L’économiste Aram Belhadj estime que la circulaire de la Banque centrale de Tunisie (BCT) sur les crédits d’honneur ne règle pas les principales failles du dispositif. Après avoir déjà détaillé ses réserves au lendemain de la publication du texte, dans un post Facebook, il va désormais plus loin : il redoute que les banques ne privilégient leurs clients habituels au détriment de ceux qui n’ont jusque-là pas eu accès au financement. Il propose, à la place, d’affecter 8% des bénéfices des banques à un fonds à vocation sociale placé sous la responsabilité de l’État.
L’économiste Aram Belhadj, docteur en sciences économiques et enseignant-chercheur à l’Université de Carthage, est revenu, jeudi 3 septembre 2026, au micro de Walid Ben Rhouma dans l’émission « Le Mag Express » sur Express FM, sur les crédits et financements d’honneur et, plus largement, sur le rôle du secteur bancaire dans le financement de l’économie tunisienne.
Pour M. Belhadj, la circulaire récemment publiée par la Banque centrale permet de mieux encadrer la mise en œuvre du mécanisme, notamment à travers la création de plateformes électroniques et la transmission mensuelle d’informations à la BCT. Elle ne répond toutefois pas, selon lui, aux principales réserves qu’il avait déjà formulées après la publication du décret n°2026-148.
Trois réserves toujours en suspens, une avancée sur le contrôle
Le 2 septembre, au lendemain de la publication de la circulaire n°8 de 2026 de la Banque centrale, Aram Belhadj avait déjà estimé que le nouveau texte ne levait pas les principales réserves qu’il avait formulées fin juillet sur les crédits d’honneur. L’économiste avait identifié quatre difficultés.
La première concernait la difficulté, pour les banques, de tarifer le risque inhérent à ces financements.
La deuxième portait sur l’évaluation de la capacité de remboursement des demandeurs. Malgré l’encadrement apporté par le décret et la circulaire, cette appréciation demeure largement entre les mains des banques et de leurs procédures internes.
La troisième concernait l’enveloppe mobilisée pour financer le mécanisme. M. Belhadj l’estimait à environ 120 millions de dinars, un montant qu’il jugeait limité au regard de l’ampleur des besoins de financement, aussi bien des particuliers que, surtout, des petites et moyennes entreprises.
La quatrième réserve portait sur la capacité de la Banque centrale à assurer un contrôle rigoureux de l’application du dispositif. Sur ce point, M. Belhadj avait reconnu une avancée dans la circulaire.
Les banques devront en effet transmettre chaque mois à la BCT un état des crédits et financements accordés sur les ressources de la ligne dédiée, avec notamment leur ventilation par gouvernorat ainsi que les montants recouvrés et non recouvrés. Elles devront également communiquer un relevé des différentes opérations enregistrées sur le compte de cette ligne.
Pour l’économiste, cette obligation de déclaration mensuelle constitue un instrument permettant de suivre plus précisément l’application du mécanisme et, à terme, d’en mesurer les résultats. Les trois premières réserves restaient ainsi, selon lui, en suspens, tandis que la circulaire apportait une première réponse sur le volet du contrôle.
Le dispositif des crédits d’honneur trouve son origine dans l’article 412 ter du Code de commerce, qui prévoit la mise en place, au niveau des banques, de lignes de financement alimentées par une partie de leurs bénéfices. Le décret n°2026-148, publié au Jort le 24 juillet 2026, en a précisé les bénéficiaires, les plafonds et les conditions d’octroi.
Trois catégories sont concernées. Les particuliers peuvent obtenir jusqu’à 5.000 dinars pour financer des besoins de consommation. Le plafond est fixé à 10.000 dinars pour les porteurs de microprojets et atteint 25.000 dinars pour les petites et moyennes entreprises (PME) et les sociétés communautaires.
Ces financements sont accordés sans intérêts et sans garanties ni sûretés. Les banques ne peuvent pas non plus facturer de frais ou de commissions liés à l’étude des dossiers. La durée maximale du remboursement est fixée à deux ans, avec une période de grâce pouvant atteindre six mois.
Les établissements disposent de dix jours ouvrables bancaires pour se prononcer sur une demande et doivent motiver leurs éventuels refus. Un bénéficiaire ne peut, par ailleurs, obtenir un nouveau financement de la même catégorie avant d’avoir intégralement remboursé le précédent.
Le décret impose également aux banques de consacrer au moins 50% des ressources de la ligne aux PME et aux sociétés communautaires, sauf pour les établissements dont les statuts limitent le champ d’intervention. L’octroi des financements doit tenir compte de l’ordre chronologique des demandes et respecter le principe d’équité.
C’est précisément sur la traduction concrète de cette équité qu’Aram Belhadj concentre aujourd’hui une partie de ses réserves.
Le risque de voir les banques privilégier leurs propres clients
Selon Aram Belhadj, face à ces financements, le premier réflexe des établissements bancaires sera naturellement de chercher à limiter leur exposition au risque.
« Le principal rôle des banques est de tarifer le risque », a-t-il rappelé.
Cette logique pourrait, selon lui, conduire les banques à se tourner prioritairement vers des clients qu’elles connaissent déjà, avec lesquels elles ont auparavant travaillé et sur lesquels elles disposent d’un historique bancaire.
L’économiste parle à ce propos d’un risque de « discrimination négative ». Les demandeurs déjà intégrés au système bancaire pourraient ainsi être avantagés par rapport aux particuliers ou aux entreprises qui n’ont jamais obtenu de financement.
Une telle situation serait, à ses yeux, contradictoire avec l’esprit même du dispositif, censé notamment élargir l’accès au financement à des personnes et à des entreprises jusque-là éloignées du crédit bancaire.
