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Tunisie – Les chiffres que le pouvoir ne raconte pas

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Par Raouf Ben Hédi

    Derrière les chiffres flatteurs mis en avant ces derniers jours, l’économie tunisienne envoie des signaux de plus en plus préoccupants. Croissance trimestrielle négative, inflation qui repart, bâtiment en recul, chômage qualifié en hausse et climat de peur économique : le récit officiel résiste de moins en moins à une lecture sérieuse des indicateurs.

    Pendant plusieurs jours, les autorités et une partie des médias se sont félicités d’un chiffre : 2,6 %.

    C’est le taux de croissance enregistré par la Tunisie au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de 2025, publié vendredi dernier.

    Un chiffre immédiatement présenté comme le signe d’une reprise économique et d’un redressement du pays. Même les médias les plus prudents ont repris ce récit optimiste, parfois sans nuance.

    Mais une lecture plus attentive des chiffres publiés par l’Institut national de la statistique (INS) raconte une histoire beaucoup moins rassurante.

    Car ce fameux 2,6 % est calculé sur une base annuelle. Or, en comparaison avec le trimestre précédent, l’économie tunisienne recule de 0,3 %. Et cette différence change profondément l’interprétation des chiffres.

    Au quatrième trimestre 2025, la croissance trimestrielle était encore positive à 1 %. Trois mois plus tard, elle bascule dans le rouge. Pour un économiste, ce n’est pas un détail technique. C’est un signal d’essoufflement, une perte de dynamique et un ralentissement de l’activité réelle.

    Autrement dit, la Tunisie célèbre une croissance qui ralentit déjà.

    Le plus gênant pour le gouvernement est que cette performance reste inférieure à ses propres ambitions. La loi de finances 2026 tablait sur une croissance de 3,2 %. Même le chiffre officiel de 2,6 % apparaît donc décevant. Quant à la contraction trimestrielle de 0,3 %, elle éloigne encore davantage le pays des objectifs annoncés par le pouvoir.

    L’économiste Moez Hadidane l’a d’ailleurs souligné sur Express FM : cette croissance est « encourageante », mais largement insuffisante pour répondre aux besoins du pays, absorber le chômage et relancer durablement l’économie.

    Et c’est précisément là que commence le problème tunisien : l’économie ne s’effondre pas, mais elle ne redémarre pas non plus.

    Une économie qui avance sous tension

    Les détails sectoriels publiés par l’INS sont révélateurs.

    L’agriculture et certains services soutiennent encore l’activité. En revanche, le bâtiment décroche nettement.

    Or, dans toutes les économies modernes, le bâtiment agit comme un thermomètre de confiance. Quand il ralentit, cela signifie généralement que les ménages hésitent à acheter, que les investisseurs attendent, que les banques deviennent prudentes et que les promoteurs cessent de prendre des risques.

    Le bâtiment ne ralentit pas seulement quand l’argent manque. Il ralentit surtout quand la confiance disparaît.

    Depuis 2021, le climat économique tunisien s’est progressivement durci. Les entreprises avancent avec prudence. Les investisseurs retardent leurs projets. Les PME réduisent leur exposition au risque. Et les opérateurs économiques ont intégré une idée devenue omniprésente : mieux vaut rester discret que prendre des initiatives.

    Dans ce contexte, plusieurs réformes présentées comme sociales ou moralisatrices ont produit des effets de paralysie sur l’économie réelle.

    La loi sur les chèques, par exemple, a profondément perturbé les mécanismes de paiement dans un pays où le chèque demeure un outil central du financement informel entre entreprises. Sur le papier, la réforme protège les citoyens contre les abus. Dans les faits, elle a aussi rigidifié les transactions, accru la méfiance et ralenti certains échanges commerciaux.

    Même logique pour l’interdiction de la sous-traitance, présentée comme une victoire sociale majeure. Politiquement, la mesure est populaire. Économiquement, elle inquiète de nombreuses entreprises qui y voient une hausse brutale des coûts, une rigidité supplémentaire et un nouveau facteur d’imprévisibilité juridique.

    Le problème n’est pas seulement le contenu de ces lois. Le problème est l’atmosphère économique qu’elles créent.

    Le pouvoir parle souvent de l’économie comme d’un problème moral avant de la traiter comme un mécanisme productif. L’intermédiaire devient suspect. Le profit est regardé avec méfiance. Le chef d’entreprise est régulièrement désigné comme responsable des dérives économiques. Et l’investissement privé semble constamment placé sous surveillance idéologique.

