Épisode 1 – À Carthage, on vit dans un autre fuseau horaire
Il est 6 h 18, jeudi 22 octobre. Les boulangers ont déjà enfourné leur pain, les agents de nettoyage ont commencé leur tournée et des milliers de Tunisiens attendent leur transport pour aller travailler. À Carthage, on publie un communiqué présidentiel.
Six heures dix-huit ! Une heure inhabituellement tardive pour une présidence qui nous a habitués aux communiqués entre minuit et trois heures du matin. À croire que, lorsque les Tunisiens commencent leur journée, Carthage termine la sienne. Il faudrait peut-être penser à régler les horloges. Ou, plus simplement, à se mettre à l’heure du pays.
Car le pays ne manque pas d’actualité. En 48 heures, cinq personnes ont trouvé la mort dans des circonstances différentes. À Agareb, Jebiniana, Sfax, Menzel Bouzelfa et Cité Ettadhamen, les drames se succèdent, les tensions s’accumulent. Le FTDES a recensé 2 882 mouvements sociaux au troisième trimestre, soit 119 % de plus qu’un an auparavant.
Et que nous apprend cette activité présidentielle ? Que le chef de l’État a reçu son ministre de l’Agriculture pour lui parler d’olives, de dattes et d’autosuffisance alimentaire. Le lendemain, c’est en Conseil des ministres que le gouvernement se penche sur la campagne oléicole et les mesures de soutien au secteur. À Carthage comme à la Kasbah, les olives mobilisent les plus hautes instances de l’État. Pour le reste des revendications populaires, en revanche, la récolte semble bien maigre.
Attention, les olives sont importantes. Les dattes aussi. Personne ne souhaite une République privée de sa récolte de Deglet Nour. Mais le contraste est saisissant. Dans les régions, on compte les morts. À Carthage, on fait le point sur les récoltes.
Le plus étonnant, c’est le silence. Cette rencontre avec le ministre de l’Agriculture est la seule activité de Kaïs Saïed rendue publique de toute la semaine. Et pas un mot sur la colère qui gronde aux quatre coins du pays. Pourtant, « le peuple veut » a longtemps été le refrain favori du chef de l’État. Seulement voilà : quand le peuple se met à exprimer ce qu’il veut à coups de manifestations, le président semble inscrit aux abonnés absents.
Peut-être existe-t-il un service après-vente de l’État. Pour signaler une pénurie, tapez 1. Pour dénoncer une injustice, tapez 2. Pour demander des explications sur un décès, tapez 3. Pour connaître les perspectives de la récolte oléicole, ne quittez pas : votre appel est prioritaire.
Les mécontents peuvent toujours patienter. Leurs réclamations seront examinées dès que les questions agricoles auront été traitées.
À 6 h 18, les Tunisiens partent travailler. À Carthage, le communiqué vient de tomber. Le peuple veut, le peuple crie, le peuple manifeste. Mais, manifestement, personne ne décroche à Carthage.
Épisode 2 – La Tunisie, capitale mondiale du complot
Encore un complot ! Décidément, la Tunisie est un pays extraordinaire. Ailleurs, on exporte des voitures, des médicaments, des logiciels ou de l’IA. Chez nous, on semble produire des complots à la chaîne. Dernière vedette de cette industrie florissante : Olfa Hamdi qui écope de quatre ans de prison prononcés cette semaine par la justice militaire.
Il faut dire que notre pays possède un savoir-faire exceptionnel en matière de conspirations. Nous avons des complots politiques, des complots contre la sûreté de l’État, des complots présumés, des complots déjoués et même des complots dont les auteurs supposés semblent découvrir l’existence en même temps que le grand public.
Le cas d’Olfa Hamdi mérite une mention particulière. Ses déclarations faisaient davantage rire qu’elles ne faisaient trembler. Certains les prenaient pour des provocations, d’autres pour des plaisanteries involontaires. Mais la justice militaire, elle, ne plaisante pas. Quatre ans de prison. De quoi rappeler aux amateurs de comédie que, dans certaines circonstances, le spectacle peut se terminer au tribunal.
À ce rythme, il faudra créer un ministère du Complot. Avec une direction générale des conspirations, un observatoire national des intentions suspectes et, pourquoi pas, un guichet unique pour faciliter les démarches des futurs comploteurs.
Et puisque nous parlons de développement économique, pourquoi ne pas organiser un Salon international du complot ? Avec stands, conférences et rencontres professionnelles. Les participants seraient naturellement priés de présenter leur casier judiciaire à l’entrée. Ceux qui n’en ont pas encore pourraient bénéficier d’une procédure accélérée.
