Le plafonnement des prix et des marges sur l’eau minérale conditionnée permettra-t-il réellement de résoudre les tensions qui secouent le marché depuis plusieurs semaines ? Pour l’économiste Aram Belhadj, cette réponse administrative pourrait au contraire produire des effets pervers dans un contexte de pénurie persistante, en favorisant notamment le marché parallèle et un décalage entre les tarifs officiels et les prix réellement payés par les consommateurs.
Dans un post publié jeudi 20 août 2026, l’économiste Aram Belhadj, docteur en sciences économiques et enseignant-chercheur à l’Université de Carthage, a livré une lecture critique de la réponse apportée par les autorités à la crise de l’eau embouteillée.
Pour M. Belhadj, le problème se situe en amont de la chaîne de valeur, alors que la décision des autorités porte sur ses derniers maillons.
« Le plafonnement des prix des eaux minérales conditionnées constitue une intervention sur les derniers maillons de la chaîne de valeur, à savoir la distribution et la fixation des prix, alors que le véritable problème se situe au début de la chaîne, au niveau de la production », estime-t-il.

Agir sur les prix alors que l’eau reste rare
L’analyse de l’économiste intervient alors que le marché connaît depuis plusieurs semaines de fortes tensions. Rayons vides, arrivages irréguliers et files d’attente sont devenus familiers dans certains commerces, tandis que plusieurs explications ont été avancées au fil de la crise : forte hausse de la consommation sous l’effet de la chaleur, coupures d’électricité, épuisement des stocks régulateurs, difficultés liées aux matières premières, perturbations des circuits de distribution ou encore spéculation.
Mercredi 19 août, le ministère du Commerce et du Développement des exportations a décidé de plafonner les marges bénéficiaires appliquées à la vente des eaux minérales conditionnées. La marge bénéficiaire brute maximale a été fixée à 15% par bouteille pour le commerce de gros et à 15% pour le commerce de détail, sur la base du prix d’achat net figurant sur les factures.
Des prix maximums de vente au public ont également été arrêtés : 600 millimes pour la bouteille de 0,5 litre, 800 millimes pour celle d’un litre, 850 millimes pour celle de 1,5 litre et 950 millimes pour celle de deux litres.
Le ministère a parallèlement renforcé les exigences entourant les circuits de distribution, la facturation et la traçabilité des transactions, en prévenant que les infractions seraient poursuivies et sanctionnées.
Pour M. Belhadj, cette manière de procéder relève d’« un schéma classique de la politique économique tunisienne, fondé essentiellement sur des décisions administratives rapides au lieu d’aller vers des solutions permettant un traitement structurel du problème ».
Le risque d’un décalage entre prix officiel et prix réellement payé
L’économiste pointe surtout un effet pervers possible du plafonnement lorsque le produit concerné demeure rare.
« À mon avis, ce plafonnement nous conduira, dans un contexte de pénurie réelle et persistante, à approfondir le marché parallèle des eaux minérales conditionnées en Tunisie et à créer un décalage entre les prix imposés par l’autorité de tutelle et ceux imposés au citoyen au moment de la vente », avertit-il.
La mise en garde prend un relief particulier au regard de la situation observée ces dernières semaines. Malgré plusieurs annonces successives de retour à la normale, l’eau embouteillée demeure difficile à trouver dans certains points de vente. Mercredi encore, à l’Ariana, l’arrivée d’un camion chargé de bouteilles avait rapidement provoqué une file d’attente, certains automobilistes s’arrêtant pour tenter de repartir avec quelques packs.
Le président de la Chambre syndicale des boissons non alcoolisées, Lassâad Mzah, a toutefois assuré, jeudi 20 août sur Jawhara FM, que la production nationale n’avait pas enregistré de baisse générale. Des perturbations ponctuelles ont bien touché certaines unités en raison des coupures d’électricité, mais l’essentiel de la tension proviendrait, selon lui, d’une consommation ayant fortement augmenté sous l’effet de la chaleur, face à une production globalement stable et à des stocks régulateurs déjà fortement sollicités.
Les producteurs affirment, de leur côté, ne pas avoir augmenté leurs prix malgré la hausse de leurs coûts. M. Mzah a également rappelé que les montants annoncés par le ministère constituent des plafonds et non des tarifs devant obligatoirement être appliqués par tous les commerçants.
Les difficultés rencontrées en amont de la chaîne ne peuvent toutefois être écartées. Fin juillet, le président de la Chambre syndicale des grandes surfaces, Hédi Baccour, avait révélé que les délestages n’avaient pas seulement interrompu les lignes d’embouteillage : ils avaient également endommagé certains équipements de production. Plusieurs machines avaient dû être réparées avant de reprendre leur activité, tandis que le redémarrage des chaînes après les coupures nécessitait lui-même un certain délai. Les effets des délestages avaient ainsi pesé sur les capacités de production au-delà des seules heures d’interruption du courant.
Ces difficultés prennent un relief particulier alors que les délestages ont déjà repris. Mercredi 19 août, la Steg a annoncé des coupures tournantes dans de nombreuses régions du pays, prévues entre 13h30 et 17 heures et pouvant durer jusqu’à deux heures par interruption, afin de préserver la sécurité et la pérennité du réseau électrique. Cette reprise intervient alors qu’un nouvel épisode de forte chaleur est attendu à partir de samedi 22 août, avec un pic dimanche et lundi et des températures pouvant atteindre 46 degrés. Le précédent de juillet a montré que les conséquences des délestages pouvaient dépasser les seules heures d’interruption du courant et affecter durablement certains équipements de production. Leur retour, conjugué à une nouvelle hausse attendue des températures et donc potentiellement de la demande en eau embouteillée, ajoute ainsi un facteur de tension supplémentaire sur un marché dont l’approvisionnement n’a toujours pas retrouvé une situation normale.
Une pénurie qui précède le plafonnement
La crise ne date pas de la décision prise mercredi. L’eau embouteillée se raréfie dans les commerces depuis la fin du mois de juillet. Le 28 juillet, l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie (ONTH) assurait encore que les quantités disponibles étaient suffisantes et évoquait une « crise artificielle », alimentée notamment par les achats de précaution.
Dès le lendemain, Lassâad Mzah reconnaissait pourtant l’existence d’un manque et annonçait un retour à la normale au début du mois d’août. Plusieurs échéances se sont ensuite succédé sans amélioration durable dans les rayons. Mi-août, les professionnels évoquaient encore plusieurs semaines de tensions, alors que les consommateurs continuaient à faire face à des arrivages irréguliers.
Entre-temps, les services du ministère du Commerce ont multiplié les opérations de contrôle et saisi plus de 147.000 litres d’eau conditionnée pour différentes infractions liées notamment à la transparence des transactions et au respect des prix.
Le plafonnement des marges et des prix ajoute désormais un nouvel instrument à une réponse jusque-là largement centrée sur le contrôle du marché et des circuits de distribution. Mais la question de fond demeure : fixer administrativement le prix d’un produit ne garantit pas sa disponibilité à ce prix.
C’est précisément le risque soulevé par Aram Belhadj : tant que la rareté persiste, le prix affiché par l’administration pourrait ne pas être celui auquel le consommateur parvient réellement à se procurer sa bouteille d’eau.
I.N.












