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Pourquoi la Steg est devenue un gouffre

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Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

    Endettée à hauteur de plus de sept milliards de dinars, perfusée par des prêts internationaux garantis par l’État et confrontée à une gouvernance défaillante, la Steg symbolise aujourd’hui une crise qui dépasse largement le cadre d’une entreprise publique. Derrière ses pertes se cache un problème plus profond : la Tunisie produit de moins en moins d’énergie alors que ses besoins ne cessent d’augmenter. Une dépendance croissante qui menace désormais les finances publiques, les réserves en devises et la souveraineté économique du pays.

    Pendant longtemps, les difficultés de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) ont été analysées sous l’angle de sa gestion. Dettes, créances impayées, gouvernance, retards d’investissement ou encore faiblesse du recouvrement : autant d’explications qui restent pertinentes, mais qui ne suffisent plus à décrire l’ampleur du problème.

    Les chiffres dévoilés la semaine dernière devant la commission des finances de l’Assemblée des représentants du peuple dressent le portrait d’une entreprise publique arrivée à un point critique, au bord de l’asphyxie financière. Avec un encours de dettes dépassant 7,3 milliards de dinars et plus de six milliards de créances impayées, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) a atteint un point critique.

    Pour éviter une rupture de financement, l’État vient d’accorder sa garantie à deux nouveaux prêts internationaux d’un montant total de 430 millions de dollars. Mais, selon le député et membre de la commission des finances Issam Chouchen, un nouvel endettement ne suffira pas à redresser durablement l’entreprise sans une profonde réforme de sa gouvernance.

    À première vue, tout porte à croire qu’il s’agit d’une crise propre à la Steg. Le dernier numéro de la lettre hebdomadaire EcoWeek (n° 25-26 du 28 juin 2026) invite pourtant à élargir le regard. Son directeur, l’économiste Hachemi Alaya, y montre que les difficultés de l’entreprise publique ne sont que la manifestation la plus visible d’un déficit énergétique devenu structurel.

    Une dépendance énergétique devenue historique

    Le véritable tournant ne se situe pas dans les comptes de la Steg mais dans le bilan énergétique du pays.

    Selon les dernières données de l’Observatoire national de l’énergie et des mines, la Tunisie ne couvre plus que 34,6 % de ses besoins énergétiques par sa propre production, contre près de 96 % au début des années 2010. Autrement dit, près des deux tiers de l’énergie consommée dans le pays proviennent désormais des importations. Le taux de dépendance énergétique atteint ainsi 65,4 %, son niveau le plus élevé jamais enregistré.

    Cette évolution est le résultat de deux phénomènes simultanés : une production nationale d’hydrocarbures qui diminue continuellement et une consommation intérieure qui poursuit sa progression. À cela s’ajoute une baisse marquée de la redevance en gaz algérien, réduisant encore les ressources disponibles.

    Dans ces conditions, la Steg se retrouve en première ligne.

    La Steg paie la facture

    L’électricité tunisienne est produite à plus de 95 % à partir du gaz naturel. Chaque recul de la production nationale oblige donc le pays à importer davantage de gaz, payé en devises.

    Or la Steg continue de vendre une grande partie de son électricité à des tarifs administrés qui ne reflètent pas toujours le coût réel de production. L’écart est absorbé par son bilan. Les pertes s’accumulent, la dette augmente et les besoins de financement deviennent permanents.

    Les prêts internationaux récemment garantis par l’État ne constituent donc pas une solution durable. Ils permettent essentiellement de gagner du temps.

    C’est précisément ce que souligne Issam Chouchen : continuer à emprunter ne réglera pas une crise dont les causes résident également dans les pertes techniques et commerciales du réseau, le faible recouvrement des créances, les vols d’électricité et une gouvernance devenue inadaptée aux défis actuels.

    Une facture qui dépasse la Steg

    L’enjeu dépasse désormais largement les finances de l’entreprise publique.

    Selon les projections d’EcoWeek, si les tendances actuelles se poursuivent, le déficit énergétique continuera de se creuser en 2026. Dans un scénario où le baril de Brent atteindrait les 86 dollars, la facture énergétique nationale pourrait augmenter d’environ 4,6 milliards de dinars, soit près de 1,5 milliard de dollars supplémentaires en une seule année.

    Cette hausse exercerait une pression directe sur les réserves en devises, la balance commerciale et les finances publiques, tout en réduisant les marges de manœuvre budgétaires de l’État. Chaque dinar consacré à financer cette dépendance énergétique est un dinar qui ne peut être investi dans les infrastructures, l’éducation ou la santé.

    Gouvernance et politique énergétique, un double échec

    Les analyses d’Issam Chouchen et de Hachemi Alaya montrent que les difficultés de la Steg ne peuvent être expliquées par une seule cause. Si le premier met en avant les défaillances de gouvernance de l’entreprise, le second souligne l’aggravation du déficit énergétique national. Les deux lectures apparaissent davantage complémentaires que contradictoires.

    D’un côté, la Tunisie fait face à un déclin structurel de sa production énergétique, aggravé par un retard dans le développement des énergies renouvelables et dans l’amélioration de l’efficacité énergétique. De l’autre, la Steg souffre de dysfonctionnements internes qui amplifient les conséquences de cette dépendance : pertes importantes sur le réseau, recouvrement insuffisant des créances, investissements retardés et modèle économique fragilisé.

    Corriger uniquement la gouvernance sans réduire la dépendance énergétique reviendrait à réparer un navire qui continue de prendre l’eau. Mais investir massivement dans de nouvelles capacités de production sans moderniser la Steg conduirait au même résultat.

    Le véritable défi

    La dette de la Steg n’est donc pas le problème. Elle est le symptôme.

    Le véritable défi consiste à redonner à la Tunisie une capacité à produire davantage de l’énergie qu’elle consomme, tout en transformant l’entreprise chargée de la distribuer.

    Faute de quoi, les prêts garantis par l’État continueront à se succéder, les dettes à s’accumuler et la facture énergétique à peser toujours davantage sur une économie qui ne peut plus se permettre un tel luxe.

    Maya Bouallégui

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