Trois faits ont marqué l’actualité cette semaine. Trois faits sans lien apparent, mais qui racontent pourtant la même dérive : celle d’une parole de l’État qui s’affranchit des faits et de la vérité.
Mardi 7 juillet, la présidence de la République publie un communiqué d’une dizaine de lignes à l’issue de la rencontre entre le chef de l’État et le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie. En une dizaine de lignes, trois données sont imprécises, voire factuellement fausses.
Le taux de croissance serait de 2,5 %, selon la présidence, alors qu’il s’établit à 2,6 % au premier trimestre et qu’il est même en recul en glissement annuel, selon les derniers chiffres de l’Institut national de la statistique (INS).
L’inflation est maîtrisée, selon la présidence, alors qu’elle est passée de 4,8 % en janvier à 5,3 % en juin, toujours selon l’INS.
Enfin, les réserves en devises seraient de 103 jours d’importation, d’après la présidence, contre 98 jours seulement selon la Banque centrale.
Ces écarts pourraient passer pour de simples erreurs si les données officielles n’étaient pas aussitôt reprises, sans le moindre recul, par les médias publics. Or c’est ce qui s’est produit.
Si demain Kaïs Saïed affirmait que la Terre est plate, les médias publics relaieraient probablement cette déclaration comme un fait établi et une vérité absolue, sans la moindre vérification ou distance, comme l’exigent les normes de la profession.
Un plan approuvé sans être débattu
La deuxième actualité concerne le Plan de développement 2026-2030. Vendredi 10 juillet, la Chambre des députés a validé ce plan quinquennal sans pouvoir en modifier la moindre ligne. Le texte, élaboré par le ministère du Développement, s’est imposé aux élus comme un document à entériner, non à discuter.
Son financement demeure inconnu, tout comme les hypothèses sur lesquelles reposent ses projections. Il annonce une croissance de 4,2 %, alors que la Loi de finances 2026, première année d’application du plan, ne table que sur 3,2 %.
Plus préoccupant encore, ce document entre en contradiction avec la réalité quotidienne des Tunisiens. Alors même qu’il vient d’être adopté, plusieurs régions du pays subissent des coupures d’eau et d’électricité. Il contredit également la Constitution de Kaïs Saïed, qui consacre la décentralisation et confie aux régions une part des décisions et de leur financement. Or le plan concentre, une fois de plus, l’essentiel des choix à la Kasbah, entre la présidence du gouvernement et le ministère des Finances.
Ce document n’a qu’une vocation : embellir l’action du régime et raconter une énième histoire à ceux qui croient encore aux contes de fées.
Au final, seuls 64 députés l’ont approuvé, soit moins de 40 % des élus. Autrement dit, la majorité des parlementaires, pourtant réputés acquis au pouvoir, ont refusé de cautionner ce qui ressemble davantage à un exercice de communication propagandiste qu’à un véritable projet de développement.
Quand les médias publics réécrivent un sondage
Troisième actualité : un sondage publié vendredi par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA). L’enquête indique que 58,3 % des personnes interrogées se disent optimistes pour l’avenir, tandis que 68,1 % expriment de fortes inquiétudes face aux difficultés économiques, sécuritaires et sanitaires.
Le problème n’est pas tant le résultat que sa méthodologie. Réalisé en ligne auprès de 870 répondants, dont 630 hommes et seulement 240 femmes, ce sondage ne peut être considéré comme représentatif de la population tunisienne, encore moins de sa jeunesse.
Pourtant, plusieurs médias publics en ont retenu une seule conclusion : « la majorité des jeunes Tunisiens sont optimistes ». C’est trompeur. C’est factuellement faux. L’UNFPA n’a jamais écrit cela. Son enquête a été sortie de son contexte, simplifiée à l’extrême et, dans les faits, déformée par au moins trois médias publics : la Radio nationale, la Télévision nationale et La Presse.
Le véritable danger
Depuis quelques années, une partie des Tunisiens ne croient plus en la parole de Kaïs Saïed. Les promesses sans lendemain, les théories du complot, les annonces d’attentats ou de tentatives d’assassinat, les interminables communiqués présidentiels, rédigés dans un arabe d’une rare lourdeur stylistique et publiés tard dans la nuit ou à l’aube, ont progressivement discrédité sa parole.
Mais là, on monte d’un cran.
Ce n’est plus la parole de Kaïs Saïed qui est discréditée. C’est celle de l’État. Ce sont désormais les institutions de l’État elles-mêmes qui diffusent des informations erronées, trompeuses ou approximatives.
Or l’État appartient à tous les Tunisiens et chacun a le devoir de le défendre. Kaïs Saïed partira, tôt ou tard. L’État, lui, restera. Il faut donc le préserver des manipulations politiques destinées à embellir, à coups d’approximations et parfois de contre-vérités, l’image d’un régime.
En édulcorant les chiffres et en travestissant les faits, le pouvoir cherche à redorer son blason. Après tout, même le président des États-Unis croit parfois que les faits doivent s’adapter à son discours, et non l’inverse. Mais un régime peut se permettre ce que l’État ne doit jamais s’autoriser. Les institutions ne peuvent en aucun cas devenir les instruments de la communication politique de ceux qui les dirigent.
En 1946, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Charles de Gaulle rappelait que « les pouvoirs publics ne valent, en fait et en droit, que s’ils s’accordent avec l’intérêt supérieur du pays, s’ils reposent sur l’adhésion confiante des citoyens.»
C’est précisément cette adhésion et cette confiance qui sont aujourd’hui mises en péril. Lorsqu’un citoyen cesse de croire un dirigeant politique, c’est une crise de confiance. Lorsqu’il cesse de croire les institutions de son propre État, c’est le fondement même de la vie publique qui est menacé.
Kaïs Saïed quittera un jour le pouvoir, comme tous ceux qui l’ont précédé. L’Histoire jugera son action. Mais si, d’ici là, les institutions de l’État perdent leur crédibilité, elles ne reposeront plus que sur du sable. Il nous faudra alors plusieurs générations pour reconstruire ce que ce régime aura détruit en quelques années.











2 commentaires
Mohamed Mabrouk
Mr Nizar, bien que partage largement votre avis dans le present article, permettez moi une observation sur le chiffre des reserves en devises, puisque la macro-finance etait mon domaine avant la retraite. Le niveau des reserves en devises est un tres mauvais indicateur sur l’etat economique du pays. Il est maintenu elevé grace a l’endettement exterieur et non grace a notre production. Plus encore, il est probablement preferable qu’il soit faible, car ces « reserves » font supporter un cout de financement enorme a notre pays: on s’endette au taux fort pour les avoir alors qu’elles sont placées a un taux tres faible. J’avais calculé que leur coût est equivalent au budget de fonctionnement de l’enseignement supérieur.
Conclusion: des reserves en devises qui augmentent est une mauvaise nouvelle pour notre pays🙂
Hannibal
Un régime propagandiste installe des chevaux de Troie au sein des institutions de l’État pour les instrumentaliser.
Une fois que la majorité de la population comprend cela, elle considérera que le discrédit est temporaire et que seules la démocratie et la compétence normaliseront les institutions.