Al Baraka Bank Tunisie affiche des résultats 2025 globalement positifs, portés par une activité en nette progression. Mais derrière cette performance, les commissaires aux comptes invitent à une lecture plus nuancée : une partie des revenus n’apparaît pas dans les résultats, et plusieurs éléments techniques et réglementaires viennent complexifier l’appréciation réelle de la rentabilité.
Al Baraka Bank Tunisie a publié ses états financiers pour l’exercice 2025. À première lecture, les indicateurs sont bien orientés. Le groupe dégage un résultat net consolidé de 48,2 millions de dinars, en légère progression par rapport aux 47,9 millions de dinars enregistrés un an plus tôt.
Dans le même temps, l’activité affiche une dynamique plus marquée. Le produit net bancaire atteint 175,8 millions de dinars, contre 154,3 millions de dinars en 2024, traduisant une progression soutenue des revenus.
Cette progression s’inscrit dans un mouvement plus large d’expansion. Le total du bilan atteint 2,739 milliards de dinars en 2025, contre 2,547 milliards de dinars en 2024, soit une hausse significative des encours.
Mais cette croissance a un coût. Les dotations aux provisions passent de moins de 2 millions de dinars à plus de 15 millions de dinars, soit un changement d’échelle qui vient peser sur la rentabilité opérationnelle.
Autrement dit, la banque génère davantage de revenus, mais une part croissante de ces revenus est mobilisée pour couvrir les risques et sécuriser le bilan.

Une divergence marquée entre banque et groupe
Un élément notable apparaît à la lecture des états financiers : les actifs en cours de réalisation affichent des évolutions radicalement différentes entre les comptes individuels et consolidés.
Au niveau de la banque seule, ce poste reste limité et recule même légèrement. En revanche, dans les comptes consolidés, il passe de 85 mille dinars à 572 millions de dinars, soit une progression de plus de 6700 fois en un an, traduisant des investissements significatifs portés par les filiales du groupe.
Cette divergence illustre le poids croissant du périmètre consolidé dans la lecture des comptes et souligne que certaines dynamiques financières échappent à la seule activité bancaire.
Un modèle structuré par un groupe international
Contrôlée à 78,4 % par le groupe Al Baraka basé à Bahreïn, avec une participation de 10 % de l’État tunisien et de 10 % de la CNSS, la banque s’inscrit dans une logique de groupe international, où les règles de fonctionnement et les équilibres financiers dépassent le seul cadre du marché local.
Fondée en 1983 et transformée en banque universelle en 2013, Al Baraka repose sur un principe central : le partage des profits et des pertes entre les parties. Un modèle qui structure son activité… mais aussi la manière dont ses résultats doivent être lus.
Des comptes certifiés… mais encadrés dans leur lecture
Les états financiers ont été certifiés par les commissaires aux comptes Adnane Zeghidi et Emna Rachikou, cette dernière étant également intervenue récemment sur la banque islamique Zitouna.
À la différence que dans le cas d’Al Baraka, les comptes sont validés sans réserve. Mais cette validation s’accompagne de nombreuses précisions qui, sans remettre en cause la fiabilité des chiffres, en encadrent fortement l’interprétation.
Les auditeurs rappellent notamment que la reconnaissance des revenus obéit à des règles spécifiques. Certains produits ne sont comptabilisés qu’au moment de leur encaissement, notamment lorsqu’ils sont liés à des créances présentant un risque de non-recouvrement.
En pratique, cela signifie qu’une partie de l’activité économique de la banque peut ne pas apparaître immédiatement dans ses résultats.
Des profits… qui restent hors des comptes
C’est l’un des points les plus singuliers relevés dans les états financiers par M. Zeghidi et Mme Rachikou.
Les commissaires aux comptes confirment l’existence de profits non comptabilisés, placés dans des comptes de régularisation en attendant leur affectation.
Ces montants, issus notamment de règles propres à la finance islamique, ne sont pas intégrés au résultat de l’exercice.
La conséquence est directe : les bénéfices affichés ne reflètent pas nécessairement l’ensemble des gains générés par l’activité.
