Présentée comme un geste social fort, la hausse des salaires annoncée par les autorités intervient dans un contexte où l’urgence économique se double d’une attente politique élevée. Entre inflation persistante, finances publiques sous tension et nécessité de préserver un minimum de stabilité sociale, la mesure s’inscrit à la croisée de deux logiques : répondre à une réalité économique de plus en plus contraignante… tout en envoyant un signal politique à une opinion sous pression. Reste à savoir si cet équilibre, aussi délicat que stratégique, peut réellement tenir dans la durée.
L’annonce s’est faite à l’aube, dans un timing désormais familier. Mardi 28 avril 2026, le président de la République a réuni autour de lui la cheffe du gouvernement et plusieurs ministres pour évoquer l’application de l’article 15 de la loi de finances. Au cœur des échanges : une hausse des salaires dans les secteurs public et privé ainsi que des pensions de retraite, étalée sur la période 2026-2028.
Quelques heures plus tard, le Conseil des ministres se réunissait dans la foulée pour examiner huit projets de décrets destinés à concrétiser cette orientation. Une célérité qui traduit à la fois l’importance politique du sujet… et l’urgence sociale qui l’entoure.
Une réponse à une pression sociale persistante
Sur le papier, la mesure se veut ambitieuse. Elle concerne l’ensemble des catégories : fonctionnaires, agents des collectivités locales, employés du secteur privé et retraités. L’exécutif assume pleinement son choix, en l’inscrivant dans une « politique sociale » visant à soutenir le pouvoir d’achat et à garantir un revenu « juste et décent ».
Le diagnostic est largement partagé : la pression sur les prix, persistante depuis plusieurs années, a profondément érodé le niveau de vie des ménages. L’inflation, même en ralentissement relatif, continue de peser sur les dépenses quotidiennes, notamment alimentaires et énergétiques.
Dans ce contexte, la revalorisation des salaires apparaît comme un passage obligé. Mais entre nécessité sociale et faisabilité économique, l’équilibre reste fragile.
Une marge de manœuvre budgétaire étroite
Derrière l’annonce, les chiffres racontent une réalité plus contraignante. La masse salariale de l’État atteint, pour 2026, plus de 25 milliards de dinars, soit près de 40% des dépenses publiques. Un niveau particulièrement élevé qui limite fortement toute capacité d’ajustement.
L’enveloppe consacrée aux augmentations dans la fonction publique est fixée à un milliard de dinars. Selon l’économiste Moez Soussi, cela correspond à une hausse moyenne d’environ 4%. Un taux qui, à lui seul, résume l’équation difficile à laquelle fait face le gouvernement : répondre à une demande sociale pressante avec des ressources contraintes.
Dans le secteur privé, les projections sont légèrement plus élevées, oscillant entre 5% et 6%. Mais là encore, l’amélioration reste relative.
Des hausses en trompe-l’œil face à l’inflation
Le principal point de tension réside dans l’écart entre ces augmentations et le niveau réel de l’inflation. Pour maintenir le pouvoir d’achat, une hausse d’au moins 7% serait nécessaire, selon les estimations avancées par Moez Soussi.
Autrement dit, les revalorisations annoncées restent inférieures à la hausse des prix. Ce décalage implique une réalité simple mais difficilement contournable : malgré l’augmentation des salaires, le pouvoir d’achat continue de reculer.
Ce constat est largement perceptible sur le terrain.
À Tunis, Amel, employée dans une administration publique, résume la situation sans détour : « On parle d’augmentation, mais tout augmente plus vite. Les courses, l’électricité, le transport… à la fin du mois, on est toujours à découvert. »
Même son de cloche du côté de Mehdi, salarié dans le privé : « Si on gagne 50 ou 100 dinars de plus mais que les prix augmentent de 200, ça ne change rien. C’est psychologique, pas réel. »
Pour les retraités, la situation est encore plus sensible. Hatem, ancien fonctionnaire, évoque une « perte continue » : « Les pensions bougent très peu, alors que les dépenses explosent. Chaque année, on s’adapte… en renonçant à certaines choses. »
Ces témoignages traduisent un sentiment diffus : celui d’un décalage entre l’annonce politique et la réalité vécue.
