La souveraineté économique ne se mesure pas aux slogans, mais à ce que le citoyen trouve dans les marchés, à sa capacité à nourrir sa famille et à accéder régulièrement à l’eau, à l’électricité, aux carburants, aux médicaments ou encore aux transports. C’est, en substance, le constat dressé par le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali, qui pointe le décalage entre le discours sur la souveraineté nationale et l’autonomie, et une économie toujours dépendante de l’extérieur pour couvrir une partie de ses besoins essentiels.
Dans une analyse publiée lundi 21 septembre 2026 sur Facebook, l’économiste s’interroge sur la traduction concrète de ces concepts dans le quotidien des Tunisiens. « Le citoyen ne mesure pas la souveraineté aux slogans », écrit-il, mais à ce qu’il trouve sur le marché, à sa capacité à assurer l’alimentation de sa famille, à la régularité de l’eau et de l’électricité ou encore à la disponibilité des carburants, des médicaments et des produits essentiels.
Ridha Chkoundali prend notamment l’exemple des prix de certains produits alimentaires. Il affirme que la tomate fraîche atteint, sur certains marchés, 3,8 dinars le kilogramme, voire davantage, tandis que le prix du poivron dépasse quatre dinars. Pour lui, le problème ne se limite plus à la seule cherté des produits. Il renvoie à la capacité même de l’économie à fournir une alimentation à des prix abordables et avec une qualité acceptable.
Des files devant les stations au déficit énergétique
L’énergie constitue l’autre illustration avancée par l’économiste. À l’approche de la grève du secteur du transport des carburants annoncée pour les 23 et 24 septembre, M. Chkoundali relève le retour des longues files devant les stations-service. Il précise toutefois que la grève demeure, à la date de son analyse, annoncée et que des démarches se poursuivent pour tenter d’éviter sa tenue.
Mais pour lui, la véritable question dépasse le sort de ce mouvement social. Il s’interroge sur la vulnérabilité d’une économie dans laquelle l’annonce d’une perturbation de deux jours dans un seul maillon de la chaîne d’approvisionnement suffit à susciter inquiétude et tensions sur le marché.
Les chiffres du commerce extérieur donnent du poids à cette interrogation. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit énergétique a atteint 8,93 milliards de dinars, contre 7,15 milliards un an auparavant. Il représente pratiquement la moitié du déficit commercial total, établi à 17,85 milliards de dinars à fin août. Ce dernier s’est aggravé de plus de 3,2 milliards de dinars en l’espace d’un an.
Cette dépendance énergétique s’inscrit dans un déséquilibre extérieur plus large. Entre janvier et août, les importations tunisiennes ont progressé de 11,6%, à 62,53 milliards de dinars, tandis que les exportations ont augmenté de 8%, à 44,67 milliards. Le taux de couverture des importations par les exportations est ainsi retombé à 71,4%, contre 73,9% un an auparavant.
L’« autonomie » confrontée à la dépendance extérieure
C’est précisément là que Ridha Chkoundali situe ce qu’il considère comme une contradiction. La Tunisie parle d’autonomie, relève-t-il, alors que ses besoins extérieurs demeurent importants, notamment dans l’énergie et pour certains produits alimentaires et essentiels.
Il rappelle également que le déficit commercial tunisien continue de se creuser de plusieurs milliards de dinars par an. Or, souligne-t-il, ces importations doivent être réglées en devises. « Le dinar tunisien ne peut pas nous acheter des céréales ni de l’essence à l’étranger », résume-t-il.
La question dépasse donc, dans son raisonnement, le seul solde commercial. Elle touche directement à la capacité du pays à générer suffisamment de devises pour financer ses besoins extérieurs. L’économiste estime que le recours au financement extérieur devient alors nécessaire et considère que l’absence de reprise des discussions avec le Fonds monétaire international rend ce financement plus coûteux.
Il pointe également le creusement des déficits commerciaux avec l’Algérie et l’Égypte, qui atteignent respectivement environ 3,32 et 2,33 milliards de dinars sur les huit premiers mois de 2026.
Pour Ridha Chkoundali, souveraineté ne signifie pas autarcie
Pour autant, l’économiste ne présente pas l’autonomie comme un synonyme de repli sur soi. « La souveraineté économique ne consiste pas à refuser l’extérieur », explique-t-il.
Elle suppose, selon lui, de pouvoir négocier avec les partenaires étrangers depuis une position plus solide, grâce à une économie productive, une énergie sécurisée, une alimentation disponible, une industrie capable de couvrir une partie importante des besoins essentiels et des réserves en devises permettant d’absorber les chocs.
De la même manière, estime-t-il, compter sur ses propres capacités ne signifie pas se couper du reste du monde. Cela implique d’abord de disposer d’une économie capable de produire, d’investir, d’exporter et de créer de la valeur, avant de s’ouvrir sur l’extérieur avec une base productive suffisamment solide.
C’est finalement à l’aune du quotidien que Ridha Chkoundali invite à juger le discours économique. Selon lui, les grandes formules finissent par perdre leur portée lorsque le citoyen ne les retrouve pas dans son niveau de vie. Celui-ci attend avant tout, rappelle-t-il, des produits alimentaires disponibles à des prix abordables, une énergie sécurisée, des médicaments accessibles, un approvisionnement régulier en eau et en électricité, des transports fonctionnels ainsi qu’une économie capable de créer richesse et emplois.
L’économiste pose alors la question qui traverse toute son analyse : la Tunisie est-elle réellement en train de bâtir une économie plus souveraine et davantage fondée sur ses propres capacités, ou reproduit-elle des fragilités économiques qui entrent en contradiction avec le discours affiché ?
Car, conclut-il en substance, la souveraineté nationale ne se mesure pas à ce qu’un pays affirme sur lui-même, mais à ce qu’il est capable de produire, de fournir à ses citoyens et de mobiliser lorsque surviennent les crises.
I.N.