Reste une question : avec autant de complots découverts, dénoncés ou jugés, comment trouve-t-on encore le temps de gouverner ?
À moins que le véritable miracle tunisien ne soit là. Un pays où les complots se multiplient, mais où les problèmes quotidiens, eux, refusent obstinément de disparaître.
Épisode 3 – Mohamed Ali Nafti, super rédacteur en chef
Bonne nouvelle pour les médias tunisiens ! Ils viennent de découvrir un nouveau rédacteur en chef : Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères. Après France 24 et Moncef Marzouki, voilà qu’il s’intéresse à Cap FM et au choix de ses intervenants. Une belle reconversion professionnelle, même si l’intéressé conserve provisoirement son portefeuille ministériel.
Dans un courrier officiel adressé à la direction de Cap FM, le ministère s’étonne qu’un ancien fonctionnaire, en conflit avec son administration, ait été invité à s’exprimer sur ses activités. Il invoque la déontologie journalistique, demande des mesures appropriées et rappelle la possibilité de poursuites judiciaires. On connaissait la diplomatie des chancelleries. Voici maintenant la diplomatie des conférences de rédaction.
Soyons justes avec Mohamed Ali Nafti. Les trente ambassades sans titulaire recensées en juillet ne sont pas entièrement de sa faute. Le ministre avait transmis ses propositions de nominations au président de la République. Mais à Carthage, on a d’autres priorités. Les olives, les dattes, l’autosuffisance alimentaire… On ne peut pas tout faire à la fois.
En attendant, autant s’occuper des radios et télés. À défaut de proposer les ambassadeurs, notre ministre semble vouloir donner son avis sur les invités. Et pourquoi s’arrêter là ? Demain, il pourrait superviser les grilles de programmes, sélectionner les chroniqueurs et vérifier les questions avant les interviews.
Il faut reconnaître que les journalistes tunisiens sont particulièrement gâtés. Ils avaient déjà le décret 54, dont ils supportent péniblement les conséquences. Voilà maintenant qu’ils découvrent qu’un ministre des Affaires étrangères peut aussi leur adresser des observations sur leur travail. Il ne manquait plus qu’un ministère chargé de relire les éditoriaux.
D’ailleurs, une inquiétude commence à me gagner. Et si, désormais, Mohamed Ali Nafti devait valider ma chronique du samedi à la place d’Ikhlas Latif, ma rédactrice en chef ? Faut-il lui envoyer le texte jeudi, pour validation vendredi ? Et si le ministre trouve une plaisanterie déplacée, devrai-je solliciter un visa diplomatique pour la conserver ?
Après tout, notre ministre semble partager une conviction très répandue chez nous : on connaît toujours mieux le journalisme que les journalistes, le droit que les avocats et la médecine que les médecins. Les psychologues ont même un nom pour un biais qui ressemble à cela : l’effet Dunning-Kruger. Mais attention, inutile d’aller chercher si loin. En Tunisie, on appelle simplement ça la polyvalence.
Rassurons-nous, le ministère affirme respecter pleinement la liberté de la presse. Il souhaite simplement rappeler aux journalistes leurs obligations.
Finalement, les ambassades peuvent attendre leurs ambassadeurs. Les rédactions, elles, viennent peut-être de trouver leur ministre de tutelle.











Commentaire
Hannibal
Moi j’imagine bien l’insomniaque passer ses nuits à taquiner le poisson… Euh le complot avec des cannes à pêche spéciales et en regardant Boukornine au loin et selon que la pêche a été plus ou moins bonne, il va torcher quelque chose plus ou moins tôt, avec un contenu plus ou moins lunaire. A propos, je rappelle que les mégots de cigarettes jetées pendant la nuit, ne sont pas biodégradables.
J’imagine bien aussi Olfa Hamdi très grande agricultrice et exportatrice d’olives vers le Etats Unis sans droits de douane avec un Trump qui lui dit « you are fantastic » en lui proposant le poste de porte parole de la Maison Blanche.
J’imagine bien enfin Mohamed Ali Nafti grand agriculteur et exportateur de dattes proposant à l’insomniaque de transformer les ambassades et les consulats des espaces de ventes de dattes au gros et au détail.
Attention : ce texte est juste un délire pour rigoler et non un complot contre l’État. C’est ce qu’Olfa Hamdi aurait dû écrire à la fin de ses derniers posts. Pourtant elle est américaine et habituée à la mention « Caution ! Hot drink! » alors que tout le monde le sait.