Le cash n’a jamais autant circulé en Tunisie. Et, pour Mohamed Salah Ayari, le problème dépasse largement les habitudes de paiement des Tunisiens. Derrière les quelque trente milliards de dinars de billets et pièces qui circuleraient désormais dans l’économie se pose surtout une question de traçabilité, avec ses ramifications sur l’économie parallèle, l’évasion fiscale, les recettes publiques et, finalement, la capacité de l’État à savoir qui gagne quoi et qui paie réellement ses impôts.
Intervenant vendredi 11 septembre 2026 dans l’émission Expresso de Wassim Ben Larbi sur Express FM, le conseiller fiscal, enseignant universitaire et membre du Conseil national de la fiscalité, a livré une lecture particulièrement critique de la progression des paiements en espèces. Selon les chiffres qu’il cite, le volume du cash aurait augmenté d’environ 16% et représenterait près de 17% du PIB. Surtout, il estime l’évasion fiscale à environ 50%, tandis que l’économie parallèle pèserait, selon différentes estimations qu’il évoque, entre 35% et 40% du PIB.
Les dernières données disponibles de la Banque centrale de Tunisie (BCT) confortent la tendance. Au 21 août 2026, les billets et monnaies en circulation avaient atteint le record de 30,04 milliards de dinars, contre 25,902 milliards un an auparavant, soit une hausse de près de 4,14 milliards de dinars ou 15,97%.
Des proportions qui donnent une autre dimension au débat sur les moyens de paiement. Pour M. Ayari, plus les transactions échappent aux circuits bancaires, plus elles deviennent difficiles à retracer fiscalement. Un mouvement bancaire laisse une trace et peut donner lieu à des vérifications. Une transaction effectuée directement en espèces, beaucoup moins.
Quand le cash prospère, la trace fiscale s’efface
L’expert rappelle que l’administration fiscale dispose depuis plusieurs années de possibilités de vérification à partir des données bancaires. Lorsqu’un montant important apparaît sur un compte, les sommes constatées peuvent ainsi être confrontées aux revenus déclarés. À l’inverse, la multiplication des transactions en espèces réduit cette capacité de traçage.
Le phénomène ne se limite toutefois pas au manque à gagner fiscal. Mohamed Salah Ayari déroule toute une chaîne de conséquences : baisse de la transparence des transactions, risque accru d’évasion fiscale, pertes de recettes pour l’État et les régimes sociaux, concurrence déloyale au détriment des entreprises structurées, moindre recours aux services bancaires et affaiblissement de l’efficacité de la politique monétaire. À cela s’ajoutent les coûts liés à l’impression, au transport et à la sécurisation des billets.
Il évoque également les risques de blanchiment d’argent, de corruption et de contrebande. Même l’accès au crédit peut être affecté : un commerçant ou un particulier encaissant l’essentiel de ses revenus en liquide sans les déclarer dispose de peu d’éléments permettant à une banque d’évaluer officiellement sa capacité financière.
Le cash sorti des circuits bancaires pose également un problème de financement de l’économie. L’argent conservé et échangé en dehors des comptes n’est pas transformé en épargne bancaire et ne peut donc pas être mobilisé de la même manière pour financer le crédit et l’investissement. C’est dans ce contexte que M. Ayari replace les différentes estimations du poids de l’économie parallèle, qu’il situe entre 35% et 40% du PIB.
Cette poussée du cash intervient, par ailleurs, dans un paysage des moyens de paiement profondément bouleversé par la réforme du chèque, entrée en application en février 2025. Au premier semestre 2026, 3,6 millions de chèques ont été télécompensés pour un montant de 24,15 milliards de dinars, en baisse respectivement de 10,7% en nombre et de 12,5% en valeur sur un an. Par rapport au premier semestre 2024, le recul est beaucoup plus marqué : -70,35% en nombre et -60,88% en valeur. Le chèque ne représentait plus que 12,1% du nombre des opérations et 22% des montants échangés.
Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’établir que le recul du chèque est à l’origine de l’augmentation du cash. Ils donnent toutefois la mesure de la recomposition des moyens de paiement intervenue en Tunisie, au moment même où la question des alternatives traçables devient centrale.
M. Ayari ne condamne pourtant pas l’usage des espèces en tant que tel. Il leur reconnaît une utilité pratique, particulièrement pour les personnes non bancarisées et certaines petites activités, d’autant que les paiements électroniques peuvent encore être coûteux ou insuffisamment répandus. Mais cette facilité immédiate a, selon lui, un coût pour l’ensemble de l’économie lorsqu’elle devient dominante : elle réduit la traçabilité, nourrit l’informel et complique le travail de l’administration fiscale.