« Je ne pense pas que ce cadre juridique encouragera les banques à financer des personnes, des particuliers ou des entreprises qui n’ont pas auparavant eu la possibilité d’obtenir des financements », a-t-il estimé.
Pour M. Belhadj, le dispositif, dans sa conception actuelle, ne garantit donc pas véritablement l’égalité entre les demandeurs et risque de ne pas résoudre les difficultés structurelles d’accès au financement.
La circulaire organise pourtant précisément le parcours administratif des dossiers. Les demandes devront obligatoirement être déposées via une plateforme électronique dédiée mise en place par chaque banque. Elles seront horodatées afin d’établir leur date et leur heure de dépôt et de permettre leur traitement selon leur ordre d’arrivée.
Les banques devront également consulter la Centrale d’informations de la BCT avant le décaissement afin de vérifier que le demandeur ne bénéficie pas déjà d’un financement d’honneur de la même catégorie qui n’aurait pas été intégralement remboursé.
Mais un autre problème pourrait rapidement se poser. La circulaire entre en vigueur le 1er octobre 2026, laissant aux établissements bancaires moins d’un mois pour préparer les plateformes électroniques nécessaires.
M. Belhadj s’interroge ainsi sur ce qui se passera si certaines banques ne parviennent pas à mettre leur plateforme en service dans les délais.
Un fonds social alimenté par 8% des bénéfices des banques
Pour Aram Belhadj, la dimension sociale poursuivie par le mécanisme pourrait être servie par d’autres instruments qu’il juge plus efficaces.
Il propose notamment d’affecter une partie des bénéfices des banques, à hauteur de 8%, à un fonds spécifiquement consacré à cette politique de financement.
Les ressources seraient alors mises à la disposition de l’État, qui pourrait les orienter vers les catégories de particuliers et d’entreprises ciblées par cette politique.
« Si l’objectif est que les banques s’impliquent davantage dans la politique de l’État, il aurait été plus efficace que ces ressources soient mises à la disposition de l’État dans le cadre d’un fonds à objectifs sociaux », a-t-il expliqué.
À ses yeux, ce mécanisme serait plus efficace que de demander aux établissements bancaires de financer directement des catégories qu’ils peuvent considérer comme présentant davantage de risques.
Des banques solides, mais financent-elles suffisamment l’économie ?
Aram Belhadj a ensuite élargi son analyse au fonctionnement du secteur bancaire tunisien à la lumière des dernières données examinées par le Comité de surveillance macroprudentielle et de gestion des crises financières de la BCT.
Réuni le 27 août 2026, celui-ci avait passé en revue la situation du secteur bancaire. À fin mars 2026, le ratio de solvabilité s’établissait à 15,2%, tandis que le ratio Tier 1 atteignait 12,2%. Le Comité avait également relevé une situation de liquidité satisfaisante au premier semestre.
Cette solidité contraste toutefois avec la faible progression de l’activité de crédit. Au cours des six premiers mois de 2026, les crédits bancaires n’ont augmenté que de 1,3%, une évolution que le Comité avait notamment reliée à la faiblesse des crédits accordés au secteur privé et aux particuliers.
Dans le même temps, la part des actifs non performants dans le total des engagements bancaires est passée de 14,9% à fin 2025 à 15,1% à fin juin 2026. Le Comité avait lui-même souligné, au terme de sa réunion, la nécessité de renforcer la contribution du système financier au financement et à l’accompagnement des opérateurs économiques afin de soutenir davantage l’investissement et la croissance.
Pour M. Belhadj, ces indicateurs ne suffisent cependant pas à déterminer si le système bancaire remplit correctement sa mission.
Il estime que l’appréciation de la solidité du secteur doit également tenir compte des normes prudentielles effectivement appliquées par les établissements. Mais son interrogation principale porte ailleurs : les banques peuvent afficher des bénéfices et des ratios satisfaisants sans pour autant, selon lui, jouer suffisamment leur rôle dans le financement de l’économie.
« Le rôle des banques ne consiste pas uniquement à financer le déficit budgétaire ni à rester éloignées du risque. Leur rôle est de prendre du risque et de financer l’économie », a-t-il soutenu.
Selon lui, les banques tendent à privilégier le financement du budget de l’État, moins risqué, au financement de l’économie. Dès lors, à ses yeux, le véritable indicateur de leur performance ne devrait pas être uniquement leur rentabilité, leur solvabilité ou le respect des règles prudentielles, mais également le volume des crédits qu’elles dirigent vers l’activité économique.
Il pointe en particulier une progression du financement qui reste insuffisante au regard des besoins et des demandes des entreprises, notamment des petites et moyennes entreprises.
Cette faiblesse du crédit à l’économie pourrait, selon son analyse, constituer l’un des facteurs expliquant la faiblesse de la croissance tunisienne.
« À quoi sert-il que les banques réalisent des bénéfices et que les indicateurs imposés au secteur bancaire soient stables si le véritable rôle des banques n’est pas assuré et si le financement de l’économie ne se fait pas de la manière requise ? », s’est-il interrogé.
Pour Aram Belhadj, la stabilité bancaire et le respect des normes prudentelles ne constituent donc qu’une partie de l’équation. L’indicateur déterminant reste, selon lui, le degré d’implication des banques dans le financement de l’économie et leur contribution à la croissance.
Le débat sur les crédits d’honneur dépasse ainsi, dans son analyse, la seule efficacité d’un nouveau mécanisme de financement. Il renvoie à une question plus structurelle : celle de la capacité du secteur bancaire tunisien à prendre davantage de risques pour financer les entreprises et soutenir la croissance.
I.N.











