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Gouverner, c’est prévoir : cinq ans que Kaïs Saïed réagit trop tard

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Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

    Sucre, huile, lait, farine, semoule, riz, café, médicaments, carburants, viande, eau embouteillée, eau potable, électricité… Depuis cinq ans, les crises se succèdent en Tunisie. Chacune a ses causes. Mais leur répétition finit par raconter une même histoire : celle d’un État qui intervient trop souvent lorsque le mal est déjà fait. À mesure que le pouvoir s’est concentré entre les mains de Kaïs Saïed, la question de sa responsabilité dans cette incapacité à anticiper devient impossible à éluder.

    Depuis plusieurs semaines, les Tunisiens courent les commerces à la recherche de packs d’eau minérale. Dans le même temps, les coupures d’électricité se multiplient et les robinets restent parfois à sec pendant des heures, voire des jours pour certaines régions, y compris du Grand Tunis.

    La canicule a aggravé la situation. La demande d’eau embouteillée a atteint des niveaux exceptionnels et la consommation électrique s’est envolée. Tout cela est vrai. Mais ce que vit actuellement la Tunisie n’est pas une crise isolée. C’est le dernier épisode (ou plutôt les trois derniers épisodes) d’une série qui commence à devenir singulièrement longue.

    Le site d’informations Al Qatiba a récemment eu l’excellente idée de rassembler dans une même infographie les crises qui se sont succédé ces dernières années. L’effet visuel est saisissant. En 2021 et 2022, le sucre, l’huile, la farine ou le riz deviennent difficiles à trouver. Puis viennent le lait, le café, le beurre, les carburants. D’autres épisodes suivent. La viande atteint des prix prohibitifs. Les médicaments manquent régulièrement dans les pharmacies. Et en cet été 2026, à cette longue liste sont venues s’ajouter l’eau embouteillée, l’eau potable et l’électricité.

    Chacune de ces crises a fait les gros titres avant d’être chassée par la suivante. Rassemblées, elles racontent autre chose.

    Lorsqu’en cinq ans, un pays connaît successivement des crises touchant son alimentation, ses médicaments, son eau et son électricité, l’addition des explications conjoncturelles finit par ne plus suffire.

    Une autre question apparaît : qu’ont toutes ces crises en commun ?

    Des crises différentes, une même mécanique

    Il serait trop facile de mettre toutes ces crises dans le même sac. Leurs causes ne sont pas identiques et Kaïs Saïed n’est évidemment pas responsable de la sécheresse, de la guerre en Ukraine, de l’augmentation des cours mondiaux ou d’une canicule à 48 degrés. Mais les circonstances extérieures n’expliquent pas tout.

    La crise du lait, par exemple, ne date pas d’hier. La filière se dégrade depuis 2016 et a perdu environ 30% de son cheptel. La Tunisie, qui disposait autrefois de 60 à 70 millions de litres d’excédents et exportait une partie de sa production, en est arrivée à importer du lait en poudre. Entre-temps, six conseils ministériels ont été consacrés à la filière entre 2020 et 2024 et un programme de reconstitution du cheptel, pourtant financé, n’a pas été concrétisé selon l’Utap.

    Pour les médicaments, le scénario est différent mais le constat guère plus rassurant. La Pharmacie centrale croule sous les dettes envers les laboratoires étrangers, les difficultés d’accès aux devises compliquent les importations et plusieurs groupes pharmaceutiques internationaux ont quitté le marché tunisien. En juillet dernier, la Pharmacie centrale a révisé les prix de 306 médicaments. Un travail comparatif réalisé par la plateforme Rassd à partir de la nouvelle grille de la PCT a fait apparaître, sur une sélection de 29 références, dix hausses supérieures à 100 %, dont celle du Basdene, passé de 0,762 à cinq dinars, soit +556 %.

    Pour l’électricité, ce sont les capacités de production et les investissements qui n’ont pas suivi. La canicule n’a pas créé la fragilité du réseau ; elle l’a révélée. Lorsque la consommation a explosé, le système n’avait plus suffisamment de marge. Les 14 et 15 juillet, les installations de pompage de la Sonede ont enregistré entre 700 et mille interruptions électriques quotidiennes, selon Mounir Dridi, directeur régional de l’exploitation et de la distribution du Grand Tunis.

    Les causes changent donc. Mais quelque chose revient : des problèmes connus, des professionnels qui alertent, des investissements ou des réformes qui tardent, puis une réaction lorsque la crise est déjà installée.

    C’est moins spectaculaire qu’un complot. Mais c’est peut-être beaucoup plus grave.

