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Lait et viandes rouges : 93 millions de dinars pour reconstruire le cheptel

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Par Imen Nouira

    Après plusieurs années de sécheresse, de raréfaction des ressources fourragères et de hausse des coûts de production, le cheptel tunisien commence à retrouver une certaine stabilité. Mais les pertes accumulées sont loin d’être résorbées : le cheptel bovin national a reculé de 20%, selon les données du ministère de l’Agriculture. Pour tenter de reconstituer l’outil de production et retrouver les niveaux antérieurs de production de lait et de viandes rouges, l’État engage désormais un programme doté d’une contribution directe d’environ 93 millions de dinars à l’horizon 2030.

    Invitée jeudi 24 septembre 2026 au micro de Nehed Jendoubi dans l’émission Agro Mag sur Mosaïque FM, l’ingénieure générale et sous-directrice auprès de l’Office de l’élevage et des pâturages, Sana Zitouni, a détaillé les objectifs et les mécanismes de ce programme national de reconstitution du cheptel, intégré au plan de développement 2026-2030.

    La responsable a d’abord dressé le constat d’un secteur qui sort progressivement de quatre années particulièrement difficiles. Entre 2022 et le début de 2025, la succession des années de sécheresse et le manque d’eau ont fortement dégradé les parcours et réduit les superficies consacrées aux cultures fourragères. À cela se sont ajoutées les tensions géopolitiques internationales et la hausse des prix des matières premières utilisées dans la fabrication des aliments composés.

    Conséquence : les coûts de production ont augmenté, la productivité s’est dégradée et une partie du cheptel a disparu.

    Un cheptel bovin amputé de 20%

    Selon les données du ministère de l’Agriculture citées par Sana Zitouni, le cheptel bovin national a reculé d’environ 20%. Elle a toutefois insisté sur la méthode utilisée pour mesurer cette évolution, alors que d’autres statistiques disponibles font apparaître des baisses différentes.

    Le ministère raisonne, lorsqu’il évalue le cheptel productif, en unités femelles, c’est-à-dire les animaux constituant directement l’outil de production, et non sur le nombre total de têtes. Une distinction qui, selon elle, explique une partie des écarts entre les chiffres avancés sur l’évolution du cheptel.

    Après les années de crise, la situation connaît désormais une « stabilité relative », a assuré Sana Zitouni. Elle estime même que l’état général du secteur est nettement meilleur que durant les quatre dernières années, malgré les difficultés enregistrées cet été avec les fortes chaleurs et l’humidité élevée.

    Des cas de mortalité animale liés au stress thermique ont ainsi été signalés, mais leur nombre demeure, selon elle, limité. Les températures élevées ont également affecté directement la santé des animaux et leur productivité.

    Le recul du cheptel a néanmoins laissé des traces. Il a pesé sur l’approvisionnement du marché en lait et en viandes rouges et contribué, notamment, à la hausse du prix de ces dernières.

    C’est précisément ce terrain perdu que le programme national entend désormais récupérer.

    Retrouver les niveaux de production perdus d’ici 2030

    L’objectif ne consiste pas uniquement à augmenter le nombre d’animaux. Le programme doit agir simultanément sur la taille du cheptel et sur sa productivité.

    Pour le lait, l’État vise une hausse de 11% de la production nationale afin d’atteindre environ 1,4 million de tonnes à l’horizon 2030. Pour les viandes rouges, l’objectif est une progression de 17%, jusqu’à environ 281.000 tonnes, toutes catégories concernées, notamment bovins, ovins et caprins.

    Le cheptel bovin devrait, lui, passer d’environ 330.000 à 363.000 unités femelles.

    Derrière ces objectifs se dessine surtout une opération de rattrapage. Sana Zitouni a expliqué que le programme doit permettre de retrouver les niveaux de production enregistrés avant la dégradation des dernières années. Une partie de l’effort engagé jusqu’en 2030 servira donc d’abord à reconstruire les capacités perdues.

    Cinq grands axes ont été retenus. Le premier porte sur la reconstitution quantitative du cheptel, principalement bovin, mais également, dans une certaine mesure, des petits ruminants. Le deuxième concerne l’amélioration de la productivité, notamment à travers l’amélioration génétique, l’encadrement des éleveurs et l’introduction de techniques modernes de gestion et de production.

    Le programme prévoit également d’accroître la part des besoins du cheptel couverte par des ressources fourragères et pastorales locales, afin de réduire la vulnérabilité aux fluctuations des prix internationaux des matières premières.

    À ces mesures s’ajoutent le renforcement de la couverture sanitaire vétérinaire ainsi que la numérisation de l’identification, de la traçabilité et du suivi du cheptel national.

