Les causes techniques des coupures d’eau et d’électricité sont largement documentées : production insuffisante, réseaux fragiles et investissements retardés. La Steg les explique, la Sonede les détaille et même un député proche du pouvoir écarte la thèse du complot. Kaïs Saïed affirme pourtant que des enquêtes ont établi l’existence d’actes prémédités. Mais sans préciser lesquels, où ils ont été commis, ni par qui.
Mercredi 26 août 2026, vers 20h30, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz annonçait que des coupures tournantes pourraient avoir lieu dans plusieurs régions entre 21 heures et minuit. La raison avancée était connue : préserver la sécurité du réseau et maintenir l’équilibre entre la production et la consommation.
Deux heures plus tard, le député Imed Ouled Jebril publiait un long texte intitulé sans détour : « L’interruption de l’électricité n’est pas un complot, mais le résultat d’années d’absence de décision et d’investissement ».
À 2h51, dans la nuit du mercredi au jeudi, la présidence de la République publiait à son tour le communiqué d’une réunion tenue quelques heures auparavant à Carthage. Kaïs Saïed y affirmait que les enquêtes avaient établi que des coupures d’eau et d’électricité enregistrées dans plusieurs régions ne résultaient pas de « pannes ordinaires », mais d’« actes prémédités » conçus pour attiser les tensions, répandre les mensonges et les rumeurs, semer la confusion et maltraiter les citoyens jusque dans l’accès aux services les plus élémentaires.
La même nuit aura donc produit trois récits. La Steg parle d’équilibre du réseau. Un député parle de sous-investissement et de carence de l’exécutif. La présidence parle d’ennemis de la patrie et de plans criminels. Les deux premiers diagnostics sont mesurables. Le troisième exige des faits matériels, des auteurs identifiés et des preuves. Or, de tout cela, le communiqué de Carthage ne livre rien.
Du soupçon à la vérité officielle
Ce n’est pas la première fois que Kaïs Saïed attribue une intention politique aux perturbations des services publics.
Le 22 juillet, après plus de dix jours de délestages, il avait déjà qualifié les coupures de phénomènes « anormaux » et évoqué ceux qui chercheraient à « maltraiter les citoyens ». Dans une Une publiée le lendemain, Business News avait confronté ce soupçon aux causes exposées par la Steg, son syndicat et plusieurs experts : canicule, consommation record, capacités insuffisantes et investissements retardés.
Un mois plus tard, le président ne soupçonne plus : il affirme que « les enquêtes ont prouvé ».
L’affirmation est grave, mais manque de précision. Quelles enquêtes ? Quelles coupures ? Dans quelles régions ? Quels actes matériels ont été constatés ? Qui les a exécutés ? Des personnes ont-elles été poursuivies ?
Le communiqué ne répond à aucune de ces questions. Il passe directement d’« enquêtes » non détaillées à des « ennemis de la patrie » présentés comme désormais démasqués, sans révéler leur identité.
Des enquêtes ouvertes, mais quelles conclusions ?
Des investigations judiciaires ont bien été ouvertes en juillet. Le 23 juillet, Fethi Mselmi, secrétaire général de la Fédération générale de l’électricité et du gaz, avait confirmé qu’elles concernaient des responsables et des agents de la Steg. Mais le même syndicaliste attribuait la crise au déséquilibre entre une production insuffisante et une demande en forte hausse. Depuis, aucune conclusion judiciaire détaillée identifiant des sabotages, leurs auteurs et leur étendue n’a été rendue publique. Ouvrir une enquête et annoncer qu’elle a prouvé une entreprise criminelle sont deux choses différentes.
L’économiste Moktar Lamari, dans un texte publié ce matin jeudi 27 août par le groupe Economics for Tunisia, résume l’exigence qui s’impose : « La frontière entre la panne, la vétusté, le déficit d’investissement, l’erreur de maintenance, la surcharge du réseau et le sabotage ne peut pas être franchie par une déclaration présidentielle. Elle doit l’être par des preuves. »
La Steg annonce elle-même les délestages
La principale difficulté du récit présidentiel tient à ce que nombre de coupures ne sont ni mystérieuses ni clandestines. Elles sont annoncées par la Steg elle-même.
Les 19 et 20 août, l’entreprise avait publié des listes couvrant presque tout le pays. Elle prévenait que des interruptions tournantes pourraient être appliquées selon l’état du réseau et la nécessité de préserver l’équilibre entre production et consommation. Les 25 et 26 août, elle annonçait encore de possibles délestages en soirée.
Ce ne sont pas des « pannes ordinaires ». Ce sont encore moins, sur la seule base des informations disponibles, des actes prémédités destinés à déstabiliser le pays. Ce sont des réductions de charge décidées par l’entreprise publique pour éviter une panne générale du réseau.
