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Médicaments : jusqu’à 556 % de hausse, sans la moindre explication

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Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

    Publiée le 24 juillet 2026, la nouvelle grille tarifaire de la Pharmacie centrale concerne 306 médicaments. Il aura fallu attendre une semaine et le travail comparatif de la plateforme Rassd pour découvrir des augmentations dépassant parfois 100 %, voire 500 %. La décision était publique, mais son ampleur avait été soigneusement laissée dans l’ombre.

    La décision n’était ni secrète ni entrée en vigueur le 1er août, contrairement à ce qu’ont affirmé plusieurs observateurs sur les réseaux sociaux. Le 24 juillet 2026, la Pharmacie centrale de Tunisie (PCT) a publié la circulaire officielle n°30/2026 révisant les prix de 306 médicaments destinés à l’usage humain. Les nouveaux tarifs étaient applicables dès leur publication.

    Business News a relayé l’information le jour même. Le Syndicat tunisien des propriétaires de pharmacies privées (Spot) a également réagi dès le 24 juillet. L’information était donc disponible. Elle est pourtant passée presque inaperçue.

    La raison est simple : la Pharmacie centrale a publié une liste contenant les nouveaux prix, sans rappeler les anciens tarifs ni calculer les variations. Un médicament affiché à cinq dinars pouvait ainsi sembler peu coûteux, sans que le patient sache qu’il était encore vendu quelques jours auparavant à 762 millimes.

    Il aura fallu attendre le dimanche 2 août et la publication d’un tableau comparatif par la plateforme Rassd pour que la polémique éclate.

    Ce tableau comparatif, établi par Rassd à partir de la nouvelle grille tarifaire, présente 29 médicaments classés selon l’ampleur de leur augmentation. Il ne représente pas l’ensemble des 306 spécialités concernées par la circulaire n°30/2026. Business News a vérifié que les nouveaux prix indiqués correspondent aux prix publics TTC publiés par la Pharmacie centrale. Dix des médicaments présentés enregistrent une hausse supérieure à 100 %
    Dix médicaments avec des hausses supérieures à 100 %

    Rassd a eu le mérite de confronter les nouveaux tarifs de la circulaire à l’ancienne grille, puis de classer les médicaments en fonction de leur taux d’augmentation. Le document qui a circulé massivement sur les réseaux sociaux présente une sélection de 29 spécialités enregistrant les variations les plus importantes.

    En tête figure le Basdene 25 mg, utilisé dans le traitement de l’hyperthyroïdie. Son prix est passé de 0,762 dinar à cinq dinars, soit une hausse de 556,17 %. Le prix de la boîte a ainsi été multiplié par plus de 6,5.

    Le Sintrom 4 mg, anticoagulant prescrit notamment à des patients souffrant de maladies cardiovasculaires, est passé de 1,563 dinar à cinq dinars, soit une augmentation de 219,9 %. Le Cortef 10 mg, utilisé notamment dans le traitement de l’insuffisance surrénalienne, est passé de 6,401 dinars à vingt dinars, soit 212,45 % de hausse.

    La Digoxine a augmenté de 187,52 %, le Ster-Dex de 142,95 % et le Levothyrox 50 µg de 136,52 %. Le Taver et la Rifocine affichent chacun une hausse de 122,32 %, le Diamox 120,07 % et le Levothyrox 25 µg 105,13 %.

    Au total, dix des 29 médicaments sélectionnés par Rassd enregistrent une augmentation supérieure à 100 %. Cette sélection ne représente toutefois pas l’ensemble de la circulaire et ne permet pas de calculer l’augmentation moyenne des 306 spécialités. Elle rassemble précisément les variations les plus spectaculaires.

    Les nouveaux tarifs mentionnés par Rassd correspondent bien aux prix publics TTC figurant dans la circulaire officielle.

    52 médicaments ramenés à cinq ou dix dinars

    L’examen de la liste complète fait apparaître une autre particularité. 34 médicaments sont désormais vendus exactement à cinq dinars et 18 autres à dix dinars. Ainsi, 52 spécialités sur 306, soit près de 17 % de la grille, aboutissent à l’un de ces deux tarifs ronds.

    Cette concentration contribue à expliquer certaines augmentations à trois chiffres : plusieurs médicaments auparavant vendus à un ou deux dinars ont été directement ramenés à cinq ou dix dinars.