    Toujours chercher le coupable

    Car face aux crises, Kaïs Saïed a développé au fil des années une réponse politique désormais familière.

    Lorsque les produits alimentaires manquent, il dénonce les spéculateurs et les monopoleurs. Lorsque l’eau embouteillée devient introuvable, les premières explications officielles parlent de crise artificielle et de comportements spéculatifs. Lorsque l’eau et l’électricité sont coupées, le registre monte encore d’un cran : le président évoque des actes prémédités destinés à « attiser la situation ».

    La spéculation existe. La contrebande aussi. Les saisies effectuées par les autorités le démontrent et la crise du café en fournit une illustration éclatante : les professionnels estimaient fin 2025 que près de 60% du café présent sur le marché provenait des circuits parallèles, selon Wafa Attaoui, vice-présidente du groupement professionnel des torréfacteurs de café relevant de la Conect.

    Mais les spéculateurs ne font pas disparaître 30% du cheptel bovin. Ils ne créent pas les dettes de la Pharmacie centrale. Ils ne construisent pas les centrales électriques qui manquent. Et ils ne peuvent expliquer à eux seuls des années de crises touchant des secteurs qui n’ont pratiquement rien en commun.

    Le cas de l’eau embouteillée est particulièrement révélateur. Fin juillet, l’administration parlait encore d’une « crise artificielle ». Quelques semaines plus tard, le ministère du Commerce reconnaissait une demande ayant pu atteindre dix fois son niveau habituel, des stocks censés tenir jusqu’à fin août mais épuisés dès la mi-juillet et des lignes de production perturbées par les délestages.

    Pour les coupures d’eau et d’électricité, Kaïs Saïed a affirmé que des enquêtes avaient démontré l’existence d’actes prémédités. Peut-être. Mais les communiqués de Carthage n’ont indiqué ni combien de coupures étaient concernées, ni qui en était responsable, ni quels éléments permettaient d’en mesurer l’ampleur. Dans le même temps, ingénieurs, responsables de la Steg et de la Sonede documentaient des causes autrement plus ordinaires : capacités insuffisantes, investissements retardés, conduites défaillantes, stations de pompage arrêtées et consommation exceptionnelle.

    Le problème n’est donc pas de poursuivre les spéculateurs ou les saboteurs lorsqu’ils existent. C’est de faire de leur existence une explication politique qui dispense trop facilement de regarder ce qui relève de l’État.

    Cinq ans plus tard

    Kaïs Saïed pourrait objecter qu’il a hérité d’un pays abîmé. Ce serait incontestable. La Sonede n’a pas commencé à vieillir en 2021. Les difficultés des entreprises publiques sont anciennes. La filière laitière était déjà malade. Les gouvernements de la décennie précédente portent leur part de responsabilité.

    Mais cinq ans après le 25 juillet, avec tous les pouvoirs concentrés à Carthage, à un moment, il faut regarder celui qui gouverne.

    Et surtout, Kaïs Saïed a précisément justifié la rupture de 2021 par l’incapacité du système précédent à gouverner efficacement. Depuis, il a concentré l’essentiel du pouvoir exécutif, changé la Constitution, choisi ses gouvernements et construit un système politique extrêmement vertical.

    Cette concentration du pouvoir entraîne nécessairement une concentration de la responsabilité.

    Après cinq ans, on ne peut plus expliquer chaque crise par l’héritage des prédécesseurs, puis chaque pénurie par les spéculateurs, chaque dysfonctionnement par les responsables défaillants et chaque coupure suspecte par ceux qui chercheraient à « attiser la situation ».

    À un moment, il faut regarder celui qui gouverne.

    Gouverner, c’est prévoir

    Dans son éditorial du journal Le Maghreb, Zied Krichen rappelait mercredi dernier la célèbre formule d’Émile de Girardin : « Gouverner, c’est prévoir ; et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte. »

    Rarement formule aura été aussi appropriée. Elle date de1849, mais semble avoir été écrite pour la Tunisie de 2026.

    Gouverner n’est pas faire tomber la pluie. Ce n’est pas empêcher une guerre de faire flamber le prix des céréales. Ce n’est pas davantage empêcher toute panne ou toute spéculation. Gouverner, c’est savoir qu’un cheptel est en train de disparaître et intervenir avant de devoir importer du lait. C’est connaître les difficultés de la Pharmacie centrale avant que les médicaments ne manquent. C’est investir dans l’électricité avant que la chaleur n’oblige à délester. C’est entretenir les réseaux avant que les robinets ne restent à sec.

