Épisode 1 – Il a plu, donc nous n’avons plus d’eau
Pendant des années, la Tunisie a manqué d’eau parce qu’il ne pleuvait pas. L’explication avait le mérite de la simplicité : le ciel était avare, les barrages étaient vides et le changement climatique avait bon dos. Cette année, la pluviométrie a été généreuse. Les barrages ont repris des couleurs, les nappes ont respiré et les Tunisiens ont cru naïvement que l’eau allait enfin couler de source.
C’était compter sans le génie national. Il a plu, donc nous n’avons plus d’eau.
L’eau minérale se fait désormais rare dans les commerces. Les packs disparaissent, les marques deviennent intermittentes et le consommateur apprend à saisir la bouteille disponible avant qu’un autre assoiffé ne lui coupe la route. Après les délestages électriques, voici les délestages hydriques. Le Tunisien passe désormais son été à chercher ce qui, dans un pays normalement constitué, devrait venir à lui : l’électricité par la prise et l’eau par le robinet.
Le robinet, justement, continue de délivrer l’eau de la Sonede. Elle est officiellement potable, ce qui devrait clore le débat. Mais entre une eau déclarée potable par l’administration et une eau jugée buvable par le citoyen, il existe tout un océan de méfiance, de goût de chlore et de tuyauteries fatiguées. Les consommateurs d’eau minérale préfèrent donc parcourir trois épiceries plutôt que de remplir un verre à la cuisine.
Ils pourraient toujours aller au café. À Paris, Rome ou Madrid, une carafe d’eau arrive gratuitement sur la table avec la même évidence que les couverts. En Tunisie, demandez-en une au serveur : il vous regardera comme si vous veniez de réclamer une bouteille de champagne offerte par la maison. Ici, l’eau ne se donne pas, elle se vend en bouteille… lorsqu’il en reste.
À défaut, le client peut contempler longuement son café et méditer sur l’évaporation des services publics.
Le plus remarquable est que la pénurie survient quelles que soient les conditions météorologiques. Lorsqu’il ne pleut pas, nous manquons d’eau à cause de la sécheresse. Lorsqu’il pleut, nous en manquons à cause de la distribution, de la production ou d’une autre subtilité que l’administration finira peut-être par expliquer.
En Tunisie, tout finit par s’assécher : les robinets, les libertés, la démocratie, la vie politique et associative. Tout, sauf les discours.
Épisode 2 – Le ministère rend sa copie, prompt compris
Le ministère de l’Éducation a trouvé le moyen de réconcilier les élèves avec l’institution. Désormais, lorsqu’un professeur surprendra un devoir rédigé par intelligence artificielle, l’élève pourra répondre qu’il ne triche pas : il applique la méthode officielle du département.
Lundi, la page Facebook du ministère devait annoncer les résultats du mouvement de mutation des enseignants du collège et du secondaire. Rien qui exige une plume à la Victor Hugo : deux lignes sur Facebook pour signaler aux intéressés que les résultats étaient disponibles sur l’espace numérique du ministère.
Mais même ces deux lignes semblent avoir dépassé les ressources littéraires de l’administration.
Un fonctionnaire de l’Éducation a donc demandé de l’aide à une intelligence artificielle. Jusque-là, rien de déshonorant. Les citoyens, les entreprises et les journalistes utilisent quotidiennement ces outils. Le problème commence lorsqu’on copie la réponse sans la lire. Le ministère a ainsi publié, avant son communiqué, cette instruction révélatrice : « Voici le texte avec des signes expressifs adaptés à une publication Facebook ».
Il n’a pas seulement rendu la copie de l’IA. Il a également rendu le brouillon, les consignes et probablement la preuve du délit. Il ne manquait que : « N’hésitez pas à me demander une version plus institutionnelle ».
Le communiqué était ensuite décoré d’une généreuse collection d’émojis : drapeau tunisien, coche verte, flèche, maillon et punaise. Quand l’inspiration administrative est à sec, les signes expressifs, eux, coulent à flots. On ignore si le fonctionnaire chargé de la publication a obtenu une bonne note en communication numérique, mais il mérite au moins un point pour la transparence : rarement un ministère aura aussi clairement cité son véritable auteur.
La publication a été corrigée, mais trop tard. Facebook conserve l’historique des modifications et les internautes, eux, conservent les captures d’écran. Le ministère chargé d’enseigner aux enfants qu’il faut relire sa copie venait d’oublier de relire la sienne.
L’affaire serait anodine si enseignants et responsables politiques ne multipliaient pas les mises en garde contre l’usage de l’intelligence artificielle par les élèves et les étudiants. Sur ce sujet, les discours coulent à flots : l’IA assécherait la réflexion, découragerait l’effort et transformerait les élèves en simples spécialistes du copier-coller. Le ministère vient obligeamment de fournir le cas pratique réunissant les trois risques.
Reste maintenant à connaître la sanction. Pour un élève, ce serait probablement un zéro. Pour l’administration, ce sera un nouveau post Facebook. Avec des émojis adaptés, bien entendu.
À Gabès, le récit officiel prend l’eau
Selon une formule généralement attribuée à Abraham Lincoln, on peut tromper tout le monde un temps et une partie du monde tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.
À Gabès, lundi soir, Kaïs Saïed a découvert que la formule s’appliquait aussi aux communiqués de Carthage.
Le président s’est rendu à Chott Essalem pour constater une pollution que les habitants constatent depuis des décennies. La visite était nocturne, ce qui n’est pas l’horaire le plus indiqué pour examiner une plage, des rejets industriels ou la couleur de la mer. La présidence a pourtant assuré qu’elle avait commencé « dans l’après-midi ». Sur la quarantaine de photographies publiées, pas une seule n’a réussi à retrouver la lumière du jour. Même le soleil semble avoir rejoint l’opposition.
