Épisode 1 – Le tableau lumineux a parlé
J’ai longtemps cru que le numéro 1 était un privilège. Puis j’ai regardé la Coupe du monde.
Quelques jours avant le départ des Aigles de Carthage, les joueurs ont offert au président Kaïs Saïed un maillot floqué du numéro 1. C’est une vieille tradition. On offre au chef de l’État le numéro 1 parce qu’il est le premier personnage de la République.
Le hasard a parfois un sens de l’humour redoutable.
Le numéro 1, c’est aussi celui du gardien.
Et notre gardien vient d’encaisser douze buts en trois matches lors de cette Coupe du monde. Douze.
Le président avait pourtant trouvé les mots. Il avait expliqué aux joueurs que « le temps de participer sans ambition est terminé », que « la culture de la défaite est plus grave que la défaite elle-même » et que le tableau lumineux pouvait afficher un résultat, mais que l’Histoire, elle, retiendrait autre chose.
Sur ce point, il avait parfaitement raison.
Le tableau lumineux a effectivement affiché quelque chose.
Il a affiché 5-1.
Puis 4-0.
Puis 3-1.
Et, au bout du compte, il a affiché le verdict le plus cruel de toute l’histoire du football tunisien : 48e sur 48.
Derniers.
Pas derniers de notre groupe.
Pas derniers des équipes africaines.
Derniers de toute la Coupe du monde.
Les 47 autres nations ont fait mieux que nous.
Même le goal-average est entré dans l’histoire : -10.
Pour ceux qui ne parlent pas le langage du football, cela signifie une chose très simple : la Tunisie a encaissé dix buts de plus qu’elle n’en a marqué. À ce niveau de compétition, ce n’est plus une statistique. C’est un verdict.
Quant au tableau de l’Histoire, il retiendra lui aussi quelque chose.
Pas les lettres d’or évoquées par le président.
Il retiendra qu’en 2026, la Tunisie est devenue la seule équipe du Mondial à terminer tout en bas du classement.
Comme quoi les tableaux finissent toujours par avoir le dernier mot.
Il existe d’ailleurs une autre vieille tradition dans le football.
Quand le numéro 1 encaisse trop de buts, on finit souvent par le remplacer. Je parle évidemment du gardien.
Épisode 2 – Le numéro 1 rend son maillot
Restons avec le numéro 1. Il est décidément plus intéressant qu’il n’y paraît.
En football, nous avons vu que le numéro 1 est celui du gardien. Lorsqu’il encaisse douze buts en trois matches, il ne garde généralement pas longtemps son maillot.
En politique, j’ai découvert cette semaine que certains pays appliquaient une règle comparable.
Au Royaume-Uni, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé sa démission. Les résultats n’étaient pas bons, sa popularité s’effondrait et son parti lui tournait le dos. Il aurait pu expliquer que les difficultés venaient de ses prédécesseurs, de la guerre, de l’économie mondiale, de quelques lobbystes, de comploteurs ou de l’opposition. M. Starmer avait sans doute de bons arguments. Sauf qu’il n’en a utilisé aucun. Il a préféré partir.
J’avoue que cette coutume m’intrigue.
Là-bas, lorsqu’un numéro 1 devient le visage d’une succession d’échecs, il en tire les conséquences ou les institutions les tirent à sa place.
Personne n’y voit un drame.
Personne n’y voit un complot.
Personne n’y voit une humiliation.
On considère simplement qu’un responsable est responsable.
J’imagine sans peine l’étonnement que provoquerait une telle idée sous d’autres latitudes.
Dans certains pays, lorsqu’un secteur s’effondre, on change le ministre.
Quand l’économie s’essouffle, on change le gouvernement.
Quand les résultats ne suivent plus, le numéro 1 finit lui aussi par rendre son numéro.
Drôle de coutume.
Ici, le numéro 1 semble parfois être le seul que les résultats n’atteignent jamais. Tous les numéros peuvent sauter, sauf le 1.
Peut-être est-ce une différence de climat.
Ou de latitude.
Ou peut-être simplement une autre définition du mot responsabilité.
Épisode 3 – Les mathématiques de la transparence
Cette semaine, j’ai appris que les mathématiques n’étaient pas une science exacte.
Le 14 avril, un célèbre chroniqueur, généralement très bien informé et notoirement propagandiste, annonçait que 43 députés étaient poursuivis par la justice. Il semblait même connaître leurs noms et donnait à l’Assemblée 72 heures pour en livrer un.
J’ai donc attendu.
Deux mois réels au lieu des 72 heures annoncées.
Cette semaine, l’Assemblée s’est enfin réunie.
À huis clos, naturellement. La transparence a parfois besoin de discrétion.
À l’issue de la séance, on nous annonce que l’immunité parlementaire a été levée pour… dix députés.
Très bien.
Quels députés ?
Secret.
Pourquoi ?
Secret.
Quels sont les faits qui leur sont reprochés ?
Secret.
Tout est secret.
Sauf le chiffre.
Je suis alors revenue à mon calcul.
43. Puis 10.
Entre les deux, il manque 33 députés.
J’ai fouillé partout.
Sous les bancs de l’Assemblée.
Dans les procès-verbaux.
Même dans les communiqués officiels.
Rien.
Les 33 se sont évaporés.
Peut-être qu’ils ont bénéficié d’une amnistie mathématique.
Peut-être qu’ils se sont perdus entre deux commissions.
Ou peut-être qu’ils attendent, eux aussi, une séance à huis clos pour réapparaître.
Au fond, ce n’est pas très grave.
Nous n’avons pas besoin de connaître leurs noms.
Ni les accusations.
Ni les raisons de la levée de leur immunité.
Nous avons un chiffre.
C’est déjà beaucoup.
Je repense alors au discours présidentiel prononcé avant la Coupe du monde.
Il nous expliquait que le tableau lumineux n’était pas l’essentiel.
Que le véritable verdict appartiendrait au tableau de l’Histoire.
Sur ce point, le président avait raison.
Le tableau de l’Histoire est en train de s’écrire.
Pour le football, il affiche 48e sur 48.
Pour le Parlement, il affiche dix députés sans nom.
Et quelque part, entre les deux, 33 députés se sont mystérieusement évaporés.
Décidément, le tableau de l’Histoire est patient et cruel. Il affiche déjà 48e sur 48, dix députés sans nom et trente-trois députés introuvables. Pour le reste, il suffit d’attendre. L’Histoire est patiente. Elle finira bien par compléter le tableau, les maillots ne sont jamais attribués à vie.










