La semaine dernière n’a pas été bonne pour le régime de Kaïs Saïed. Elle avait pourtant commencé comme beaucoup d’autres : avec des Tunisiens qui cherchaient de l’eau.
La pénurie d’eau embouteillée se poursuivait, au point que trouver un pack relevait parfois du parcours du combattant. Les coupures d’eau et d’électricité continuaient à empoisonner le quotidien et des perturbations dans la distribution du carburant venaient compléter le tableau. Comme si cela ne suffisait pas, la rentrée scolaire approchait avec son lot de dépenses et des parents découvrant une nouvelle hausse du prix des fournitures.
Il y avait plus grave encore. Dans les prisons tunisiennes surpeuplées, la canicule faisait craindre le pire et les morts se multipliaient. Bassem Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, a fait état de cinq décès survenus en une seule journée dans les prisons du Grand Tunis, selon des sources judiciaires chargées de ces dossiers. D’autres décès ont été signalés dans plusieurs établissements du pays. Faute de bilan officiel et d’enquêtes achevées, impossible d’affirmer que tous sont morts à cause de la chaleur. Mais les alertes des avocats, des familles, des médecins et des organisations de défense des droits humains se rejoignent sur un point : avec des cellules surpeuplées, une chaleur étouffante, des coupures d’eau et d’électricité et un accès insuffisant aux soins, la situation est devenue extrêmement préoccupante.
Bref, une rentrée comme on les aime à Carthage.
Puis est arrivé jeudi.
Un jeudi particulièrement encombrant
Jeudi 3 septembre, la Cour de cassation a rejeté les pourvois dans l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État. Les lourdes condamnations prononcées en appel, allant jusqu’à 45 ans de prison, deviennent ainsi définitives.
L’affaire est suffisamment grave pour faire réagir l’Union européenne. Bruxelles dit avoir pris acte de la décision « avec préoccupation » et rappelle les interrogations entourant le respect des garanties d’un procès équitable. Elle déplore également que des contacts avec des diplomates étrangers aient servi de motifs d’inculpation ou d’éléments à charge.
Il y a, en plus, une curiosité dans cette décision. Elle a été rendue en pleine trêve judiciaire par une juridiction estivale. Les avocats n’ont été informés de l’audience que quelques jours auparavant.
Le détail mérite qu’on s’y arrête. Parmi les griefs qui avaient été retenus contre Taïeb Rached, ancien premier président de la Cour de cassation aujourd’hui en prison, figurait justement la programmation intéressée d’une affaire financière devant une juridiction estivale. Il lui était reproché d’avoir utilisé cette procédure pour favoriser les accusés.
Quelques mois plus tard, l’une des affaires politiques les plus lourdes de l’histoire judiciaire récente du pays, avec des dizaines de personnalités condamnées à des dizaines d’années de prison, se retrouve elle aussi devant une juridiction estivale.
À l’époque de Taïeb Rached, cette pratique était suffisamment suspecte pour figurer parmi les griefs retenus contre lui. Aujourd’hui, apparemment, c’est le calendrier judiciaire.
L’arrêt de la cour de cassation devait largement occuper les médias pendant plusieurs jours. Mais jeudi soir, Ghazi Mrabet a été arrêté.
Un avocat a-t-il le droit de se rendre chez son client ?
Ghazi Mrabet n’est pas un avocat tout à fait anonyme. Il est connu pour son militantisme, son engagement en faveur des libertés et sa défense de plusieurs opposants et journalistes.
Il a été interpellé au domicile d’un de ses clients, trafiquant de drogue recherché par la justice et condamné à quarante ans de prison. La police affirme avoir découvert sur place plus de huit kilos de cocaïne, quatre kilos de cannabis et 394.000 dinars en espèces. Une enquête sur le trafic de drogue et l’origine de cet argent est évidemment légitime. Elle ne fait pas pour autant de l’avocat présent chez son client un trafiquant ou un blanchisseur.
