Les premières augmentations de salaires et de pensions prévues pour la période 2026-2028 ont commencé à être versées. Pourtant, loin d’avoir dissipé les interrogations, elles ont suscité une multitude de questions chez les actifs comme chez les retraités. Pourquoi certains pensionnés n’ont-ils constaté aucune hausse ? Pourquoi les rappels diffèrent-ils selon les régimes ? Certaines catégories ont-elles été oubliées ? Invité vendredi 5 juin 2026 sur les ondes d’Express FM, l’expert en protection sociale, Badr Smaoui, a apporté, au micro Wassim Ben Larbi dans l’émission Expresso, des éléments de réponse qui dépassent largement la seule question des augmentations et mettent en lumière plusieurs failles du système de protection sociale tunisien.
La publication, le 30 avril 2026, des décrets d’application relatifs aux augmentations des salaires et des pensions a marqué l’aboutissement d’un processus engagé par la Loi de finances 2026. Pour la première fois, les revalorisations ont été programmées sur trois années consécutives, de 2026 à 2028, à travers des textes réglementaires fixant à l’avance leur calendrier et leurs modalités.
Si l’annonce avait été accueillie favorablement, sa mise en œuvre a rapidement donné lieu à de nombreuses interrogations. Une situation que Badr Smaoui explique notamment par le caractère inédit de l’opération.
Contrairement aux précédentes vagues de revalorisation, souvent étalées dans le temps selon les catégories professionnelles, les augmentations concernent aujourd’hui simultanément une grande diversité de régimes, de salariés et de retraités. À cela s’ajoute un contexte économique marqué par une forte pression inflationniste qui brouille la perception des gains obtenus.
Mais derrière les questions liées aux montants ou aux rappels, l’expert estime que cette séquence révèle surtout les disparités qui persistent entre les différents régimes de retraite et de protection sociale. Certaines catégories ont bénéficié automatiquement des augmentations, d’autres devront attendre plusieurs mois, tandis que certains dispositifs prévus par la loi demeurent toujours inappliqués faute de textes réglementaires.
Quand une augmentation ne se traduit par aucun gain
Parmi les questions les plus fréquentes figure celle des retraités qui affirment n’avoir constaté aucune hausse malgré les annonces officielles.
L’explication réside dans le mécanisme particulier applicable aux pensions les plus faibles. Depuis plusieurs années, certaines pensions ont été progressivement alignées sur le niveau des aides accordées aux familles nécessiteuses. Lorsque le montant de la pension résultant des cotisations versées est inférieur au minimum garanti, l’État intervient pour combler la différence.
Dans ce cas de figure, l’augmentation de 5% est bien appliquée à la pension calculée sur la base des cotisations du bénéficiaire. Mais la contribution complémentaire de l’État est simultanément réduite d’un montant équivalent.
Le résultat est paradoxal : la pension augmente sur le plan théorique, mais le montant effectivement perçu demeure inchangé.
Cette situation explique pourquoi de nombreux bénéficiaires de petites pensions ont eu le sentiment d’être exclus de la revalorisation alors que, juridiquement, celle-ci leur a bien été accordée. Pour l’expert, la question mérite d’être reposée afin d’éviter que les retraités les plus modestes soient systématiquement privés de l’effet concret des futures augmentations.
Des régimes différents, des règles différentes
L’autre source majeure de confusion concerne les dates d’application.
Dans l’esprit de nombreux retraités, la hausse devait intervenir partout au même moment. Or, les mécanismes de revalorisation diffèrent fortement d’un régime à l’autre.
Pour les retraités relevant des régimes salariés de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), les augmentations prennent effet à compter du 1er janvier 2026, avec versement des rappels correspondants. Les bénéficiaires ont ainsi commencé à percevoir les effets de la revalorisation dès les premiers paiements de l’année.