Le PDG de la Steg, Fayçal Trifa, l’avait expliqué dès le 15 juillet. La consommation avait atteint près de 5.000 mégawatts aux heures de pointe, soit environ 30 % de plus que d’habitude. La société réduisait alors la charge pour éviter un black-out. Au-delà d’une heure, précisait-il, l’interruption pouvait provenir d’une panne technique.
Le mécanisme est donc identifié, expliqué et publiquement assumé par l’entreprise dont le président venait de recevoir le PDG.
L’effondrement documenté de l’investissement
Dans une analyse publiée le 31 juillet, l’Observatoire tunisien de l’économie indique que les investissements de la Steg dans les moyens de production sont passés de 1,947 milliard de dinars entre 2016 et 2020 à seulement 248 millions entre 2021 et 2025. La chute atteint 87 %.
Dans le même temps, la pointe de consommation a progressé en moyenne de 3,8 % par an. Près de 870 MW de projets portés par la Steg restent bloqués depuis 2018 dans l’attente de l’accord du ministère de l’Énergie. La canicule n’a donc pas créé la fragilité ; elle l’a révélée.
Cette responsabilité remonte à l’autorité de tutelle. Or, depuis le limogeage de Fatma Thabet Chiboub en avril, le portefeuille de ministre de l’Énergie reste confié provisoirement au ministre de l’Équipement, Salah Zouari. Un mois après la première réunion présidentielle sur les délestages, le secteur demeure sans ministre de plein exercice.

L’eau aussi possède ses explications
Le communiqué de Carthage de ce jeudi 27 août 2026 associe dans une même accusation les coupures d’électricité et celles de l’eau. Là encore, les explications données publiquement par la Sonede sont beaucoup plus précises.
Mounir Dridi, directeur régional de la Sonede pour le Grand Tunis, distinguait en juillet trois catégories de perturbations : les arrêts programmés pour les travaux de maintenance, annoncés à l’avance ; les coupures imprévues dues aux ruptures de canalisations ; et celles provoquées par les délestages électriques qui arrêtent les stations de pompage.
Le PDG de la Sonede, Abdelhamid Mnaja, rappelait pour sa part que quelque 1.500 stations de pompage fonctionnent à l’électricité. Leur arrêt vide les réservoirs et fait chuter la pression ; le retour à la normale peut ensuite prendre plusieurs heures.
Les exemples les plus récents sont documentés par la Sonede elle-même. Le 24 août, une coupure électrique a arrêté la station principale de pompage de Kerker, perturbant l’approvisionnement dans de nombreuses zones de Mahdia et de Sfax. Le même jour, une panne sur une conduite principale de 800 millimètres alimentant les réservoirs d’El Fejja a touché des quartiers de Manouba et de Tunis. À Mahdia et Rejiche, une autre interruption a été attribuée à une panne de la conduite principale.
Ces explications viennent des entreprises publiques dont les PDG siégeaient mercredi face au chef de l’État. Kaïs Saïed a d’ailleurs salué leurs agents. Il peut féliciter l’ensemble du personnel tout en soupçonnant certains individus, mais encore faut-il les identifier et distinguer leurs actes des délestages, opérations de maintenance et réparations. Faute de quoi, le pouvoir finit par rendre tout le monde suspect, y compris ceux qu’il félicite.
Punir un saboteur ne produira pas un mégawatt
Même si la présidence publiait demain des preuves établissant plusieurs sabotages, sanctionner leurs auteurs ne remettrait pas en état les conduites vétustes, ne construirait ni centrale électrique ni station de pompage et ne débloquerait pas les projets retardés. L’État doit réprimer le sabotage s’il est établi et traiter la fragilité des réseaux parce qu’elle est abondamment documentée.
Imed Ouled Jebril le formule brutalement : la chaleur était prévisible, le déficit était connu et l’exécutif n’a réagi qu’après les coupures. Membre du Bloc national indépendant, qu’il a longtemps présidé, il ne peut être aisément rangé parmi les « ennemis de la patrie ». Il pose, depuis l’intérieur même du système, la question que Carthage évite : pourquoi chercher des ennemis invisibles lorsque les défaillances visibles suffisent à expliquer la crise ?
Un communiqué contre les communiqués
La dernière contradiction du texte présidentiel est presque littéraire. Kaïs Saïed y affirme que « le peuple tunisien n’a pas besoin aujourd’hui de communiqués, mais d’actes ». Il faut le prendre au mot.
Or le communiqué n’annonce aucune mesure susceptible de réduire les coupures. Il ne dit rien d’une augmentation des capacités de production, du déblocage des projets retardés, de la rénovation des réseaux ou de la nomination d’un ministre de plein exercice chargé de l’Énergie. Les actes sont simplement annoncés comme étant « à venir ».
Le contraste est d’autant plus frappant que les causes techniques, elles, sont connues. La Steg annonce ses délestages, explique le déséquilibre entre la production et la consommation et chiffre ses capacités. La Sonede identifie les conduites endommagées et les stations de pompage mises à l’arrêt. L’effondrement des investissements et le retard des projets sont également documentés.