Cela n’a pas empêché quelques soutiens du régime de s’étonner qu’un avocat puisse rencontrer son client à son domicile. L’un d’eux, avocat lui-même, l’a même écrit noir sur blanc sur Facebook.
Voilà une règle déontologique qui avait échappé à beaucoup de monde. Elle lui avait probablement échappé à lui aussi lorsqu’il rencontrait certains de ses propres clients dans des bars et restaurants huppés de la capitale.
Un avocat peut rencontrer un client à son étude, chez lui, dans un café, à l’hôpital ou en prison. Plusieurs avocats nous l’ont confirmé : rien ne les oblige à rencontrer leurs clients exclusivement dans leur cabinet. Et, à vrai dire, on le sait depuis la nuit des temps. Les avocats se déplacent auprès de leurs clients, notamment lorsque ceux-ci sont malades, détenus, empêchés ou tout simplement lorsqu’une rencontre ailleurs que dans le cabinet est nécessaire.
Il suffit d’ailleurs d’avoir regardé quelques films ou séries judiciaires américains pour le savoir. Combien de fois a-t-on vu un avocat rejoindre son client chez lui, dans un restaurant, un bar, un hôpital ou une prison ? Même la célèbre série Suits, qui mérite d’être enseignée à l’Institut supérieur de la profession d’avocat, montre régulièrement Harvey Specter et ses confrères rencontrant leurs clients ailleurs que dans leurs bureaux.
Dans le cas de Ghazi Mrabet, la situation est encore plus facile à comprendre. Son client était recherché par la justice. Il était donc assez peu probable qu’il prenne rendez-vous auprès de la secrétaire, traverse tranquillement Tunis et vienne patienter dans la salle d’attente du cabinet de son avocat. C’est précisément parce qu’il était recherché que le déplacement de l’avocat vers son client n’a, en lui-même, rien d’extraordinaire.
Le lendemain, une deuxième affaire est venue chasser la première.
Et maintenant Mohamed Yousfi
Vendredi, Mohamed Yousfi a été interpellé alors qu’il s’apprêtait à entrer dans les locaux d’Express FM. Le journaliste et rédacteur en chef d’Al Qatiba devait participer à une émission consacrée à la politique de l’eau en Tunisie. Oui, l’eau. Précisément l’un des sujets dont on ne parlera pratiquement plus après son arrestation.
Mohamed Yousfi est poursuivi notamment pour enrichissement illicite et blanchiment d’argent.
Encore du blanchiment.
Après Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïs, l’accusation semble être devenue la nouvelle trouvaille judiciaire contre les voix critiques, après le décret 54 et le complot contre la sûreté de l’État.
Dans le cas de Mohamed Yousfi, le point de départ de la procédure serait notamment une publication Facebook. Bassem Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, a rappelé ce matin qu’une publication sur les réseaux sociaux ne pouvait, à elle seule, constituer la preuve d’un crime financier.
La scène médiatique tunisienne est petite. Tout le monde connaît tout le monde. On sait à peu près qui roule sur l’or, qui possède quoi, qui vit au-dessus de ses moyens et qui compte ses sous à la fin du mois. Mohamed Yousfi appartient plutôt à cette dernière catégorie. Il affirme lui-même avoir un compte bancaire légèrement débiteur. Bienvenue au club.
À ce stade, et au vu des éléments rendus publics, il est difficile de voir le blanchisseur derrière le journaliste. Où est l’argent sale ? De quel crime provient-il ? Comment Mohamed Yousfi l’aurait-il blanchi ? C’est justement ce que les éléments communiqués jusqu’ici ne permettent pas de comprendre.
Une diversion qui tombe à pic
Reprenons maintenant le fil de la semaine.