    93 millions de dinars et des aides directes aux éleveurs

    La contribution directe de l’État au programme est évaluée à environ 93 millions de dinars, selon Sana Zitouni. Le ministère travaille parallèlement à la mobilisation d’autres sources de financement.

    La responsable a donné plusieurs ordres de grandeur pour les différentes composantes du programme : environ 59 millions de dinars pour le cheptel bovin, 19 millions pour les petits ruminants, quatorze millions pour les ressources fourragères et pastorales et trois millions pour la numérisation, la traçabilité et le suivi du cheptel.

    Une partie importante du dispositif doit aller directement aux éleveurs. Sana Zitouni a fait état de qurante millions de dinars d’aides, à raison de dix millions de dinars par an jusqu’en 2030, avec une attention particulière portée aux petits éleveurs bovins.

    Le mécanisme prévoit notamment une aide exceptionnelle destinée à réduire l’effort d’autofinancement nécessaire à l’acquisition de génisses gestantes de race améliorée, provenant de centres d’élevage agréés par le ministère de l’Agriculture ou importées conformément aux conditions fixées.

    Cette aide pourra être cumulée avec les dispositifs d’investissement déjà existants. Sana Zitouni a ainsi expliqué que les aides existantes peuvent atteindre 30% pour l’acquisition de génisses et que le nouveau mécanisme viendra s’y ajouter. L’objectif affiché est de redonner aux éleveurs suffisamment de marge financière pour investir à nouveau dans un secteur dont certains se sont détournés pendant les années de crise.

    L’État prévoit également de prendre en charge les intérêts appliqués à certains crédits accordés dans le cadre du programme.

    Une autre partie des aides doit servir à financer l’élevage et surtout la conservation des jeunes femelles. Durant les années difficiles, celles-ci ont parfois été cédées ou abattues alors qu’elles constituent le futur potentiel reproductif du cheptel. Le programme entend donc encourager leur maintien dans les exploitations, parallèlement à un renforcement du contrôle de l’abattage des femelles.

    Un programme attendu, mais une équation économique toujours posée

    Le programme détaillé jeudi n’arrive pas dans un secteur apaisé. Fin juillet 2026, le ministère de l’Agriculture annonçait encore la préparation d’un programme national de reconstitution du cheptel et indiquait que les textes nécessaires à sa mise en œuvre étaient en cours de finalisation.

    Le département attribuait alors la crise de la filière laitière à plusieurs facteurs cumulés : sécheresses successives, raréfaction des ressources en eau, recul de la production locale de fourrages, hausse des prix internationaux des aliments pour bétail, mais également fragmentation de la filière et fragilité économique des petits éleveurs.

    Le ministère rappelait également avoir relevé à trois reprises le prix minimum garanti du lait à la production entre 2020 et 2023, pour le porter à 1,34 dinar le litre, tandis que la prime de collecte avait été portée à 0,115 dinar.

    Cette lecture est contestée par la profession sur un point central : la rentabilité de l’activité. Début août, Fathi Ben Khelifa, conseiller économique de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), jugeait déjà que le programme de reconstitution arrivait « beaucoup trop tard », estimant que la filière se dégradait depuis 2016. Il avançait alors une baisse de 30% du cheptel, contre les 20% retenus par le ministère selon la méthode de comptabilisation exposée jeudi par Sana Zitouni.

    Le représentant de l’Utap soutenait surtout que la reconstitution du cheptel ne pouvait, à elle seule, régler la crise. Il estimait le coût de production d’un litre de lait à environ 1,7 dinar, soit davantage que le prix payé au producteur.

    Une semaine à peine avant les nouvelles précisions apportées par Sana Zitouni, Fathi Ben Khelifa revenait encore sur cette question. Le 17 septembre, il affirmait que « l’éleveur continue de vendre son lait à perte » et appelait à revoir le prix payé au producteur afin qu’il couvre les coûts de production et garantisse une marge.

    Il pointait également la faiblesse de la productivité, estimant le rendement moyen à environ 3.580 litres de lait par vache et par an et plaidant pour un travail simultané sur la génétique, les ressources fourragères et la santé animale. Autant de leviers que le programme présenté par Sana Zitouni entend désormais actionner.

    Les 93 millions de dinars annoncés apportent ainsi une réponse à la question de la reconstitution du cheptel et de l’amélioration de sa productivité. Reste celle de sa pérennisation. Car reconstruire les troupeaux constitue une première étape ; encore faut-il que les conditions économiques permettent ensuite aux éleveurs de les conserver et de continuer à produire.

    I.N.

    *Photo d’illustartion

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