Les assurés sociaux risquent, une nouvelle fois, de devoir avancer les frais de leurs médicaments. Après des mois de tensions, de négociations et d’accords restés partiellement inappliqués, les pharmaciens privés annoncent la suspension du système du tiers payant à compter du 1er novembre 2026. Une nouvelle rupture qui intervient moins d’un an après un épisode similaire et qui témoigne de l’incapacité des différentes parties à trouver une solution durable à un conflit devenu récurrent.
Le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) a confirmé, dans un communiqué publié vendredi 30 octobre 2026, la suspension du tiers payant avec la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam). Il dénonce la persistance des manquements de la caisse à ses obligations contractuelles et l’absence de solutions concrètes permettant de poursuivre le dispositif dans des conditions viables.
Le syndicat rappelle avoir averti la Cnam et les parties concernées, dès le 19 octobre, de l’impossibilité de maintenir le tiers payant sans régularisation des créances et sans respect des engagements convenus. Malgré cette mise en garde, les pharmaciens ont continué à assurer leurs prestations afin d’éviter une interruption du dispositif.
Réunie le 27 octobre, l’instance nationale élargie du Spot a confirmé la décision de suspension. Les pharmaciens ont néanmoins attendu jusqu’à la fin de la semaine, dans l’espoir d’un déblocage de dernière minute. Mais aucune solution n’a permis, selon le syndicat, de revenir sur cette décision.
Des accords, des promesses et une crise qui se répète
Le bras de fer entre les pharmaciens et la Cnam ne date pas d’hier. En décembre 2025, le Spot avait déjà suspendu le tiers payant, contraignant la caisse à instaurer une procédure exceptionnelle permettant aux assurés de demander le remboursement des médicaments achetés dans les pharmacies privées.
Une réunion tenue à Carthage le 14 janvier 2026 avait ensuite débouché sur un accord conclu le lendemain sous l’égide du ministre des Affaires sociales. Mais six mois plus tard, le syndicat dénonçait toujours le non-respect de plusieurs engagements.
Le différend ne portait d’ailleurs pas uniquement sur les délais de paiement, que le Spot estimait susceptibles d’atteindre 180 jours à la fin juillet. Il dénonçait également des retenues qu’il jugeait illégales sur les créances des pharmaciens, des manquements aux dispositions conventionnelles et la fermeture de la plateforme numérique de suivi des factures et des paiements.
Après avoir menacé de suspendre le tiers payant à partir du 1er août, le syndicat avait finalement accepté, le 31 juillet, de maintenir le dispositif à la faveur de nouvelles discussions avec la Cnam.
L’accalmie aura été de courte durée. Fin septembre, le Spot réclamait encore des virements mensuels réguliers, un calendrier de paiement clair et transparent ainsi que le règlement des créances accumulées. Un mois plus tard, les mêmes difficultés conduisent à une nouvelle annonce de suspension.
Cette succession d’accords, d’ultimatums et de négociations met en évidence l’absence de règlement durable d’un conflit qui dépasse désormais le simple désaccord sur les échéances de paiement.
Des pharmacies étranglées par les retards de paiement
Derrière ce bras de fer, la situation financière de certaines officines se dégrade. Mercredi 28 octobre 2026, le secrétaire général adjoint du Spot, Aymen Khelifi, avait alerté, sur Express FM, sur les difficultés croissantes rencontrées par les pharmacies privées.
Selon les chiffres qu’il a avancés, près de 300 officines, sur les quelque 2.500 que compte le pays, rencontreraient des difficultés pour régler leurs fournisseurs. Il avait également évoqué des retards de paiement de la Cnam pouvant atteindre 90 à cent jours.
Le problème est celui d’une chaîne de financement qui se grippe. Dans le cadre du tiers payant, les pharmacies délivrent les médicaments aux assurés sans encaisser immédiatement la totalité de leur prix, la part prise en charge devant ensuite être réglée par la Cnam. Lorsque ces paiements tardent, les officines doivent continuer à financer leurs achats de médicaments, payer leurs salariés et honorer leurs charges fiscales et sociales, sans disposer des liquidités correspondantes.
À terme, les difficultés de trésorerie peuvent compromettre le règlement des grossistes-répartiteurs, lesquels risquent à leur tour de réduire ou de suspendre leurs livraisons. Les petites pharmacies, notamment celles implantées dans les régions intérieures et les zones rurales, sont particulièrement exposées à cet engrenage.
La crise ne se limite d’ailleurs pas aux officines. Le 28 septembre, la Chambre syndicale nationale des cliniques privées avait, elle aussi, tiré la sonnette d’alarme, affirmant que ses établissements n’avaient pas perçu leurs créances auprès de la Cnam depuis huit mois.
Selon la profession, les transactions avec la caisse représenteraient entre 30% et 70% du chiffre d’affaires des cliniques, selon les établissements et les régions. Des retards qui, d’après la Chambre, compromettent la capacité de certains établissements à régler leurs fournisseurs et leurs salariés, au point de menacer la poursuite de leur activité.
Ces alertes successives illustrent les répercussions des difficultés de paiement de la Cnam sur plusieurs maillons du système de soins.
Les assurés risquent de devoir avancer les frais
Pour les patients, la suspension du tiers payant pourrait se traduire par une conséquence immédiate : devoir payer leurs médicaments au comptoir avant d’en demander le remboursement. Cette suspension ne signifie donc pas nécessairement une perte du droit à la prise en charge, mais elle peut imposer aux assurés une avance de trésorerie et des démarches supplémentaires.
Le précédent de décembre 2025 donne un aperçu des difficultés que pourrait entraîner cette situation. À l’époque, la Cnam avait mis en place une procédure exceptionnelle permettant aux assurés relevant du régime de soins privé de se faire rembourser les médicaments achetés dans les pharmacies privées.
Les patients devaient présenter un formulaire rempli par eux-mêmes et leur pharmacien, accompagné de l’ordonnance médicale, de la facture et des étiquettes des médicaments concernés. Une démarche qui leur imposait non seulement d’avancer les frais, mais aussi d’accomplir des formalités supplémentaires pour récupérer les sommes prises en charge.
Rien ne permet toutefois d’affirmer que les mêmes modalités seront automatiquement reconduites à compter du 1er novembre 2026.
Dans son communiqué du 30 octobre, le Spot indique avoir adressé une correspondance à la Cnam afin de coordonner les procédures de traitement des dossiers de remboursement et de faciliter le versement des sommes dues aux assurés. Les modalités officielles restent donc à préciser. Cette nouvelle suspension intervient, par ailleurs, dans un contexte déjà marqué par des pénuries de médicaments et des difficultés persistantes d’approvisionnement.
Le syndicat dénonce également des contraintes administratives, la non-application de certaines dispositions réglementaires encadrant la profession, l’absence d’initiatives permettant de développer les activités autorisées aux pharmacies ainsi que la multiplication de pratiques échappant au cadre réglementaire. Autant de difficultés qui, selon le Spot, fragilisent davantage les officines et compliquent leur mission d’approvisionnement en médicaments.
En décembre 2025, la suspension du tiers payant avait déjà contraint la Cnam à instaurer un mécanisme exceptionnel de remboursement. Moins d’un an plus tard, le même scénario menace de se reproduire, malgré un accord conclu en janvier et plusieurs mois de négociations. Entre des pharmacies qui affirment ne plus pouvoir supporter les retards de paiement et une caisse dont les engagements restent contestés, le problème demeure entier. Faute de solution durable, les assurés sociaux risquent, une nouvelle fois, de devoir avancer les frais de leurs médicaments, sans pour autant perdre nécessairement leur droit au remboursement.
I.N.