Pénurie d’eau embouteillée. Coupures d’eau et d’électricité. Perturbations dans la distribution du carburant. Décès en cascade en prison. Rentrée scolaire et fournitures en hausse. Puis, jeudi, l’arrêt définitif de la Cour de cassation dans l’affaire du complot, suffisamment controversé pour provoquer une réaction de l’Union européenne.
Le soir même, Ghazi Mrabet est arrêté. Le lendemain, c’est Mohamed Yousfi.
Et durant tout le week-end, de quoi a-t-on parlé ?
De Ghazi Mrabet et de Mohamed Yousfi.
Les médias internationaux eux-mêmes, dont l’AFP et Reuters, se sont davantage intéressés à l’arrestation spectaculaire du journaliste qu’à la décision rendue la veille dans l’affaire du complot.
Kaïs Saïed nous a habitués aux complots. Il en voit dans les pénuries, dans les hausses de prix, dans les circuits de distribution et derrière nombre de dysfonctionnements du pays. Il serait donc assez injuste de réserver au seul président de la République le privilège de rapprocher des événements qui se produisent au même moment.
La concomitance est, pour le moins, remarquable.
Deux arrestations particulièrement spectaculaires, touchant deux personnalités connues pour leur opposition au régime, surviennent au moment précis où le pouvoir accumule les mauvaises nouvelles et où une décision judiciaire extrêmement embarrassante vient d’être rendue.
Coïncidence ?
Peut-être.
Le résultat, lui, ne souffre aucune discussion.
Regardez ce dont nous ne parlons plus
Hier soir, l’eau ne coulait pas davantage des robinets. Les bouteilles n’étaient pas revenues miraculeusement dans les rayons. Les coupures d’électricité n’avaient pas disparu. Les fournitures scolaires n’étaient pas devenues moins chères. Et les prisons étaient toujours aussi surpeuplées et étouffantes, après une série de décès de détenus dont les circonstances n’ont toujours pas été éclaircies et sur lesquels le ministère de la Justice n’a toujours rien communiqué.
Et les condamnés de l’affaire du complot avaient toujours leurs dizaines d’années de prison.
Mais durant tout le week-end, on n’a parlé que de Ghazi Mrabet et de Mohamed Yousfi.
Le régime peut évidemment jurer qu’il n’y a là que coïncidence. Ghazi Mrabet aurait simplement eu la malchance d’être arrêté le soir même de l’arrêt de la Cour de cassation. Mohamed Yousfi aurait simplement eu la malchance d’être arrêté le lendemain, au moment où il allait parler à la radio… de la crise de l’eau. Et ces deux affaires auraient simplement eu la bonne fortune de chasser des écrans toutes les mauvaises nouvelles qui embarrassaient le pouvoir.
Cela fait beaucoup de malchance pour les uns et beaucoup de chance pour les autres.
Le régime de Kaïs Saïed a décidément beaucoup de chance : même le hasard travaille pour lui.
Kaïs Saïed voit des complots partout. Pour une fois, on serait presque tenté de le plagier.











2 commentaires
Roberto Di Camerino
M. Bahloul, bien dit. Une analyse lucide et sans complaisance de la merde dans laquelle pataugent aujourd’hui les citoyens, de tous bords.
Mais une analyse ne suffit plus : où est la réponse politique ? Jusqu’à quand le peuple devra-t-il subir ces affronts, ces humiliations et cette confiscation de ses droits ? Jusqu’à quand faudra-t-il ensevelir les martyrs tombés sous la férule du dictateur Saïed et de ses sbires ?
Un peuple ne peut pas vivre éternellement dans la peur, le silence et la résignation. La colère doit désormais trouver une traduction politique, pacifique et organisée.
Degage.
Hannibal
Je l’ai écrit à maintes reprises :
Quand il est acculé face à ses responsabilités, il active la machine à broyer pour combler le vide sidéral.
C’est exactement un complot, le vrai, le seul.
L’arroseur sera bientôt arrosé et hop ! Dans la poubelle de l’histoire et dans les livres de psychiatrie.