    Or une économie moderne fonctionne avant tout avec de la confiance et cette confiance s’effrite.

    Des statistiques du chômage qui masquent une précarité croissante

    Les chiffres de l’emploi illustrent eux aussi ce décalage entre communication officielle et réalité sociale.

    Le taux de chômage recule officiellement à 15 %, selon l’INS. Présenté isolément, le chiffre paraît encourageant. Mais là encore, une lecture approfondie nuance fortement ce tableau.

    D’abord parce que le chômage des diplômés repart à la hausse (il passe de 22,5% au quatrième trimestre 2025 à 24,2% au premier trimestre 2026).Et cela constitue un signal particulièrement inquiétant. Une économie qui ne parvient plus à absorber ses jeunes qualifiés est une économie qui cesse progressivement de monter en gamme.

    L’économiste Moez Soussi a d’ailleurs dressé un diagnostic sévère de l’économie tunisienne, évoquant notamment la faiblesse de la production, la perte de productivité et les déséquilibres persistants entre inflation, salaires et création réelle de richesse.

    Ensuite parce que la méthodologie du chômage mérite elle aussi d’être observée avec prudence.

    Comme dans de nombreux pays, une personne n’est plus considérée comme chômeuse dès lors qu’elle exerce une activité génératrice de revenu, même très précaire ou occasionnelle. Dans une économie fragilisée, cela peut produire des effets statistiques trompeurs.

    Ainsi, les vendeurs de mouchoirs aux feux rouges ou les collecteurs de bouteilles en plastique sortent parfois mécaniquement des statistiques du chômage dès lors qu’ils génèrent un revenu minimal. Sur le plan statistique, ils exercent une activité et ils sont donc exclus par l’INS dans les taux de chômage. Dans la réalité sociale, ils incarnent surtout l’explosion de la précarité et de l’économie de survie.

    Le pays améliore donc ses statistiques sans améliorer réellement la vie de ses citoyens.

    Inflation persistante et vulnérabilité maximale

    L’autre signal inquiétant est venu de l’inflation, repartie à la hausse à 5,5 % en avril.

    Là encore, le problème n’est pas seulement le chiffre. C’est sa combinaison avec le reste des indicateurs.

    Une inflation élevée peut être supportable dans une économie en forte expansion. Mais lorsqu’elle s’accompagne d’une croissance faible, d’un investissement hésitant et d’un chômage qualifié élevé, elle devient beaucoup plus dangereuse.

    La Tunisie commence ainsi à cumuler plusieurs fragilités : croissance insuffisante ;inflation persistante ;faible productivité ;investissement privé hésitant ;chômage qualifié élevé ;et perte progressive de confiance.

    Les projections du Fonds monétaire international vont d’ailleurs dans le même sens. Selon le FMI, la croissance tunisienne devrait rester autour de 2,1 % en 2026 et 1,6% et 2027, très loin des ambitions gouvernementales et bien en dessous des besoins réels du pays. Dans le même temps, l’inflation tunisienne resterait parmi les plus élevées de la région, exposant davantage encore le pouvoir d’achat des ménages.

    Le FMI considère également la Tunisie comme l’un des pays les plus vulnérables aux tensions régionales et aux chocs internationaux. Autrement dit, chaque crise extérieure (guerre, hausse du pétrole, ralentissement européen ou tensions géopolitiques) risque désormais d’avoir un impact disproportionné sur une économie tunisienne déjà fragilisée de l’intérieur.

    Le vrai danger : l’autosatisfaction politique

    Le plus inquiétant n’est peut-être pas la faiblesse des indicateurs eux-mêmes. Des économies faibles peuvent rebondir et l’Histoire est remplie d’exemples de pays en difficulté qui ont su se redresser.

    Le vrai danger est dans cette tentation politique de transformer chaque chiffre légèrement positif en victoire historique et chaque critique économique en hostilité politique.

    Car pendant que le pouvoir célèbre le 2,6 %, les signaux faibles s’accumulent : croissance trimestrielle négative ;bâtiment en recul ;inflation qui repart ;diplômés au chômage ;entreprises paralysées ;investisseurs attentistes ;économie informelle omniprésente et tolérée ; pression fiscale croissante sur l’économie réelle et climat général de peur économique et politique.

    Raouf Ben Hédi

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