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Menzel Bouzaïane : pneus en feu et routes bloquées, les diplômés chômeurs réclament toujours l’application de la loi 18

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Par Imen Nouira

    Des pneus brûlent au milieu de la chaussée. D’épaisses colonnes de fumée noire s’élèvent au-dessus de la route. Un peu plus loin, des manifestants brandissent le drapeau tunisien, des pancartes et une grande banderole. À Menzel Bouzaïane, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, les diplômés chômeurs sont de nouveau dans la rue. Ce lundi 2 novembre 2026, leur colère s’exprime à travers des rassemblements et des blocages routiers. Leur revendication, elle, n’a pas changé : obtenir enfin l’application de la loi n°18 de 2025, qui prévoit leur recrutement exceptionnel dans la fonction publique et le secteur public.

    Sur les photographies diffusées dans la journée, plusieurs dizaines de personnes apparaissent rassemblées sur la chaussée. Des pancartes réclament le droit au travail et au recrutement. À quelques mètres, des pneus incendiés dégagent une fumée dense. Les images témoignent d’une nouvelle journée de protestation dans cette localité de l’intérieur du pays, où la question de l’emploi demeure particulièrement sensible.

    Ces photographies ont été publiées, lundi 2 novembre 2026, par l’ancien député et dirigeant du Parti des travailleurs, Ammar Amroussia. Dans sa publication, il fait état de manifestations d’envergure, de pneus incendiés et de routes bloquées. « Les diplômés de l’enseignement supérieur au chômage poursuivent leur mobilisation pour obtenir l’application de la loi n°18 », écrit-il.

    Derrière cette nouvelle démonstration de colère se trouve une attente qui se prolonge depuis des années. Celle de femmes et d’hommes qui ont obtenu leur diplôme, parfois depuis plus d’une décennie, sans parvenir à décrocher un emploi stable. Pour eux, l’adoption de la loi n°18, en décembre 2025, avait ouvert la perspective d’une issue à cette situation. Mais plus de dix mois après, les recrutements espérés restent au cœur de leurs revendications.

    Des mois de protestation, une marche vers Carthage et des promesses

    La mobilisation de Menzel Bouzaïane ne surgit pas de nulle part. Depuis plusieurs mois, les diplômés de l’enseignement supérieur au chômage de longue durée multiplient les rassemblements pour réclamer l’application d’un texte déjà adopté.

    Le 8 juillet 2026, des protestataires avaient manifesté sur la place de la Kasbah, à Tunis. Les 12 et 19 août, ils s’étaient de nouveau rassemblés devant le Théâtre municipal, dénonçant les retards dans la publication des textes réglementaires nécessaires à l’application de la loi et dans le lancement de la plateforme numérique destinée à l’inscription des candidats.

    Les échéances annoncées avaient pourtant nourri des espoirs. Le 2 septembre, la coordinatrice nationale des diplômés chômeurs de longue durée, Yosra Néji, expliquait, au micro d’Express FM, que des assurances lui avaient été données concernant le lancement de la plateforme en mars et la remise des premières décisions d’affectation au plus tard en juin 2026. Des délais qui, selon elle, n’avaient pas été respectés.

    « Neuf mois, ce n’est pas peu dans la vie d’un chômeur de longue durée », avait-elle lancé, dénonçant les reports successifs.

    La coordinatrice avait également rappelé une rencontre tenue le 15 juin avec le président de la République, Kaïs Saïed. Selon son récit, le chef de l’État avait alors estimé que le projet de décret d’application transmis par le gouvernement ne répondait pas suffisamment aux attentes des diplômés concernés et s’était engagé à le revoir.

    Mais les semaines avaient continué de passer, sans que les protestataires obtiennent les clarifications attendues.

    Le 27 septembre, plusieurs diplômés chômeurs avaient alors quitté Menzel Bouzaïane à pied pour entamer une « Marche de la dignité » en direction du palais présidentiel de Carthage. Pendant plusieurs jours, ils avaient parcouru des centaines de kilomètres, déterminés à porter leurs revendications jusqu’au chef de l’État.

    Le 6 octobre, leur marche s’était arrêtée à Borj Cedria, aux portes de Tunis. Les participants affirmaient avoir été empêchés de poursuivre leur route vers la capitale, alors qu’ils espéraient qu’une délégation puisse rejoindre Carthage. Ils avaient été informés qu’un responsable de la présidence viendrait à leur rencontre, une annonce qui avait suscité leur mécontentement.

