Les pensions ont été revalorisées. Pourtant, la colère des retraités ne faiblit pas. Entre inflation alimentaire, sentiment de déclassement et promesses jugées insuffisantes, de nombreux pensionnés estiment perdre du terrain malgré les annonces officielles.
Pendant plus de trente ans, Samira a travaillé dans l’administration. Aujourd’hui âgée de 67 ans, cette retraitée du ministère des Finances vit avec une pension qui lui permet encore de faire face à ses dépenses courantes. Sur le papier, sa situation n’a rien de dramatique. Elle n’est ni dans la précarité ni dans le besoin. Pourtant, depuis quelques années, quelque chose a changé.
« Avant, je faisais mes courses sans vraiment regarder les prix. Aujourd’hui, je compare tout », confie-t-elle.
Le changement est particulièrement visible au rayon boucherie. La viande rouge est devenue un produit qu’elle achète de moins en moins souvent.
« Au marché de l’Ariana, samedi dernier, j’ai vu le kilo de viande à 68 dinars. J’ai fait demi-tour. L’année dernière encore, j’achetais deux kilos de viande pour les repas de famille. Aujourd’hui, je n’en prends plus qu’un seul et je complète avec du poulet.»
Comme beaucoup de retraités, Samira a bénéficié des augmentations de 5% récemment décidées par les pouvoirs publics. Mais ces revalorisations ne lui donnent pas le sentiment d’être plus à l’aise financièrement. Elles lui permettent tout au plus de limiter la dégradation de son niveau de vie.
Son constat est partagé par Mohamed, 72 ans, ancien cadre bancaire. Avec une pension supérieure à la moyenne nationale, il ne se considère pas comme un retraité défavorisé. Pourtant, lui aussi a revu certaines habitudes.
« Ce n’est pas que je manque d’argent. C’est plutôt que tout coûte beaucoup plus cher qu’avant. À la fin du mois, je constate que mes dépenses augmentent plus vite que ma retraite. »
Ces témoignages résument le malaise qui traverse aujourd’hui une partie des retraités tunisiens. Les pensions augmentent, mais le sentiment d’appauvrissement demeure.
Des augmentations qui ne suffisent plus
Les dernières revalorisations des pensions étaient censées apporter un bol d’air aux retraités. Elles ont au contraire suscité de nombreuses critiques, notamment dans le secteur privé où plusieurs organisations ont jugé les augmentations de 5 % largement insuffisantes.
Le paradoxe est apparent : comment expliquer que des retraités bénéficiant d’une hausse de leur pension continuent à exprimer leur mécontentement ?
La réponse se trouve dans les chiffres de l’inflation.
Selon les dernières données de l’Institut national de la statistique, l’inflation s’est établie à 5,5 % au mois de mai. À première vue, ce chiffre semble relativement proche des augmentations accordées aux retraités.
Mais cette moyenne masque une réalité beaucoup plus brutale.
L’inflation alimentaire atteint 8,2 %. Certains produits enregistrent des hausses encore plus spectaculaires. Les prix de la viande ovine ont progressé de 21,8 %, ceux de la volaille de 15,6 %, de la viande bovine de 14,1 %, des légumes frais de 12,2 %, du poisson frais de 11,9 % et des fruits frais de 11,6 %.
Or ce sont précisément ces dépenses qui occupent une place centrale dans le budget des retraités.
Autrement dit, même lorsqu’une pension augmente de 5 %, le pouvoir d’achat réel peut continuer à diminuer si les dépenses essentielles progressent deux ou trois fois plus vite. Le panier moyen de l’inflation officielle ne correspond pas du tout aux dépenses moyennes des retraités.
Pour de nombreux retraités, la revalorisation est ainsi absorbée presque immédiatement par la hausse du coût de la vie.
Une colère qui ne cesse de monter
Les autorités espéraient sans doute que les dernières revalorisations apaiseraient les tensions. L’effet produit semble être inverse. Dans le secteur privé notamment, l’annonce d’une augmentation de 5 % a suscité une vague de critiques et de mécontentement. Plusieurs retraités estiment que cette hausse ne reflète ni la réalité de l’inflation ni celle de leurs dépenses quotidiennes.