La réponse qu’il préconise passe donc par plusieurs leviers complémentaires : faciliter les paiements électroniques, réduire les commissions, élargir l’inclusion financière, simplifier la fiscalité et rendre les contrôles plus efficaces et mieux ciblés. M. Ayari souligne d’ailleurs que plusieurs pays africains, autrefois en retard par rapport à la Tunisie, ont pris de l’avance dans les paiements mobiles et les moyens de paiement laissant une trace électronique.
Des restrictions au cash aux « pas en arrière »
C’est précisément sur ce terrain que le conseiller fiscal pointe une contradiction dans les politiques menées au cours de la dernière décennie.
Il retrace une succession de mesures engagées depuis 2014 pour encadrer davantage l’usage des espèces et permettre à l’administration de suivre l’origine de certains fonds. Des dispositions avaient notamment été adoptées pour identifier les personnes à l’origine de certains versements en espèces. D’autres mesures avaient fixé à 10.000 dinars, puis à 5.000 dinars, le seuil applicable à certaines opérations en liquide, avec la possibilité de saisie des sommes concernées dans les situations prévues par la législation.
Le dispositif avait ensuite été renforcé pour certaines acquisitions ou transactions importantes réglées en espèces. Des sanctions avaient également été introduites pour certains paiements en cash égaux ou supérieurs à 5.000 dinars. Autrement dit, la logique suivie pendant plusieurs années consistait à réduire progressivement l’espace laissé aux grosses transactions en liquide et à privilégier les moyens de paiement permettant d’en conserver la trace.
Mais, selon M. Ayari, ce mouvement s’est ensuite inversé.
Il cite notamment la suppression, en 2024, de certaines dispositions encadrant la détention de montants importants en espèces, puis d’autres assouplissements concernant certaines transactions. Après avoir tenté pendant des années de réduire le cash et de favoriser des moyens de paiement traçables, le législateur a ainsi commencé, selon ses propres termes, à faire des « pas en arrière ».
La contradiction est d’autant plus préoccupante à ses yeux qu’il situe l’évasion fiscale autour de 50%. Dans une économie où une part importante de l’activité échappe déjà aux circuits formels, l’augmentation du recours aux espèces risque, selon lui, d’accentuer le phénomène.
D’un côté, donc, l’État investit dans des outils capables de suivre de plus en plus finement la situation des contribuables. De l’autre, une masse croissante d’argent circule sous la forme la moins propice à cette traçabilité. C’est précisément cette incohérence que M. Ayari place au centre de son raisonnement.
TEJ et numérisation : retrouver la trace plutôt qu’augmenter les taux
Pour Mohamed Salah Ayari, la réponse à l’évasion fiscale ne consiste cependant pas à augmenter encore les impôts de ceux qui sont déjà identifiés par le système.
Il défend une autre logique : simplifier les procédures, accélérer la numérisation, améliorer le contrôle et élargir effectivement l’assiette fiscale. Il rappelle à ce titre la grande réforme fiscale engagée à la fin des années 1980, lorsque les taux avaient été fortement abaissés, et soutient qu’une baisse des taux peut améliorer le rendement de l’impôt à condition qu’elle s’accompagne d’un contrôle plus efficace et d’une meilleure discipline fiscale.
Son raisonnement ne s’arrête pas à la mécanique fiscale. Il pose également la question du consentement à l’impôt. M. Ayari situe la pression fiscale tunisienne autour de 25,2% et la compare aux niveaux de 47% à 48% observés dans certains pays scandinaves. La différence, fait-il valoir, ne réside pas seulement dans le niveau du prélèvement : le contribuable accepte davantage de payer lorsqu’il bénéficie, en retour, de routes en bon état, de soins accessibles, d’une école publique fonctionnelle et, plus largement, de services publics à la hauteur.
Augmenter les prélèvements sans agir sur cette contrepartie ne saurait donc, dans son analyse, constituer à lui seul une politique de lutte contre l’évasion fiscale.
C’est dans cette logique que s’inscrivent les nouvelles fonctionnalités de la plateforme d’échange à des fins fiscales TEJ. Celles-ci ne relèvent pas seulement de l’analyse de M. Ayari : elles ont été annoncées début septembre 2026 par la Direction générale des impôts (DGI).
L’administration a notamment ajouté la possibilité pour les contribuables de consulter instantanément leur situation fiscale relative au dépôt de leurs déclarations et le taux de l’avance applicable à certaines importations de produits de consommation. Les abonnés peuvent également déléguer certaines fonctionnalités de TEJ à d’autres utilisateurs en fonction des rôles qui leur sont attribués.
Autre nouveauté : les entreprises publiques peuvent désormais consulter, à travers TEJ, la situation fiscale de leurs fournisseurs de biens et de services. La DGI a également actualisé la plateforme afin qu’elle prenne en charge l’ensemble des certificats de retenue à la source. Les entreprises publiques utilisant encore l’ancien service de consultation de la situation fiscale sans être inscrites à TEJ sont, en outre, appelées à rejoindre la plateforme pour continuer à bénéficier de ce service.