    La veille, le 5 octobre, Kaïs Saïed avait justement consacré une partie de sa rencontre avec la cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, et le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Riadh Chaoued, au suivi de l’application de la loi n°18.

    Le président de la République avait dénoncé les pratiques qui, selon lui, avaient privé de nombreux diplômés de leur droit à l’emploi, évoquant notamment des recrutements fondés sur des diplômes falsifiés ou des considérations partisanes. Il avait également assuré que les engagements pris seraient respectés, « engagement après engagement ».

    Pourtant, près d’un mois après cette réunion, les diplômés chômeurs sont de nouveau mobilisés à Menzel Bouzaïane. Après les rassemblements à Tunis et les kilomètres parcourus jusqu’aux portes de la capitale, ils réclament toujours des mesures concrètes.

    Une loi pour des milliers de diplômés, mais une attente qui se prolonge

    Au cœur de cette contestation figure la loi n°18 de 2025, adoptée en décembre et publiée au Journal officiel de la République tunisienne le 23 décembre 2025. Elle prévoit un mécanisme exceptionnel de recrutement des diplômés de l’enseignement supérieur au chômage de longue durée dans la fonction publique et le secteur public.

    Le dispositif doit notamment s’appuyer sur une plateforme numérique permettant l’inscription et le classement des candidats selon des critères liés à l’âge, à l’ancienneté du diplôme et à la situation sociale. Les modalités précises de mise en œuvre doivent toutefois être définies par les dispositions réglementaires nécessaires à son application.

    Les personnes âgées de quarante ans et plus, ainsi que celles confrontées à une longue période de chômage, figurent parmi les catégories particulièrement concernées par ce mécanisme. Les recrutements sont envisagés par tranches, sur une période pouvant s’étendre sur trois années.

    Mais combien de diplômés pourraient réellement en bénéficier ? Dans son intervention du 2 septembre, Yosra Néji avait évoqué une estimation comprise entre 20.000 et 30.000 personnes, tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’un chiffre officiel. Elle avait également mentionné quelque 64.000 demandeurs d’emploi inscrits auprès des bureaux de l’emploi, un total qui englobe des profils ne répondant pas nécessairement aux critères du dispositif. Pour la coordinatrice, le lancement de la plateforme permettrait justement de recenser les candidats et de déterminer le nombre réel de bénéficiaires.

    Au-delà des chiffres, la situation des diplômés chômeurs de longue durée recouvre des réalités humaines difficiles. Certains ont aujourd’hui dépassé la cinquantaine sans avoir pu accéder à un emploi stable. Des années d’attente qui pèsent sur leur autonomie financière, leurs projets familiaux et leurs perspectives d’avenir. Yosra Néji avait notamment évoqué des personnes qui, faute de revenus réguliers, n’avaient pas pu construire leur vie familiale comme elles l’auraient souhaité. Elle avait également rappelé la crainte de voir la loi n°18 connaître le même sort que la loi n°38, autre texte dont le devenir avait profondément marqué les diplômés chômeurs.

    La question est également budgétaire. L’intégration de plusieurs milliers de personnes dans la fonction publique et le secteur public suppose des postes disponibles, des crédits et une programmation des recrutements. Yosra Néji estimait toutefois qu’une intégration de 20.000 à 30.000 diplômés étalée sur trois ans ne représenterait pas une charge insurmontable pour les finances publiques. Une appréciation qui reste celle de la représentante des protestataires, en l’absence d’un chiffrage officiel du coût du dispositif.

    Pour les diplômés concernés, ces interrogations ne doivent cependant pas se traduire par de nouveaux reports. Ils réclament un calendrier, des procédures claires et, surtout, le démarrage effectif des recrutements.

    À Menzel Bouzaïane, les images de ce lundi 2 novembre viennent rappeler que cette attente continue d’alimenter la contestation. Dans cette ville d’où était partie, un peu plus d’un mois auparavant, la marche vers Carthage, les protestataires sont revenus occuper la rue.

    Les pneus brûlent de nouveau, les pancartes sont toujours levées et la revendication demeure la même. Après des mois de rassemblements, une marche de plusieurs centaines de kilomètres et des engagements réaffirmés au sommet de l’État, les diplômés chômeurs attendent encore de voir la loi n°18 se traduire dans les faits. Pour ces femmes et ces hommes qui ont déjà passé une partie de leur vie à attendre un emploi, chaque nouveau report représente bien davantage qu’un simple retard administratif.

    I.N.

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