    La liste ne comprend pas uniquement des traitements vitaux ou destinés aux maladies chroniques. Elle mêle des médicaments contre les troubles de la thyroïde, le diabète, les maladies cardiovasculaires ou hématologiques, mais aussi des vitamines, des produits homéopathiques, des pommades et certains produits de confort. Il serait donc inexact de présenter les 306 références comme autant de médicaments vitaux.

    Il n’en demeure pas moins que plusieurs des hausses les plus importantes touchent des traitements que les patients ne peuvent interrompre sans risque.

    Une deuxième révision en un an

    La révision de juillet 2026 intervient presque exactement un an après celle du 18 juillet 2025. La circulaire n°32/2025 avait alors remanié les prix de plus de 280 médicaments importés.

    Le 23 juillet 2025, Molka El Moudir, vice-présidente du Spot, indiquait sur RTCI que 60% des spécialités concernées avaient enregistré une hausse, contre 40% ayant bénéficié d’une baisse. Ce pourcentage portait sur la liste révisée et non sur l’ensemble des médicaments commercialisés en Tunisie.

    La responsable syndicale précisait alors que cette révision ne concernait ni les médicaments vitaux ni les traitements lourds. Elle touchait principalement des médicaments considérés comme essentiels ou intermédiaires et utilisés contre des pathologies courantes.

    Un an plus tard, la nouvelle grille atteint des traitements contre les maladies chroniques et produit des variations beaucoup plus brutales sur certaines références. Pourtant, aucune présentation publique n’a permis de comparer les deux opérations, d’en exposer les objectifs ou d’en mesurer les conséquences pour les patients.

    Le Spot exclu du processus

    Dans un communiqué publié le 24 juillet, le jour même de l’annonce de la hausse, le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) affirme n’avoir été ni informé préalablement ni associé à la préparation de la nouvelle grille. Le syndicat indique avoir été écarté depuis près d’un an de la Commission d’achat des médicaments et de l’Observatoire du médicament. Sa participation aux travaux de ce dernier ne se ferait plus qu’exceptionnellement, sur invitation du ministre de la Santé ou de la directrice générale de l’Agence nationale du médicament et des produits de santé.

    Le syndicat dit ainsi être dans l’incapacité d’évaluer les fondements techniques des nouveaux tarifs. Il réclame une méthode transparente tenant compte de l’évolution du coût des matières premières, des variations des taux de change et des marges des différents intervenants.

    Son communiqué livre néanmoins un élément essentiel : certaines hausses concernent des médicaments dont une partie du coût était jusque-là supportée par la Pharmacie centrale. Le soutien accordé à ces produits aurait été réduit.

    Derrière la nouvelle grille apparaît donc un transfert d’une partie de la charge financière de la PCT vers le consommateur. Mais ni l’ampleur de cette réduction, ni les médicaments concernés, ni les critères employés n’ont été dévoilés.

    Les pharmaciens se retrouvent, pour leur part, en première ligne face aux patients. Ils sont légalement tenus d’appliquer les nouveaux prix et ne disposent d’aucune prérogative pour les modifier ou en suspendre l’application.

    Hormis le Spot, aucune institution du secteur n’a fourni d’explication publique substantielle. Même l’Ordre national des pharmaciens n’a pas réagi à une décision touchant pourtant directement l’accès aux traitements.

    Une réforme dictée par l’urgence

    La réaction d’Alert a apporté une nuance absente de plusieurs prises de position politiques. L’ONG reconnaît que certains prix étaient devenus économiquement difficiles à justifier. Maintenir durablement des médicaments importés à quelques centaines de millimes, alors que les coûts internationaux et ceux supportés par la Pharmacie centrale évoluent, ne pouvait constituer une politique viable.

    Pour Alert, le problème tunisien ne réside cependant pas uniquement dans le prix du médicament, mais également dans la faiblesse des revenus, qui a rendu nécessaire le maintien de tarifs artificiellement bas.

    L’organisation ne rejette donc pas le principe d’une révision. Elle critique une réforme dictée par l’urgence financière, sans stratégie annoncée, sans mesures d’accompagnement et sans communication institutionnelle responsable. Une décision aussi sensible ne peut être réduite à la mise en ligne d’un fichier Excel.

    L’économiste Ridha Chkoundali insiste, de son côté, sur l’effet cumulatif des augmentations. Quelques dinars supplémentaires sur une boîte peuvent sembler supportables. Ils prennent une tout autre dimension pour un retraité ou un malade chronique qui doit acheter plusieurs traitements chaque mois.

    Selon lui, le véritable risque dépasse les seuls prix. Les difficultés de la Pharmacie centrale peuvent affecter ses capacités d’importation, la constitution des stocks et, à terme, la disponibilité des médicaments. La hausse tarifaire ne serait ainsi que la manifestation visible d’une crise touchant l’ensemble du financement de la santé.

