nationales et une absence totale des consultations publiques.
Or l’article 100 de la Constitution fait du président de la République le véritable pilote de la politique générale de l’État. Une telle responsabilité suppose nécessairement un dialogue constant avec la cheffe du gouvernement, les ministres et les principaux acteurs publics.
Un mois après sa dernière rencontre avec Sarra Zaâfrani Zenzri, neuf mois après son dernier conseil des ministres et alors que plusieurs ministres-clés ont disparu de son agenda, on assiste à l’effacement progressif de l’ensemble des interlocuteurs institutionnels du président.
Car si la Constitution a organisé la concentration du pouvoir, elle n’a jamais prévu son exercice en solitaire.
Raouf Ben Hédi













Commentaire
Hannibal
L’absence de stratégies est-elle une stratégie ?
J’en doute.
L’exercice solitaire du pouvoir n’est qu’un simulacre de pouvoir.
Quand allons-nous comprendre que nous sommes sur une voie sans issue?