Alors que l’inflation repart à la hausse et que plusieurs produits alimentaires enregistrent des augmentations à deux chiffres, le ministère du Commerce demande aux grandes surfaces de réduire leurs prix. Mais les comptes des deux enseignes cotées à la Bourse de Tunis révèlent des marges d’exploitation particulièrement faibles : 0,91 % pour Monoprix et 1,42 % pour Magasin Général. Pendant que le secteur privé est appelé à consentir de nouveaux efforts, l’État ne semble pas disposé à toucher à ses propres recettes fiscales. Pire, le projet de loi de finances 2027 prévoit de nouvelles hausses de taxes et de prélèvements, quelques semaines après que Kaïs Saïed a appelé à éviter toute pression fiscale supplémentaire. Une contradiction qui pose une question fondamentale : pourquoi l’effort devrait-il toujours venir des autres ?
Il y a des solutions qui ne coûtent rien à l’État. Ou plutôt, qui ne coûtent rien à son budget. Il suffit de convoquer les patrons des grandes surfaces, de leur demander de réduire leurs prix et de présenter cette démarche comme une nouvelle initiative en faveur du pouvoir d’achat. L’opération est politiquement séduisante : le gouvernement affiche sa préoccupation pour les consommateurs, les entreprises sont invitées à faire des sacrifices et les finances publiques restent à l’abri.
C’est exactement la logique qui semble présider à la réunion organisée lundi 19 octobre 2026 par le ministère du Commerce avec les responsables de la grande distribution. L’objectif affiché est d’obtenir des réductions sur plusieurs produits de consommation.
Sur le principe, personne ne contestera la nécessité de lutter contre la vie chère. Les ménages tunisiens subissent depuis des années une érosion de leur pouvoir d’achat et les dernières statistiques de l’Institut national de la statistique confirment que la pression sur les prix est loin d’être retombée.
Une inflation qui frappe d’abord les produits essentiels
Les chiffres de septembre 2026 sont particulièrement préoccupants. Selon l’INS, le taux d’inflation s’est établi à 5,6 %, contre 5,4 % en août. L’inflation alimentaire atteint, quant à elle, 8,4 %.
Derrière ces moyennes se cachent des augmentations autrement plus brutales. En glissement annuel, les prix des volailles ont progressé de 16,5 %, ceux des fruits frais de 16,3 %, de la viande ovine de 14,6 %, de la viande bovine de 13 %, des légumes frais de 12,9 % et des poissons frais de 10,4 %.
Les grandes surfaces ne produisent ni les volailles, ni les fruits, ni les légumes. Elles les achètent auprès de leurs fournisseurs et les revendent, en supportant les coûts de fonctionnement de leurs magasins. Les prix dépendent aussi de la production agricole, de la disponibilité des marchandises, des coûts logistiques, des importations et des circuits d’approvisionnement.
Les réductions obtenues auprès des distributeurs ne suffisent donc pas à agir sur l’ensemble des facteurs qui alimentent l’inflation. Et surtout, encore faudrait-il savoir de quelles marges disposent réellement ces grandes surfaces.
Monoprix : 910 millimes de résultat d’exploitation pour 100 dinars de ventes
Pour mesurer la rentabilité de la grande distribution, nous avons examiné les états financiers de Monoprix et de Magasin Général, les deux enseignes cotées à la Bourse de Tunis dont les comptes sont publiquement accessibles. Les données retenues sont celles du premier semestre 2026, arrêtées au 30 juin, soit les derniers états financiers intermédiaires disponibles pour notre analyse.
Au premier semestre 2026, Monoprix a réalisé un chiffre d’affaires de 412,15 millions de dinars. Son résultat d’exploitation s’est établi à seulement 3,77 millions de dinars.
Cela représente une marge d’exploitation de 0,91 %.
Autrement dit, pour chaque tranche de 100 dinars de chiffre d’affaires, Monoprix ne dégage que 910 millimes de résultat d’exploitation. Moins d’un dinar sur cent !
Chez Magasin Général, la situation n’est guère plus confortable. L’enseigne a réalisé un chiffre d’affaires de 590,88 millions de dinars au premier semestre 2026, pour un résultat d’exploitation de 8,37 millions de dinars. Sa marge d’exploitation atteint ainsi 1,42 %.
En clair, sur 100 dinars de ventes, Magasin Général ne dégage que 1,42 dinar de résultat d’exploitation.
Ces chiffres ne signifient évidemment pas que chaque produit vendu rapporte moins de 1,5 % à son distributeur. Ils mesurent ce qui reste de l’activité d’exploitation après prise en compte de ses charges. Mais ils donnent une indication essentielle sur la capacité globale des enseignes à absorber de nouvelles réductions de prix.

Et si l’État commençait par réduire ses propres prélèvements ?
Il existe pourtant d’autres leviers pour agir sur les prix à la consommation. L’un d’eux relève directement de la responsabilité des pouvoirs publics : la fiscalité.
La taxe sur la valeur ajoutée entre dans le prix de nombreux produits achetés par les consommateurs. Les droits de douane peuvent également renchérir le coût des marchandises importées et de certains intrants utilisés dans la production locale.