La situation est différente pour les travailleurs indépendants. En vertu des textes régissant ces régimes, la révision des pensions intervient à partir du premier mois suivant le trimestre au cours duquel le salaire minimum a été revalorisé. Dans ce cas, les augmentations ne prennent effet qu’à partir du mois d’avril 2026.
La même règle s’applique aux artistes, créateurs et travailleurs culturels affiliés aux régimes spécifiques prévus par la législation sociale.
D’autres catégories devront patienter davantage encore. C’est notamment le cas de certains régimes destinés aux travailleurs à faibles revenus, parmi lesquels figurent les employés de maison, les petits artisans, les petits commerçants ou encore certains exploitants agricoles. Pour eux, les effets de la hausse du salaire minimum de 2026 ne se traduiront dans les pensions qu’à partir de janvier 2027, conformément aux règles de calcul prévues par les textes.
Un autre point soulevé par l’expert concerne les nouveaux retraités. Plusieurs personnes ayant quitté la vie active au cours des premiers mois de 2026 se sont interrogées sur leur droit à bénéficier des augmentations décidées cette année.
Selon Badr Smaoui, la réponse est généralement négative. Les pensions liquidées en 2026 sont calculées selon les paramètres en vigueur au moment du départ à la retraite. Les bénéficiaires ne profitent donc pas automatiquement de l’effet de la revalorisation accordée au titre de 2026, contrairement à ceux qui étaient déjà retraités au moment de son entrée en vigueur.
L’expert précise toutefois que certaines situations peuvent conduire à une révision des montants lorsque la pension est liée à des minima légaux indexés sur le salaire minimum ou lorsqu’un mécanisme spécifique de revalorisation est prévu par la réglementation.
Badr Smaoui tient également à corriger une idée largement répandue : les augmentations ne concernent pas uniquement les retraités.
Les mécanismes de revalorisation s’appliquent à l’ensemble des bénéficiaires de pensions versées par les régimes de sécurité sociale. Cela inclut les pensions de retraite, mais aussi les pensions de réversion servies aux veuves, les pensions d’orphelins ainsi que d’autres prestations permanentes liées à la protection sociale.
Les retards de paiement ne signifient pas forcément une exclusion
Plusieurs retraités relevant de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS) se sont également étonnés de ne pas avoir perçu leur augmentation au mois de mai.
Selon Badr Smaoui, il ne s’agit pas nécessairement d’un refus ou d’une omission, mais souvent d’un problème administratif.
Le mécanisme de révision des pensions de la fonction publique repose sur les augmentations accordées aux agents encore en activité. Pour pouvoir recalculer les pensions, la CNRPS doit disposer des informations transmises par les administrations et les établissements publics concernés.
Or, certaines structures n’auraient pas encore communiqué l’ensemble des données nécessaires. Les retraités concernés devraient donc percevoir leur revalorisation une fois les informations consolidées, avec effet rétroactif.
Des droits prévus par la loi mais toujours en attente
L’intervention de Badr Smaoui a également mis en lumière plusieurs situations moins connues qui ont un point commun : les textes prévoient des mécanismes de revalorisation, mais leur application demeure bloquée faute de décrets ou de décisions réglementaires.
L’une des situations les plus surprenantes concerne le régime volontaire des Tunisiens résidant à l’étranger.
Créé en 1989, ce dispositif permet aux expatriés établis dans des pays ne disposant pas d’accords bilatéraux de sécurité sociale avec la Tunisie de continuer à cotiser volontairement afin de bénéficier ultérieurement d’une pension.
Le texte fondateur prévoit explicitement une révision des pensions en fonction de l’évolution du niveau de vie. Mais cette revalorisation devait être organisée par un décret d’application qui, selon l’expert, n’a jamais été publié.
Résultat : les bénéficiaires de ce régime n’auraient jamais bénéficié de la moindre augmentation depuis sa création, malgré près de quatre décennies d’existence.
Une autre anomalie concerne les victimes d’accidents du travail dans le secteur public.