Sans constituer une anomalie, ce mécanisme rend la lecture de la rentabilité plus complexe, et moins comparable à celle des banques classiques. Une spécificité qui, à terme, pourrait poser la question de l’harmonisation des référentiels entre établissements bancaires, notamment du point de vue du régulateur.
L’impact de la nouvelle loi sur les chèques
Les commissaires aux comptes attirent également l’attention sur l’impact de la nouvelle réglementation relative aux chèques, introduite en 2024.
L’effet financier immédiat est estimé à 1,25 million de dinars, mais pourrait atteindre à terme près de 12 millions de dinars sur les exercices futurs.
Un engagement potentiel significatif, qui reste encore partiellement incertain et dépendra de l’évolution du cadre d’application de la réforme.
Une gouvernance perfectible
Le rapport spécial des commissaires aux comptes relève par ailleurs la conclusion d’une convention entre la banque et la Foire internationale de Tunis sans autorisation préalable du conseil d’administration, comme l’exige la réglementation.
Les auditeurs précisent que cette opération s’inscrit dans un contexte de relations capitalistiques et managériales étroites : un cadre de la banque a été détaché en tant que directeur général de la société, dans laquelle il détient une participation (1,255%), tandis que cette dernière est elle-même majoritairement (68,255%) contrôlée par le groupe Al Baraka.
Cette configuration rapproche la convention d’une opération intra-groupe, dont la formalisation aurait dû respecter en amont les procédures de gouvernance. L’irrégularité a toutefois été régularisée a posteriori lors d’un conseil d’administration tenu en mars 2026.
Une croissance portée par des ressources à risque partagé
La progression de l’activité s’appuie largement sur l’augmentation des ressources collectées. Les dépôts et fonds confiés par la clientèle dépassent 1,7 milliard de dinars, en forte hausse par rapport à l’année précédente.
Mais une part importante de ces ressources correspond à des fonds d’investissement confiés à la banque dans le cadre de contrats de participation, dont la rémunération dépend directement de la performance des financements réalisés.
Autrement dit, une partie des clients n’est pas seulement déposante : elle est également exposée au risque.
Un risque encore partiellement couvert
Au niveau individuel, les créances classées représentent 5,9 % des engagements. Leur taux de couverture ressort à 44 %, un niveau inférieur à celui observé en consolidé.
Autrement dit, moins de la moitié des créances à risque est provisionnée au niveau de la banque elle-même, ce qui traduit une exposition encore partiellement couverte.
Malgré la progression du produit net bancaire et l’augmentation des encours, le résultat d’exploitation reste globalement stable, traduisant une croissance qui s’accompagne d’un coût du risque plus élevé et d’une rentabilité opérationnelle sous pression.
Des résultats solides… mais à interpréter autrement
Au final, Al Baraka Bank présente une situation contrastée.
D’un côté, une activité en croissance, des revenus en hausse et un résultat positif. De l’autre, une rentabilité partiellement neutralisée par la montée du risque, des revenus différés ou non comptabilisés, et un modèle qui redistribue le risque au-delà de la seule institution.
Les commissaires aux comptes ne contestent pas les chiffres. Mais ils en rappellent les règles de construction et, implicitement, leurs limites.
Rien à redire sur les comptes. Tout à comprendre dans la manière de les lire.
Raouf Ben Hédi
Cliquer ici pour lire les états financiers individuels d’Al Baraka Bank
Cliquer ici pour lire les états financiers consolidés d’Al Baraka Bank
















Commentaire
Mariem Kraiem
L’article propose une lecture partielle et techniquement discutable des états financiers de la banque. Plusieurs éléments sont interprétés hors de leur contexte comptable et prudentiel, notamment en ce qui concerne les mécanismes propres à la finance participative.
Les résultats publiés traduisent au contraire une dynamique de croissance, avec une progression de l’activité et un renforcement des fondamentaux financiers. Une lecture strictement conventionnelle de ces comptes peut conduire à des conclusions inexactes ou excessivement alarmistes.
Mariem KRAIEM, Expert Comptable