Et ce n’est pas tout. Depuis 2022, l’État prélève également 100 millimes sur chaque ticket de caisse délivré par les grandes surfaces concernées. Une taxe qui s’ajoute au montant des achats, indépendamment de la valeur des produits achetés. Autrement dit, l’État demande aujourd’hui aux distributeurs de réduire les prix, alors qu’il a lui-même instauré un prélèvement supplémentaire au moment du passage en caisse
Pourquoi ne pas envisager une réduction temporaire et ciblée de la TVA et des droits de douane sur certains produits de grande consommation ?
Une telle mesure aurait évidemment un coût pour le budget de l’État. Et c’est précisément là que se situe le problème. Lorsqu’il s’agit de demander un effort aux entreprises, le gouvernement trouve rapidement des interlocuteurs à convoquer et des engagements à solliciter. Lorsqu’il s’agit d’envisager un effort sur ses propres recettes, la question paraît beaucoup moins urgente.
Il faut aussi reconnaître que les finances publiques tunisiennes sont sous tension. Le projet de loi de finances 2027 prévoit un déficit budgétaire de 14,615 milliards de dinars, contre 11,015 milliards inscrits pour 2026. L’État ne dispose donc pas de ressources illimitées et chaque allègement fiscal doit être financé ou compensé.
Mais les difficultés budgétaires ne sauraient justifier que l’effort soit systématiquement demandé aux autres. Elles imposent au contraire des arbitrages, des priorités et une réflexion sur l’efficacité des dépenses publiques.
Le consommateur tunisien ne peut pas être le seul à supporter les hausses de prix, pas plus que le distributeur ne peut être considéré comme l’unique responsable de leur niveau.
Kaïs Saïed refuse la pression fiscale, son gouvernement augmente les taxes
Le 15 septembre 2026, lors d’une rencontre au palais de Carthage avec la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri et le ministre de l’Économie Samir Abdelhafidh, le président de la République Kaïs Saïed a appelé à éviter la pression fiscale et à faciliter la création de projets privés et communautaires.
Le message était clair : ne pas alourdir davantage les charges pesant sur les contribuables et encourager l’initiative économique.
Un mois plus tard, le projet de loi de finances 2027 prévoit pourtant plusieurs augmentations de prélèvements.
Son article 24 prévoit une augmentation des droits de consommation sur les boissons alcoolisées, notamment la bière, le vin et les spiritueux. Il relève également la taxation des jeux de 40 à 60 % et fait passer la taxe sur les voyages à l’étranger de 60 à 80 dinars.
Pour cette dernière, l’augmentation atteint 33,3 %. Un prélèvement créé en 1984 à titre provisoire et qui, plus de quarante ans après, non seulement existe toujours, mais continue d’augmenter.
Ces dispositions, non encore validées par le parlement, traduisent déjà les orientations fiscales retenues par le gouvernement.
Certes, les taxes sur l’alcool, les jeux ou les voyages ne concernent pas directement les produits alimentaires dont les prix flambent.
Il n’en demeure pas moins que ces augmentations constituent des prélèvements supplémentaires pour les contribuables concernés.
Comment concilier alors l’appel présidentiel à éviter la pression fiscale avec un projet de loi qui prévoit explicitement de relever plusieurs taxes ?
La cohérence de la politique économique ne peut pas se mesurer uniquement à l’aune des intentions affichées. Elle doit aussi se vérifier dans les textes et dans les chiffres.
Un État dépendant de l’impôt, des réformes toujours en attente
Cette réticence à réduire les prélèvements s’explique aussi par la structure des finances publiques tunisiennes. Selon le projet de loi de finances 2027, les recettes fiscales devraient atteindre 49,6 milliards de dinars, sur un total de 54,28 milliards de recettes budgétaires. Autrement dit, 91,4 % des recettes budgétaires de l’État proviennent de la fiscalité. Le reste se répartit entre 4,33 milliards de dinars de recettes non fiscales et 350 millions de dinars de dons.
Cette dépendance limite les marges de manœuvre budgétaires. D’autant que les dépenses prévues pour 2027 atteignent 68,895 milliards de dinars, faisant apparaître un déficit de 14,615 milliards. Dans ces conditions, toute diminution de recettes fiscales suppose de trouver des économies ou d’autres ressources pour la financer.
Or, plusieurs pistes de réforme structurelle restent à explorer ou à approfondir : ouverture de secteurs protégés à la concurrence, cession de participations publiques, restructuration puis privatisation des entreprises publiques déficitaires, rationalisation des dépenses de fonctionnement et modernisation d’une administration en sureffectif. Autant de chantiers dont les effets budgétaires permettraient de ne pas faire reposer l’ajustement des finances publiques sur la seule fiscalité.
Le projet de loi de finances 2027 continue pourtant de prévoir une augmentation des recettes fiscales, tandis que les recettes non fiscales sont en recul.
C’est dans ce contexte que le ministère du Commerce demande aux distributeurs de réduire leurs prix. L’État, dont le budget reste largement tributaire des prélèvements obligatoires, sollicite ainsi des entreprises dont les marges d’exploitation, pour les deux enseignes cotées, ne dépassent pas 1,42 %.
La contradiction est là : faute d’avoir suffisamment diversifié ses ressources et maîtrisé ses dépenses, l’État dispose de peu de latitude pour réduire ses propres prélèvements. Il demande alors au secteur privé une souplesse financière que son propre modèle budgétaire ne lui offre pas.
Maya Bouallégui