    Fahem Boukadous a également dénoncé le transfert progressif du coût de la crise vers les patients, tandis que Hichem Ajbouni a fustigé des augmentations décidées sans aucune explication en pleines vacances estivales. Certaines de ces réactions ont repris à tort la date du 1er août comme date d’entrée en vigueur. Elles traduisent néanmoins la politisation rapide d’une décision abandonnée par les autorités sans récit ni justification.

    Moins chers qu’en France, mais beaucoup moins accessibles

    Cependant, il est important de noter que les nouveaux prix tunisiens demeurent, en valeur absolue, inférieurs à ceux pratiqués en France. La comparaison doit cependant tenir compte du conditionnement.

    La boîte de Basdene 25 mg contient cinquante comprimés dans les deux pays. Elle est désormais vendue à cinq dinars en Tunisie, après une hausse de 556,17 %, contre 3,94 euros (13,3 dinars) en France. Même après l’augmentation tunisienne, l’écart reste important.

    Pour le Sintrom 4 mg, les présentations diffèrent. La boîte tunisienne contient vingt comprimés et coûte cinq dinars, soit 250 millimes le comprimé. En France, la boîte de trente comprimés est vendue à trois euros — environ dix dinars —, soit dix centimes d’euro ou 337 millimes par comprimé. À quantité égale, le Sintrom coûte donc environ 35 % plus cher en France qu’en Tunisie. L’écart demeure toutefois bien moins spectaculaire que ne le suggère la comparaison directe entre les deux boîtes.

    Ces exemples permettent d’éviter deux conclusions également trompeuses. La première consisterait à affirmer que les médicaments sont désormais hors de prix en Tunisie au regard des tarifs internationaux. La seconde serait de considérer qu’ils restent nécessairement accessibles simplement parce qu’ils coûtent moins cher qu’en France.

    Les revenus, les salaires et le pouvoir d’achat ne sont pas comparables. Un médicament moins cher en dinars peut représenter un effort beaucoup plus lourd dans le budget d’un ménage tunisien. La question ne porte donc pas seulement sur le prix économique du produit, mais sur sa capacité à rester accessible à ceux qui en ont besoin.

    Le malade comme variable d’ajustement

    Le médicament n’est pas un produit de consommation ordinaire. Lorsque son prix augmente, le patient atteint d’une maladie chronique ne peut ni différer son achat, ni réduire librement sa consommation, ni y renoncer sans exposer sa santé. La dépense doit en outre être évaluée dans sa durée : quelques dinars supplémentaires deviennent une charge mensuelle permanente lorsqu’ils portent sur plusieurs traitements.

    Rééquilibrer les finances de la Pharmacie centrale et rapprocher certains tarifs de leurs coûts réels peut être nécessaire. Mais une correction comptable ne peut être considérée comme réussie si elle se traduit par l’interruption de traitements ou par un renoncement aux soins. L’économie réalisée aujourd’hui sur le soutien au médicament risque alors de réapparaître demain sous la forme de complications médicales plus graves et plus coûteuses pour l’ensemble du système de santé.

    Le véritable indicateur ne sera donc ni le nombre de médicaments révisés ni le pourcentage spectaculaire affiché par certaines hausses. Il sera la capacité des patients à poursuivre normalement leur traitement. Un médicament reste abordable tant que le malade peut encore l’acheter. Lorsqu’il l’oblige à arbitrer entre se soigner et satisfaire ses autres besoins essentiels, son prix devient socialement exorbitant, voire insoutenable.

    Maya Bouallégui

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    Commentaire

    1. Hannibal

      Répondre
      3 août 2026 | 13h30

      Si un rééquilibrage par au coût réel est nécessaire, il aurait fallu le faire depuis des années par petites doses peu ou pas douloureuses.
      Une augmentation massive d’un coup dénote d’un amateurisme qui rappelle l’augmentation du prix du pain en 1984 avec les résultats qu’on connait.

      L’autre scandale c’est les prescriptions par les médecins de ville de compléments alimentaires, de médicaments homéopathiques et autres poudres de perlimpinpin au lieu de soigner avec de vrais principes actifs. Les patients naïfs qui payent chers ces trucs, croient qu’ils vont guérir vite.
      Il faut que l’État et le législateur mettent leur nez dans les avantages accordés par les fabricants aux médecins peu scrupuleux pour que ceux-ci prescrivent leurs trucs.

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