Dans le secteur privé, un mécanisme de revalorisation des rentes existe désormais et permet aux bénéficiaires de profiter de l’évolution du salaire minimum. En revanche, pour les agents du secteur public victimes d’accidents du travail ou de maladies professionnelles, le texte réglementaire devant organiser cette revalorisation n’aurait toujours pas été publié, alors même que la loi le prévoit depuis les années 1990.
L’expert a également attiré l’attention sur une autre catégorie de pensionnés : les affiliés au régime complémentaire de retraite de la CNSS.
Ce système, destiné notamment aux salariés dont les revenus dépassent certains plafonds, repose sur un mécanisme de points. Or, la valeur du point servant au calcul des prestations n’aurait pas été révisée depuis 2019.
De nombreux affiliés estiment aujourd’hui que les cotisations versées ne sont plus correctement valorisées et réclament une actualisation du système afin de tenir compte de l’évolution du coût de la vie.
Une autre contestation : l’ancienneté oubliée
Parmi les remarques remontées par les salariés figure également la question de l’ancienneté.
Dans plusieurs secteurs, des employés ayant accumulé de longues années de service ont exprimé leur incompréhension en constatant que les augmentations accordées étaient identiques à celles perçues par des collègues récemment recrutés.
Pour Badr Smaoui, cette situation ne résulte pas des décrets publiés en avril 2026 mais de l’organisation même de certaines branches professionnelles. Les textes ayant instauré les augmentations fixent des montants ou des taux applicables à des catégories de personnel sans distinction liée à l’ancienneté.
Selon lui, la réponse à cette revendication se trouve davantage dans les conventions collectives, les statuts particuliers et les mécanismes d’évolution de carrière que dans les mesures de revalorisation elles-mêmes. L’absence ou l’insuffisance de ces dispositifs dans certains secteurs alimente aujourd’hui le sentiment d’injustice exprimé par une partie des salariés.
Derrière les augmentations, le débat sur la justice sociale
Au-delà des aspects techniques, Badr Smaoui a surtout mis en avant une interrogation plus fondamentale : celle de l’efficacité réelle des augmentations dans un contexte marqué par la hausse des prix.
La revalorisation de 5% accordée cette année n’est pas très différente de celles observées lors des précédents ajustements. Pourtant, le sentiment de déception semble plus marqué.
Selon lui, cette perception s’explique largement par l’envolée récente des prix des produits alimentaires, des fruits, des légumes et de la viande, qui absorbe rapidement les gains obtenus. Pour de nombreux ménages, l’augmentation est perçue comme un simple mécanisme de rattrapage plutôt que comme une amélioration effective du niveau de vie.
L’expert plaide ainsi pour une réflexion plus large sur la redistribution des revenus et la protection des catégories les plus fragiles. Il évoque notamment la possibilité de mécanismes plus favorables aux petites pensions afin de réduire les écarts de revenus et de renforcer l’équité sociale.
Cette logique, explique-t-il, consisterait à accorder des augmentations plus importantes aux pensions les plus modestes afin de limiter progressivement les écarts de revenus. Une approche qui s’inscrirait dans une réflexion plus globale sur la justice sociale et le maintien du pouvoir d’achat des catégories les plus vulnérables.
Derrière les augmentations de 2026, l’intervention de Badr Smaoui met finalement en lumière une réalité plus profonde que la simple question des montants versés. Entre pensions qui n’augmentent pas malgré les revalorisations annoncées, rappels encore attendus par certains bénéficiaires et dispositifs suspendus depuis des décennies à la publication de textes réglementaires, c’est toute la complexité du système de protection sociale qui réapparaît. Plus que le débat sur les 5%, les interrogations soulevées ces dernières semaines renvoient ainsi à une question plus large : celle de la capacité du système à garantir, dans la durée, une protection équitable du pouvoir d’achat pour l’ensemble de ses bénéficiaires.
I.N.