Mais l’obscurité n’a pas suffi à cacher la colère. Des Gabésiens ont scandé devant le président : « Le peuple veut le démantèlement des unités. » D’autres sont allés jusqu’à lui lancer « dégage ». La présidence a donc fait ce que fait tout pouvoir lorsqu’il ne peut plus maîtriser le réel : elle a maîtrisé le montage.
Dans la vidéo officielle de quatorze minutes, la colère s’est miraculeusement évaporée. On voit des citoyens accueillants, une ancienne étudiante rappelant au président qu’elle avait suivi ses cours et une population beaucoup plus aimable que celle filmée par les téléphones des habitants. À défaut de dépolluer Gabès, Carthage a dépollué les images.
Le traitement réservé au slogan est encore plus remarquable. Les habitants demandaient le « démantèlement des unités ». Le communiqué présidentiel leur a fait réclamer le « démantèlement de la corruption ». Le verbe est resté, le complément a été remplacé. Lorsque le peuple ne dit pas ce qu’il faut, il suffit donc de corriger sa copie. Le ministère de l’Éducation pourra peut-être recommander une intelligence artificielle avec des signes expressifs adaptés.
En novembre 2025, Kaïs Saïed avait promis des « solutions immédiates » et un rapport final « dans les plus brefs délais ». Dix mois plus tard, le rapport demeure introuvable, les solutions immédiates prennent leur temps et les manifestants, eux, ont eu droit aux poursuites judiciaires sans aucun retard administratif.
À Chott Essalem, le président n’a pas découvert la pollution. Il a découvert que ses promesses avaient fini par prendre l’eau et que les téléphones des citoyens filmaient désormais ce que les caméras officielles s’efforçaient d’assécher.
À Gabès, la mer est polluée, les solutions se sont évaporées et la confiance est à sec. Seuls les discours continuent de couler à flots.











5 commentaires
Mohamed Mabrouk
Merci pour cet article railleur, drole mais utile
J’espere que nos magistrats finirons par comprendrons la portée reformatrice d’un tel ton mieux que apres le « hayla el bled »
Fares
قيسون يا معذبهم
Après un an de je m’enfoutisme 💤. Après avoir mis sur ce dossier un inconnu diplômé de l’université de Transylvanie 🤪 qui a mené avec brio la carrière de « gérant » pendant 40 ans. Après avoir arrêté et condamné plusieurs manifestants 🤐 pour avoir demandé le droit de respirer un air pur et boire une eau non contaminée par des produits chimiques. Après tout ça, voilà notre Kaisoun, en difficultés sans précédent, qui prend sur lui même pour se lever beaucoup plus tôt qu’à son accoutumé, 17 heures tapante 🌆, et prendre la route vers la ville sinistrée de Gabès. Cette visite s’annoncait dès le début être d’un mauvais goût 🤢
Loin d’être dupes, les citoyens ont accueilli ce visiteur de minuit par des « Dégage » 😠 Il était clair que le Kaisoun était là uniquement pour redorer son image sur le dos des habitants sinistrés😜 et sans avoir l’intention de bouger le petit doigt pour les aider 🤌
Le noctambule a confirmé ce soupçon lui même. Au milieu des citoyens en colère il n’a rien trouvé de mieux pour les apaiser que de leur parler de « pollution politique » 😗 et de ceux qui veulent enveminer la situation (est-ce qu’il parlait des citoyens eux mêmes?) avant de terminer par un و لا عاش في تونس من خانها (une phrase qui devrait être proscrite à certains). Autrement dit: je n’ai rien à cirer de vos problèmes de pollution, je tiens à conserver ma chaise, étouffons cette affaire d’air étouffant et toute personne qui en parle est un ennemi qui risque les pires des châtiments. Moi j’appelle ça de la provocation.
Pour une visite surprise, cette visite était très surprenante. Mais ce qui bien dans tout ça c’ est que le peuple commence à se réveiller enfin. و لا عاش في تونس من خانها 🇹🇳🇹🇳🇹🇳 .
Une aberration qui sera écrite sur l’ardoise noire de l’histoire avec du charbon.
Gg
Bonjour!
Le Président a annoncé un investissement de 141 millions d’euros pour mettre à niveau les unités de filtration des eaux usées de la CPG, et pour moderniser les installations.
Il faut y croire, puisqu’il s’agit un prêt dédié.
Autrement, l’homme politique est un animal remarquablement adapté à la sécheresse, jamais ses glandes salivaires ne se dessèchent!
Hannibal
La CPG c’est le bassin minier du gouvernorat de Gafsa.
Le Groupe Chimique de Tunisie c’est la transformation à Gabès et à Sfax.
Pour le prêt, à vérifier. Pourvu que le créancier en suive l’utilisation pour le projet prévu. Si vous vous voyez ce que je veux dire.
Ces derniers temps, quand le régime est remué, il contracte des emprunts.
Et puis à l’échéance, quand il n’y a pas l’argent, il contactera d’autres emprunts.
Il est entrain de creuser notre tombe et celle de nos enfants.
Hannibal
Un bateau qui essaie de naviguer dans le sec. Un commandant qui ne sait même pas naviguer (sait-il faire du vélo d’ailleurs ?). Un équipage qui ne sait même pas flotter avec une bouée. Une communication formée à Pyongyang.
On coule lamentablent dans le sec.
On fait quoi du discours quand il n’y a pas d’eau à votre avis ? Hein ? … Ha ha ha…. Peau sensible, s’abstenir !