Le complot, en revanche, n’existe pour l’instant que dans le communiqué de Carthage qui ne fournit ni le lieu, ni la date, ni les auteurs, ni les preuves.
Maya Bouallégui













7 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Ils sont connu
Alors arrêtez les et qu’en finissent une fois pour toute.
HatemC
la gestion politique de la raréfaction.
L’idée que le pouvoir « créerait » directement et délibérément les pénuries matérielles est difficile à prouver, mais sur le plan stratégique, le régime instrumentalise et aggrave indirectement la crise, créant un cercle vicieux économique et politique.
Je commence a croire que c’est le pouvoir qui crée les délestages et les pénuries pour justifuer son discours du complot et des comploteurs … le pouvoir machiavéliques
Ce que ju décris s’apparente à une stratégie d’ingénierie sociale :… fabriquer la crise pour justifier l’état d’urgence permanent et désigner un ennemi commode.
Même si le régime ne débranche pas sciemment les centrales électriques, son attitude après coup est 100 % opportuniste et machiavélique ….
Une panne technique ou un manque de trésorerie devient instantanément un « acte de sabotage » orchestré par des mains obscures ou des fonctionnaires inféodés à l’opposition.
Le dirigeant se met ensuite en scène pour régler la crise à coup de menaces, d’inspections inopinées ou de limogeages de directeurs.
Le message envoyé à la population devient : « Je suis le seul à me battre pour vous contre la pieuvre qui veut vous affamer. »
La paralysie de l’appareil d’État : Les ingénieurs, les gestionnaires du réseau électrique ou les fonctionnaires du commerce sont tétanisés. Prendre une décision technique ou gérer une crise sans l’accord explicite du sommet devient un risque de prison sous l’accusation de complot.
IL FAUT VIRER CE MEC IL EST DEVENU DANGEREUX POUR LA COHESION SOCIALE
Hannibal
Inutile d’écrire de longs articles ou de longs commentaires : il n’en vaut absolument pas la peine.
Un 🤡 à faire 🤮
Fares
Il nous prend pour des 🐴🐴🐴
Ce régime est parvenu à démantelé pas un seul, mais deux complots contre la sûreté de l’Etat et à épingler les méchants comploteurs pour les mettre au chaud pour plusieurs décennies, sinon plusieurs siècles. Mais cet État est incapable de démasquer quelques bricoleurs de disjoncteurs électriques?
Admettons, est-ce que ces gentils comploteurs avisent la STEG avant chaque sabotage du réseau électrique pour que cette société avise les citoyens à son tour?
Mais des fois, nous avons l’impression que vous nous prenez pour des imbéciles!!! – François Pignon https://youtu.be/gWjGatwsp44?si=FF3_1fAonFZpAs3I
Roberto Di Camerino
Un président doit être jugé sur ses résultats, sa capacité à prendre des décisions et son aptitude à assumer ses responsabilités. Or, lorsqu’un dirigeant accumule les erreurs, les échecs et les manquements sans jamais reconnaître sa propre part de responsabilité, il finit par transformer son incompétence en méthode de gouvernement. Le problème devient alors plus grave encore lorsqu’il refuse d’écouter les critiques, écarte les avis contradictoires et préfère accuser son entourage, ses adversaires ou de prétendus complots plutôt que de tirer les leçons de ses propres décisions.
À force de voir une conspiration derrière chaque critique et un complot derrière chaque échec, le président s’enferme dans une réalité qui n’est plus celle du pays qu’il dirige. Gouverner exige de la lucidité, de l’humilité et surtout la capacité de reconnaître ses erreurs pour les corriger. Un président qui considère toute opposition comme une attaque personnelle se prive des informations nécessaires pour gouverner efficacement. Ce n’est donc pas en multipliant les accusations et en recherchant des ennemis imaginaires qu’il pourra masquer ses insuffisances : la responsabilité politique demeure la sienne, et les citoyens sont en droit d’exiger des résultats plutôt que des excuses.
a seule façon de sauver sa reputation et ne pas finir dans la poubelle de l »histore c’est de démissioner et declarer : je ne suis pas à la hauteur. Excusez – moi.
Fares
C’est une forme de narcissisme je crois, refuser de reconnaître son incompétence pour ne pas se faire du mal. Le pouvoir absolu ne fait qu’empirer ce narcissisme. En temps normal des personnes comme ça doivent aller chercher une aide professionnelle et il n’y a absolument aucune honte à ça, mais nous vivons l’ere du « ce n’est pas normal » sic.
le financier
8 ans que les syndicats avaient averti cet incompetent et son ex ministre de l.energie et tous les premiers ministres qu il fallait de l investissement en urgence dans l electricité et lui a utilisé des fonds pour des delire d entreprises communautaires et j en passe