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Des délestages aux médicaments, un pouvoir qui ne s’explique plus

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Par Nizar Bahloul

    Pendant plusieurs jours, en juillet, des Tunisiens ont vécu au rythme des coupures d’électricité. Dans certaines régions, elles se sont prolongées pendant plus de 24 heures, en pleine canicule. Plus grave encore,  l’Organisation tunisienne des jeunes médecins estime, à partir des remontées de ses membres dans les hôpitaux, qu’il y aurait entre 150 et 200 décès liés, directement ou indirectement, à la combinaison de la canicule et des coupures. Ce bilan interne, non officiel, n’a été suivi d’aucune communication du ministère de la Santé permettant de le confirmer ou de l’infirmer.

    On pouvait comprendre que la Steg fût contrainte de procéder à des délestages face à une consommation exceptionnelle et à des capacités de production insuffisantes. Ce qui était plus difficile à comprendre, en revanche, c’était le silence du gouvernement. À aucun moment, le ministre chargé de l’énergie ni la cheffe du gouvernement ne se sont adressés aux Tunisiens pour leur expliquer l’ampleur de la crise, ses causes précises ou les mesures envisagées pour empêcher qu’elle ne se reproduise. Les citoyens ont été privés d’électricité, mais aussi d’explications.

    Une hausse rendue presque invisible

    Le 24 juillet 2026, la Pharmacie centrale de Tunisie a discrètement mis en ligne, sur son site internet,une circulaire révisant les prix de 306 médicaments. Aucun communiqué de presse n’a accompagné cette publication et aucune présentation n’a été organisée pour en expliquer la portée. L’information n’a pas davantage été adressée aux médias, même pas la Tap. Pour découvrir la nouvelle grille, il fallait donc surveiller régulièrement le site de la Pharmacie centrale et consulter la rubrique dans laquelle elle avait été déposée.

    Encore fallait-il, après l’avoir trouvée, pouvoir la comprendre. Le document indiquait les nouveaux prix sans rappeler les anciens, sans calculer les variations et sans distinguer clairement les hausses des autres ajustements. Pour mesurer l’ampleur de la révision, il fallait retrouver la précédente grille, comparer les tarifs médicament par médicament, puis effectuer soi-même les calculs.

    C’est ce qu’a fait Rassd. En publiant, le 2 août, un tableau comparatif, l’organisation a rendu la décision compréhensible. Les Tunisiens ont alors découvert que le prix du Basdene avait augmenté de 556,17 %, celui du Sintrom de 219,9 % et celui du Cortef de 212,45 %.

    La Pharmacie centrale avait rendu publics les nouveaux tarifs, mais elle avait soigneusement omis d’en montrer l’ampleur. Le tableau de Rassd a rendu visibles des hausses que de nombreux patients auraient découvertes au comptoir de leur officine. Ni la Pharmacie centrale ni le ministère de la Santé n’ont présenté les raisons de ces augmentations, la méthode retenue, la part de compensation supprimée ou les mesures destinées à protéger les malades les plus fragiles.

    C’est toute la différence entre publier une information et informer le public.

    L’étrange prédilection pour l’été

    Pourquoi réviser les prix des médicaments le 24 juillet, alors que l’attention des Tunisiens est accaparée par la canicule et les vacances ? Une coïncidence est toujours possible. La répétition l’est un peu moins.

    Un an auparavant, le 18 juillet 2025, la Pharmacie centrale avait déjà publié une importante révision concernant plus de 280 spécialités pharmaceutiques importées. Quelques jours plus tard, la vice-présidente du Syndicat des pharmaciens d’officine indiquait que 60 % des tarifs concernés avaient été revus à la hausse.

    Cette pratique n’a rien de nouveau. Pendant des décennies, sous Bourguiba, sous Ben Ali et après la révolution, les gouvernements successifs ont montré une curieuse préférence pour l’été et les fins de semaine lorsqu’il s’agissait d’augmenter le prix du carburant, du tabac ou d’autres produits sensibles. Il fallait choisir le moment où l’opinion était la moins attentive, annoncer le moins possible et attendre que la contestation retombe.

    Le régime actuel répète pourtant à l’envi qu’il n’y aura « pas de retour en arrière ». En matière de communication publique, non seulement il reproduit les méthodes du passé, mais il les rend encore plus opaques.

    Bourguiba et Ben Ali étaient autoritaires, mais leurs ministres tenaient des conférences de presse et accordaient des interviews pour défendre leurs décisions. Le pouvoir actuel a conservé la culture du fait accompli et le choix des calendriers les plus discrets, mais il a renoncé au peu d’explication publique qui les accompagnait encore. Ce n’est plus seulement un retour en arrière, c’est une régression supplémentaire.

    Le Journal officiel pour toute communication

    Le crédit d’honneur à taux zéro en offre un autre exemple. Cette mesure, attendue depuis près de deux ans, aurait dû être présentée par les autorités avec des explications sur les bénéficiaires, les procédures, le financement et les obligations imposées aux banques. Les Tunisiens l’ont découverte en parcourant le Journal officiel. Experts, journalistes et professionnels ont ensuite dû interpréter le décret et tenter de répondre aux questions laissées en suspens.

    C’était pourtant une occasion rêvée pour le pouvoir : une mesure favorable aux citoyens, facile à valoriser et même taillée pour une mise en scène populiste. Il pouvait s’en servir pour montrer que le gouvernement travaille. Ce régime réussit ainsi cet étrange exploit : il ne maitrise même pas la propagande élémentaire dont les pouvoirs autoritaires font habituellement leur spécialité.

