La section de Jendouba de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) a tiré, vendredi 11 septembre 2026, la sonnette d’alarme sur les conditions de détention à la prison civile de Bulla Regia. Saisie, selon elle, de plusieurs signalements émanant de familles de détenus, elle évoque des conditions susceptibles de provoquer des malaises et des états d’épuisement sévère.
Mais derrière l’alerte sur Bulla Regia se pose aussi la question du contrôle des établissements pénitentiaires. La LTDH affirme ne plus pouvoir y effectuer ses visites de terrain depuis la suspension du protocole qui la liait au ministère de la Justice. Elle en réclame désormais la réactivation, alors que les alertes sur les conditions carcérales se sont multipliées ces dernières semaines.
La section de Jendouba prend toutefois soin de présenter les informations qui lui sont parvenues comme des signalements nécessitant vérification. Elle réclame ainsi un examen « sérieux et objectif » des conditions de détention et de l’accès aux soins, rappelant qu’une peine ou une détention prive une personne de sa liberté, pas de ses autres droits fondamentaux.
Des malaises signalés, la situation d’Abir Moussi également évoquée
Selon la LTDH, les informations reçues de familles de personnes incarcérées à Bulla Regia concernent notamment les conditions d’hébergement, la prise en charge médicale, la ventilation et les températures élevées à l’intérieur de l’établissement. Des situations qui auraient, selon ces signalements, provoqué des évanouissements et des états d’épuisement sévère.
L’organisation rapproche ces informations de celles communiquées récemment par la défense d’Abir Moussi, également détenue à Bulla Regia. Son avocat, Hatem Chelly, avait alerté, jeudi 27 août, sur une dégradation jugée préoccupante de son état de santé, évoquant des douleurs généralisées, des difficultés respiratoires et un important épuisement physique.
Il avait également dénoncé des conditions de détention marquées par de fortes températures et l’absence de ventilation et de climatisation, affirmant que sa cliente avait demandé à consulter un médecin plusieurs jours auparavant. Abir Moussi avait finalement été transférée à l’hôpital le même jour. Aucun détail officiel n’avait alors été communiqué sur son état de santé ou les examens pratiqués.
Face à ces informations, la section de Jendouba demande que les conditions de détention et la prise en charge des personnes incarcérées puissent être constatées sur place. Elle rappelle que les détenus restent titulaires du droit à la vie, à l’intégrité physique, à la santé et à la dignité humaine.
L’organisation invoque notamment la Constitution, la loi n°52 de 2001 relative au système pénitentiaire, ainsi que plusieurs conventions internationales ratifiées par la Tunisie et les règles Nelson Mandela des Nations unies relatives au traitement des détenus.
Elle demande à l’autorité judiciaire compétente d’intensifier les inspections à Bulla Regia et de prendre les mesures nécessaires. Elle appelle parallèlement à rationaliser le recours à la détention préventive et à activer, lorsque les conditions légales sont réunies, les alternatives à l’incarcération afin de réduire la pression sur les prisons.
La LTDH réclame de pouvoir retourner derrière les murs
C’est l’autre volet, particulièrement sensible, du communiqué. La section de Jendouba dénonce la suspension par le ministère de la Justice de l’application du protocole d’accord conclu avec la LTDH. Selon elle, cette décision a été prise unilatéralement et sans justification publique claire.
Cette suspension empêche désormais ses structures, affirme-t-elle, de poursuivre leurs visites de terrain, de rencontrer les détenus et de constater directement leurs conditions d’incarcération, limitant ainsi sa capacité à exercer son rôle de suivi et de contrôle des lieux de privation de liberté.
Une situation pour le moins paradoxale au regard de l’actualité carcérale : les signalements se succèdent, mais la LTDH affirme ne plus disposer de l’accès qui lui permettait précisément d’aller constater ce qui se passe derrière les murs.
Pour la section de Jendouba, la suspension du protocole affecte ainsi les principes de transparence, de reddition des comptes et de coopération avec la société civile dans le domaine de la protection des droits humains.
Elle demande au ministère de la Justice de lever cette suspension, de réactiver l’accord et de lui permettre de reprendre ses visites selon les procédures légales en vigueur. Elle réclame également que le ministère rende publics les motifs de sa décision et le fondement sur lequel elle repose.
Faute de pouvoir elle-même accéder à Bulla Regia, la section de Jendouba interpelle par ailleurs l’Instance nationale pour la prévention de la torture (INPT), qu’elle appelle à exercer ses prérogatives et à effectuer une visite de l’établissement. Elle lui demande notamment de vérifier les conditions sanitaires, l’hébergement et la ventilation.
Des alertes carcérales qui s’accumulent
Le communiqué de Jendouba intervient surtout dans un contexte où les alertes concernant les prisons tunisiennes ne cessent de s’accumuler.
Début août, l’association Intersection pour les droits et les libertés avait indiqué que les établissements pénitentiaires tunisiens accueillaient plus de 33.000 détenus pour une capacité officielle de 17.000 lits. Selon ses données, la population carcérale était passée de 23.000 personnes en 2022 à plus de 33.000 en 2025, portant le taux d’occupation national à 194%.
Certaines prisons dépasseraient largement cette moyenne : Intersection avançait notamment un taux d’occupation de 251% à Kairouan en 2024, de 210% à Mornaguia la même année, de 209% à Gabès en 2022 et de 200% à Sfax en 2024. L’association avait également recensé treize décès qu’elle qualifiait de « suspects » entre juillet 2025 et juillet 2026.
Fin août, en pleine période de fortes chaleurs, le président de la LTDH, Bassem Trifi, avait à son tour indiqué que cinq décès étaient survenus durant la seule journée du vendredi 28 août dans des établissements pénitentiaires du Grand Tunis. Il avait précisé tenir ces informations de sources judiciaires chargées des dossiers concernés et avait, le lendemain, alerté sur les conséquences des températures élevées dans les prisons. Aucun bilan officiel global n’a depuis permis d’établir précisément le nombre de décès survenus durant cet épisode ni leurs causes.
Les inquiétudes ne se sont pas dissipées en septembre. Le décès en détention de l’homme d’affaires Lazhar Sta, âgé de 72 ans, mardi 8 septembre à la prison civile de Mornaguia, a de nouveau soulevé des interrogations, sans qu’une communication officielle n’ait, à ce stade, précisé les causes exactes de sa mort.
Surpopulation, fortes chaleurs, difficultés sanitaires alléguées, grèves de la faim et décès en détention : les alertes proviennent de sources différentes et ne portent pas toutes sur les mêmes établissements ni sur les mêmes situations. Leur accumulation rend néanmoins la question du contrôle des conditions carcérales difficile à éluder.
C’est précisément sur ce terrain que la section de Jendouba de la LTDH place son communiqué. Elle ne demande pas que les signalements reçus soient considérés d’emblée comme établis : elle réclame qu’ils puissent être vérifiés. Et alors qu’elle affirme ne plus être autorisée à effectuer elle-même ces visites, elle renvoie désormais la balle au ministère de la Justice, aux autorités judiciaires et à l’INPT. Car, comme elle le rappelle, « la privation de liberté ne signifie pas la privation des autres droits ».
I.N.