    Une crise peut être un accident. Plusieurs peuvent être le fruit d’une mauvaise conjoncture. Mais lorsque les crises se succèdent pendant cinq ans et finissent par toucher jusqu’à l’eau et l’électricité, elles posent nécessairement une question de gouvernance.

    Gouverner, c’est prévoir. Réagir quand le lait, les médicaments, l’eau ou l’électricité viennent à manquer, c’est déjà gouverner trop tard. Et à force de gouverner trop tard, c’est bien le pays tout entier qui risque de « courir à sa perte ».

    Raouf Ben Hédi

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    8 commentaires

    1. Fares

      Répondre
      5 septembre 2026 | 20h06

      La zakafounite : un fléau qui atteint le cerveau et qui crée des illusions graves, les sujets voient des traîtres partout et se servent de ces traîtres fictifs pour cacher échecs, infractions, délits, crimes….

    2. Citoyen_H

      Répondre
      5 septembre 2026 | 15h31

      TANT QUE

      les traitres, les Rkhass et les vendus, réagissent à temps, c’est l’essentiel.

    3. Fares

      Répondre
      5 septembre 2026 | 3h22

      Essayer de cacher le soleil par un tamis. Le responsable est unique et est connu. Tournons la page.

    4. HatemC

      Répondre
      4 septembre 2026 | 20h45

      L’article de Business News (« Gouverner, c’est prévoir : cinq ans que Kaïs Saïed réagit trop tard ») résume une exaspération largement partagée par les observateurs économiques et l’opposition tunisienne.

      L’argument central des critiques — illustré par la maxime « gouverner, c’est prévoir » — est qu’après plusieurs années d’exercice exclusif du pouvoir, attribuer les dysfonctionnements quotidiens à des facteurs externes ou à des sabotages internes ne suffit plus à masquer un manque de réformes structurelles et de vision économique.
      Ce type est une usurpation il n’est pas à sa place faut le vrer rapidement et surtot le juger ….

    5. Entre "Tadbir" et "Tadmir", il y a plus d'un cas K.

      Répondre
      4 septembre 2026 | 17h44

      : عمر ابن الخطاب
       » أَفْضَلُ الْحَزْمِ الْمَشُورَةُ  »

      : ابن المقفع
       » تَدْبِيرُ الرَّجُلِ فِي أَمْرِهِ خَيْرٌ لَهُ مِنْ كَثِيرٍ مِنَ الْحِيلَةِ  »
      (المَأْثُورات أو الأدب الكبير)

      : ابن خلدون
       » إِذَا هَرِمَتِ الدَّوْلَةُ، لَا يَنْفَعُ فِيهَا حُسْنُ التَّدْبِيرِ  »
      (المقدمة)

      زيفون بن تخرميزي يزي يزي ناني من الخردوقي و الملالي
      https://m.youtube.com/watch?v=9yyyKq72V3Y&pp=ygUV2YLZitizINiz2LnZitivICBub2Vs

    6. Kouverner, c'est valiDZer...

      Répondre
      4 septembre 2026 | 16h59

      « Kouverner, cest valid(z)er QÔMjeKture » : près d’un double quinKhannat que le satrapique TorKemada nyKtalopard insomniaque, son Qôm de frêre et leur Karteron de généraux françalgériatriques Kômplices agissent méthodicKement et à vil dessein antidémocratique Kontre-révolutionnaire imamatriKulé QômcepSion.

      https://m.youtube.com/shorts/ySiPkAueA84

      https://m.youtube.com/watch?v=aU1fB4PGKwU&pp=ygUa2YLZitizINiz2LnZitivINmI2KrYqNmI2YbSBwkJGwwBhyohjO8%3D

      https://m.youtube.com/shorts/db_FPkSxKAM

      (2:21)
      https://m.youtube.com/watch?v=WIN6tcLPhvU&t=114s&pp=2AFykAIB

    7. Tunisino

      Répondre
      4 septembre 2026 | 16h17

      Gouverner, c’est prévoir; et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte; Emile de Girardin; 1849! Revenir au 18éme siècle alors qu’on est au 21éme siècle pour quelque chose d’élémentaire en sciences de gestion est alarmant! Nos littéraires sont dangereux depuis 1956, ils vivent dans le passé.

    8. Hannibal

      Répondre
      4 septembre 2026 | 14h58

      « Cette concentration du pouvoir entraîne nécessairement une concentration de la responsabilité ». Curieusement, moi je vois une concentration de l’irresponsabilité.
      On marche sur la tête.
      On ne peut demander à un conducteur de trottinette de piloter un avion gros porteur.
      Le crash est inéluctable pour le pilote, pour l’équipage et pour tous les passagers.
      Brace ! Brace ! Brace !

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