    Même méthode pour le Plan de développement 2026-2030. Un document engageant l’avenir économique et social du pays pendant cinq ans aurait normalement dû être présenté et défendu par la cheffe du gouvernement et les principaux ministres concernés. Aucune véritable communication gouvernementale n’a accompagné sa publication. Pour en comprendre les orientations, il a fallu suivre des heures de débats au Parlement.

    Le gouvernement semble ainsi considérer qu’il suffit de publier un décret au Journal officiel, une circulaire ou un fichier Excel sur le site d’un établissement public pour avoir correctement informé les Tunisiens. Ces publications répondent certes aux obligations légales, mais elles ne dispensent pas les responsables de présenter leurs décisions, d’en expliquer les motifs et de répondre aux questions qu’elles soulèvent.

    Le silence comme conception du pouvoir

    Les conférences de presse gouvernementales sont devenues exceptionnelles et les interviews des ministres se raréfient. Depuis sa nomination en mars 2025, les Tunisiens n’ont entendu publiquement la voix de la cheffe du gouvernement qu’une seule fois, en novembre dernier, lorsqu’elle a présenté le projet de loi de finances devant le Parlement. En près d’un an et demi, elle n’a accordé aucune interview, tenu aucune conférence de presse et n’a effectué quasiment aucune sortie publique.

    Quant au président de la République, il peut rester absent de l’espace public pendant plusieurs jours sans que son agenda soit connu. Les Tunisiens ne découvrent ses activités qu’au gré des communiqués et des vidéos diffusés par la présidence, quand ce n’est pas, comme hier, par une séquence ayant fuité sur les réseaux sociaux. La publication de son agenda permettrait pourtant de connaître ses priorités et d’éviter que chaque absence prolongée n’alimente les rumeurs.

    En Tunisie, la communication politique est devenue presque exclusivement verticale. Le pouvoir parle lorsqu’il le souhaite, choisit les images qu’il diffuse, mais ne se soumet presque jamais à la contradiction.

    Faut-il y voir une forme de mépris à l’égard du peuple ? Le mot est grave. Mais comment qualifier un pouvoir qui prend des décisions affectant directement la vie quotidienne sans juger nécessaire de les expliquer ? Peut-être les responsables ne pensent-ils pas mépriser les citoyens. Mais lorsqu’un gouvernement décide sans consulter, publie sans expliquer et garde le silence quand les difficultés surviennent, il devient difficile d’appeler cela autrement.

    L’État peut avoir de solides raisons de réviser certains prix devenus économiquement intenables. Il peut être contraint de procéder à des délestages, créer un crédit à taux zéro ou adopter un plan de développement contestable. Mais il ne peut pas demander aux citoyens de supporter les conséquences de ses décisions tout en leur refusant les explications qui devraient les accompagner.

    Gouverner ne consiste pas à effectuer des visites inopinées nocturnes, déposer un décret au Journal officiel, un tableau sur un site internet ou un document stratégique au Parlement. Gouverner, c’est expliquer les décisions, en assumer le coût et accepter d’y répondre publiquement.

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    6 commentaires

    1. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      4 août 2026 | 9h11

      [Les Tunisiens ont alors découvert que le prix du Basdene avait augmenté de 556,17 %, celui du Sintrom de 219,9 % et celui du Cortef de 212,45 %]
      Quel audace ?!
      Dans un article de bn la PCT affirme sud les augmentations sont de qlq dinars voir des millimes

    2. HatemC

      Répondre
      3 août 2026 | 20h32

      Pa sun mot du discours de Tebboune ???? Qui ne dit mot consent

    3. Fares

      Répondre
      3 août 2026 | 18h32

      ** comment fonctionne ce pays.

    4. Fares

      Répondre
      3 août 2026 | 18h29

      الشعب يريد entre slogans et réalité

      Ne pas informer les citoyens et les marginaliser est un manque de respect envers eux. Le peuple est devenu un slogan politique creux. Ce qui est encore malheureux est quand un régime se soucie de quelques dizaines de personnes décédées dans un accident de la route chez le voisin tout en ignorant les quelques centaines de tunisiens et tunisiennes morts à cause des coupures de courant et d’eau. On ne comprend plus que fonctionne ce pays!

    5. Tunisino

      Répondre
      3 août 2026 | 17h37

      C’est plutôt un pouvoir qui ne trouve plus des explications. Il est noyé dans les effets de sa mauvaise gestion du pays depuis 2021, s’en sortir est quasiment impossible, le gouffre est trop profond. Le pays est en faillite non déclarée qui s’est accentuée après 2021, et avec des approches littéraires et illettrés qui ne tiennent compte en aucun cas des sciences, mais aussi du futur, le salut ne serait que dans le cadre d’une troisième république, à condition qu’elle ne soit pas littéraire/culturelle, où tous les philosophes qui vendent du vent seront sur le banc et tous les techniciens qui sèment le progrès seront au chantier!

    6. Hannibal

      Répondre
      3 août 2026 | 16h42

      Ils appliquent à la lettres ce que disent les cops américains lors de l’arrestation d’un suspect :
      « Vous avez le droit de garder le silence. Si vous renoncez à ce droit, tout ce que vous direz pourra être et sera utilisé contre vous devant une cour de justice »
      Bêeeeeee (un 🐑 qui bêle)

    Répondre

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