Une mesure à forte portée symbolique
Au-delà des chiffres, la séquence politique elle-même mérite attention. L’annonce présidentielle, suivie d’une mise en œuvre rapide par le gouvernement, s’inscrit dans une logique de communication maîtrisée.
Sans être explicitement présentée comme telle, la mesure joue aussi un rôle de signal. Elle permet d’affirmer la présence de l’État sur le terrain social, dans un contexte marqué par des tensions économiques persistantes et un climat d’attente élevé.
Cette dynamique n’est pas nouvelle. Dans de nombreux contextes comparables, les politiques salariales remplissent une double fonction : économique, bien sûr, mais aussi politique. Elles visent à contenir les frustrations, à répondre à des attentes immédiates et à maintenir une certaine stabilité sociale.
Dans le cas tunisien, cette dimension est d’autant plus visible que le discours officiel insiste sur la « justice sociale » et la lutte contre les inégalités, tout en désignant des adversaires internes – corruption, « poches de réaction » – comme obstacles à cette ambition.
Une équation toujours irrésolue
Reste que, sur le fond, la question des salaires demeure entière. L’État se trouve pris dans une tension structurelle : d’un côté, la nécessité d’améliorer le pouvoir d’achat ; de l’autre, des finances publiques déjà sous pression.
Augmenter davantage les salaires impliquerait un coût budgétaire difficilement soutenable. Ne pas le faire expose à une montée du mécontentement social. Entre ces deux pôles, la marge de manœuvre est étroite.
La situation renvoie à des problématiques plus profondes : faible croissance, productivité limitée, dépendance aux importations et vulnérabilité aux chocs externes. Autant de facteurs qui limitent la capacité à générer des gains durables de pouvoir d’achat.
Dans ce contexte, les augmentations annoncées apparaissent comme un compromis. Elles répondent partiellement aux attentes, sans pouvoir les satisfaire pleinement.
Entre nécessité et limites
Au final, la hausse des salaires prévue pour la période 2026-2028 illustre parfaitement les contradictions de l’économie tunisienne actuelle. Elle est à la fois indispensable et insuffisante, attendue et contestée, politiquement nécessaire mais économiquement contrainte.
Elle offre un répit, mais pas une solution. Et tant que l’écart entre les revenus et le coût de la vie continuera de se creuser, la question du pouvoir d’achat restera, plus que jamais, au cœur du débat public.
Raouf Ben Hédi











Commentaire
Tunisino
Les tunisiens sont pris entre une idéologie nulle de l’Ugtt et une gestion nulle du pouvoir. L’Ugtt et le pouvoir sont devenus des freins pour la sortie de la Tunisie de sa faillite non déclarée, tous les deux doivent rendre des comptes à la justice, pour haute trahison.
1. A quoi sert-il d’ajouter quelques dinars aux salaires sans aucun impact palpable sur le pouvoir d’achat pour mettre les finances de l’Etat et du privé face à des conditions plus difficile?
2. La priorité n’est-elle pas au maintien des emplois actuels et à la création de nouveaux emplois plutôt que d’augmenter les salaires. Du déjà vu depuis 2011 où les nuls du pouvoir se sont concentrés sur l’augmentation des salaires et la dépréciation du dinar plutôt que de créer des emplois et de renforcer le dinar (pour améliorer le pouvoir d’achat puisque tout est importé, matière première, semi-finie, ou finie).
3. Il est devenu bien clair que les nuls de la révolution, des littéraires et des illettrés, n’ont aucun projet de développement durable à la Tunisie, ils ont voulu juste accéder au pouvoir pour s’emmerder et détruire le présent et le futur de 12 millions d’innocents.