« Avec 5%, qu’est-ce que vous voulez acheter aujourd’hui ? », s’interroge Mohamed. « Rien que les produits alimentaires ont augmenté bien davantage. Sans parler des médicaments. »
Ce sentiment est largement partagé. Pour de nombreux pensionnés, l’augmentation annoncée ne constitue pas un gain mais un simple rattrapage partiel, déjà absorbé par la hausse continue des prix. D’autres dénoncent une déconnexion entre les chiffres officiels de l’inflation et leur expérience quotidienne dans les marchés, les commerces ou les pharmacies.
Cette frustration explique pourquoi la question des retraites est redevenue un sujet sensible. Car au-delà du montant des pensions, c’est la capacité des retraités à maintenir leur niveau de vie qui est aujourd’hui en cause.
La contestation ne porte pas uniquement sur le montant des augmentations.
Les modalités de leur application ont également suscité des interrogations. Les débats ont mis en lumière des situations très différentes selon les régimes de retraite, les dates de départ ou encore les catégories de pensionnés concernés.
Cette diversité nourrit un sentiment d’injustice chez certains retraités qui estiment avoir été oubliés ou insuffisamment pris en compte.
La question des retraites dépasse ainsi la simple problématique budgétaire. Elle touche directement au sentiment d’équité entre générations et entre catégories de pensionnés.
Autre signe révélateur des difficultés rencontrées par une partie des retraités : la question du cumul emploi-retraite revient progressivement dans le débat public.
Une proposition de loi déposée récemment à l’Assemblée des représentants du peuple vise à assouplir certaines restrictions actuellement en vigueur.
Le sujet n’est pas anodin.
Dans de nombreux pays, le cumul emploi-retraite répond à un choix personnel ou à une volonté de rester actif. En Tunisie, il apparaît de plus en plus comme une solution permettant de compenser l’érosion du pouvoir d’achat.
Le simple fait que cette question gagne en importance témoigne du malaise grandissant d’une partie des retraités.
Une crise plus profonde que l’inflation
Pour autant, réduire le problème à la seule hausse des prix serait une erreur.
Comme l’a souligné l’expert en protection sociale Badr Smaoui, le pays fait face à un défi beaucoup plus vaste : celui du vieillissement démographique.
La Tunisie compte de plus en plus de retraités et proportionnellement moins d’actifs pour financer les pensions. Cette évolution exerce une pression croissante sur les régimes de retraite déjà confrontés à des difficultés financières importantes.
Dans ce contexte, les marges de manœuvre permettant d’accorder des augmentations substantielles deviennent de plus en plus limitées.
Le constat est donc particulièrement préoccupant.
D’un côté, les retraités voient leur pouvoir d’achat reculer sous l’effet d’une inflation qui frappe en priorité les produits qu’ils consomment le plus. De l’autre, les contraintes démographiques et financières rendent difficile toute amélioration rapide de leur situation.
La plupart des retraités tunisiens ne parlent ni de pauvreté ni de misère. Leur vocabulaire est différent. Ils parlent de renoncements.
Un repas de famille organisé moins souvent. Une aide financière plus difficile à apporter aux enfants. Un achat reporté. Une sortie annulée. Une consommation de viande réduite. Parfois même un renoncement aux soins.
Pris séparément, ces arbitrages peuvent sembler modestes. Accumulés sur plusieurs années, ils nourrissent un sentiment diffus mais profond : celui de perdre progressivement le niveau de vie que des décennies de travail leur avaient permis d’atteindre.
C’est sans doute là que réside le véritable problème.
Les augmentations existent. Les pensions progressent. Mais pour une part croissante des retraités, elles ne suffisent plus à compenser l’augmentation du coût de la vie.
Et tant que cette équation restera inchangée, la grogne continuera de monter.
Maya Bouallégui