Pour M. Ayari, ces évolutions participent précisément de la réponse au problème qu’il soulève. Il salue la poursuite de la digitalisation de l’administration, même s’il juge son déploiement encore trop lent, et voit dans la numérisation et les services électroniques un moyen majeur de renforcer la traçabilité et de réduire l’évasion fiscale.
La consultation en temps réel de la situation fiscale permet ainsi à une entreprise de vérifier notamment si certaines déclarations n’ont pas été déposées. Quant à la délégation des fonctionnalités, elle permet au dirigeant d’autoriser, selon les besoins, des responsables financiers ou fiscaux, un comptable ou encore un conseiller fiscal à utiliser certaines fonctions de TEJ.
Pour les entreprises publiques, M. Ayari explique que la vérification de la situation fiscale des fournisseurs permet de conditionner leur règlement à la régularisation de leur situation lorsque celle-ci ne l’est pas. Il s’agit donc, dans son analyse, d’utiliser la relation commerciale avec le secteur public comme un levier supplémentaire de conformité fiscale.
La plateforme intègre désormais l’ensemble des certificats de retenue à la source. M. Ayari détaille notamment le traitement de certaines retenues de 15% et de 3%. Au-delà des aspects techniques, il insiste surtout sur l’intérêt du dispositif : le contribuable peut récupérer directement ses certificats sans devoir attendre qu’ils lui soient transmis par son client, tandis que l’administration peut rapprocher les retenues déclarées des autres informations fiscales dont elle dispose.
La logique dépasse donc la simple dématérialisation d’une formalité. Plus les informations fiscales remontent directement vers une même plateforme, plus l’administration dispose de données qu’elle peut croiser entre elles. La numérisation devient ainsi, dans le raisonnement de M. Ayari, autant un outil de simplification pour le contribuable qu’un instrument de contrôle pour le fisc.
L’expert propose d’ailleurs d’aller plus loin en intégrant également à TEJ les retenues à la source opérées sur les salaires et traitements.
Le sujet renvoie à un autre déséquilibre qu’il met en évidence. Selon les chiffres avancés par M. Ayari, l’impôt sur le revenu représenterait environ 12,7 milliards de dinars en 2026 et près de 66,5% de ce montant proviendrait des retenues opérées sur les salaires et traitements. Les autres catégories réunies n’en représenteraient qu’environ un tiers.
Pour lui, cette répartition est révélatrice : le salarié voit son impôt directement prélevé à la source, avec une marge quasiment inexistante pour échapper à l’impôt, tandis que le risque d’évasion augmente lorsque le contribuable dispose lui-même d’une plus grande autonomie dans la déclaration de ses revenus. Là encore, sa réponse ramène à la même notion : la trace.
La différence est fondamentale dans son raisonnement. Pour le salarié, le revenu est identifié et l’impôt prélevé avant même que celui-ci ne puisse disposer de la somme correspondante. Pour d’autres catégories de revenus, la capacité de l’administration à connaître la matière imposable dépend davantage des déclarations effectuées et des informations qu’elle parvient à recouper. C’est précisément cet écart que la numérisation peut contribuer à réduire.
TEJ pourrait ainsi, selon lui, devenir progressivement la plateforme de référence centralisant les retenues, déclarations et informations fiscales. L’enjeu est autant de simplifier les démarches des contribuables que de permettre à l’administration de croiser les données et de vérifier que les montants déclarés correspondent effectivement aux opérations réalisées.
Au bout du raisonnement développé par Mohamed Salah Ayari, le cash, TEJ, l’économie parallèle et l’évasion fiscale ne constituent donc pas quatre sujets distincts. Ils se rejoignent autour d’un même enjeu : la capacité à retracer les flux économiques.
Et c’est là que se trouve le paradoxe qu’il met en lumière : alors que l’administration fiscale se numérise pour disposer de toujours plus d’informations et mieux croiser les données, plus de trente milliards de dinars circulent désormais en espèces. Pour M. Ayari, lutter contre l’évasion fiscale ne passe donc pas seulement par davantage d’impôts ou de sanctions. Cela suppose surtout de remettre progressivement la transaction traçable au cœur du système.
I.N.













2 commentaires
le financier
ce vieux bouricot arrive a dire : » Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’établir que le recul du chèque est à l’origine de l’augmentation du cash »
les incapables ont detruit ce pays et ce dedouane alors que tout leur avait dit que l annulation du cheque allez pousser vers l economie informelle , pas besoin de facture et moins de tva et IS pour l etat , bravo les bouricots
Gg
Vous avez raison.
Mais en France on est à l’excès inverse : le pauvre gars qui pose un tableau au mur ou la pauvre femme qui fait 2h de ménage sont payés par virement ou chèque emploi-service .
Et hop, on doit déclarer et l’urssaf
et les impôts prennent la moitié !