Épisode 1 – À la Kasbah, les coups ; à Carthage, les courbettes
Imed Aouled Jebril et Fatma Mseddi ont enfin identifié la responsable de tous les malheurs tunisiens. Ce n’est pas le président qui détermine la politique générale, choisit ses orientations fondamentales, nomme le gouvernement et peut le révoquer. Non, c’est Sarra Zaafrani Zenzri. Quelle chance : elle est plus accessible et, surtout, beaucoup moins dangereuse à attaquer.
Imed Aouled Jebril a pourtant produit un excellent réquisitoire. Codes bloqués, conseils ministériels à répétition, projets sans calendrier, entreprises publiques gérées au gré des crises, absence de transparence : son inventaire est précis et largement justifié. Il observe même que les mêmes dossiers ont traversé les gouvernements de Najla Bouden, Ahmed Hachani, Kamel Maddouri et Sarra Zaafrani Zenzri. Quatre gouvernements, les mêmes blocages et le même président. Le député a trouvé le dénominateur commun, puis il a soigneusement barré son nom.
Le député réclame la reddition des comptes avec une admirable fermeté, à condition que les comptes s’arrêtent à la Kasbah et ne remontent surtout pas jusqu’à celui qui les tient.
Fatma Mseddi réalise une contorsion encore plus admirable. Cette fidèle du processus du 25-Juillet énumère les coupures d’eau et d’électricité, les pénuries de carburant et d’eau minérale, l’état des transports, de Tunisair et des entreprises publiques, avant de décréter que « ce gouvernement a échoué ». Elle réclame une « troisième voie » et précise qu’elle veut « une véritable réforme, pas une rotation des personnes ». Sa solution consiste pourtant à faire tourner les personnes à la Kasbah tout en conservant le même président, la même doctrine et les mêmes interdits. La troisième voie ressemble furieusement à la première, avec un nouveau passager sur le siège arrière.
Fatma Mseddi exige que les responsables rendent des comptes « quel que soit leur poste ». Tous les postes, donc, sauf un.
La Constitution de 2022 ne laisse pourtant aucune place au doute. Son article 100 confie au président la politique générale de l’État et ses options fondamentales. L’article 111 charge le gouvernement de les mettre en œuvre conformément aux orientations présidentielles.
Sarra Zaafrani Zenzri peut mieux coordonner, mieux communiquer et exécuter plus rapidement. Elle doit répondre de ses propres défaillances. Mais elle ne peut changer la ligne fixée à Carthage. Qu’elle tente seulement d’engager les réformes du FMI refusées par Kaïs Saïed, de privatiser une entreprise publique ou d’enterrer les sociétés communautaires, et les mêmes députés qui lui reprochent aujourd’hui son immobilisme seraient les premiers à l’accuser de trahir le président.
Depuis le 25 juillet 2021, Sarra Zaafrani Zenzri est la quatrième personne nommée à la tête du gouvernement. Les titulaires changent, les politiques et les résultats demeurent. Continuer à réclamer la tête de l’exécutante pour épargner celui qui écrit la partition ne relève plus du contrôle parlementaire, mais de la lâcheté politique.
Le courage de nos députés connaît lui aussi de sérieux problèmes de transport : il arrive jusqu’à la Kasbah, mais ne trouve jamais le chemin de Carthage.
Épisode 2 – L’eau manque, le tarif est prêt
Le gouvernement tunisien vient d’accomplir une prouesse administrative remarquable : fixer avec précision le prix d’un produit introuvable. La bouteille d’un demi-litre ne devra pas dépasser 600 millimes, celle d’un litre 800 millimes, celle d’un litre et demi 850 millimes et celle de deux litres 950 millimes. Le citoyen sait désormais exactement combien lui aurait coûté la bouteille qu’il n’a pas trouvée.
Depuis la fin juillet, les rayons se vident, les arrivages deviennent irréguliers et certaines grandes surfaces rationnent les packs. L’Office national du thermalisme a commencé par parler de « crise artificielle », niant toute pénurie. Dès le lendemain, les producteurs ont reconnu le manque. Depuis, les dates de retour à la normale défilent plus vite que les bouteilles : 3 août, 9 août, 10 août, fin août, peut-être septembre. L’eau ne revient pas, mais son calendrier voyage beaucoup.
Le ministère du Commerce a bien saisi 147.000 litres en quelques semaines. Cela représente moins de 1,5 % de la consommation d’une seule journée de pointe. La spéculation existe et certains commerçants profitent évidemment de la rareté. Mais ces pratiques n’expliquent ni les délestages de la Steg qui arrêtent et endommagent les machines, ni l’épuisement des stocks, ni les difficultés d’approvisionnement en plastique, ni l’incapacité des producteurs à suivre une demande exceptionnelle.
Faute de résoudre ces problèmes, le gouvernement s’est donc tourné vers le dernier maillon de la chaîne. Il a plafonné à 15 % la marge des grossistes, à 15 % celle des détaillants et menacé les contrevenants de sanctions. Protéger le consommateur contre les abus est parfaitement légitime. Encore faudrait-il qu’il reste quelque chose à lui vendre.
Comme l’explique l’économiste Aram Belhadj, le problème se situe en amont, au niveau de la production, tandis que la réponse administrative frappe l’aval. En période de pénurie, le plafonnement peut même nourrir le marché parallèle et creuser l’écart entre le prix officiel et celui réellement payé. Le gouvernement aura alors créé le prochain problème qu’il pourra combattre à grand renfort de contrôles et de communiqués.
C’est le vieux réflexe populiste : s’attaquer au commerçant visible plutôt qu’aux causes complexes. Contrôler la facture d’une épicerie est plus facile que d’expliquer les défaillances de la Steg, le silence de la Sonede, le déni de l’Office du thermalisme et l’absence d’un état fiable des stocks et de la production.
Après quatre semaines de pénurie, le gouvernement a finalement réussi à faire revenir l’eau quelque part : dans ses grilles tarifaires. Dans les commerces, le rayon reste vide, mais il est désormais vide dans le strict respect des prix officiels.
Épisode 3 – Ni avenir ici, ni place là-bas
Il s’appelle Moussa Aouissaoui. Il a 23 ans et il s’est suicidé cette semaine.
L’Allemagne l’a expulsé à l’aube du lundi 17 août. Il cherchait, selon ses proches, à régulariser sa situation. Lorsqu’il a retrouvé sa famille à Bouhajla, dans le gouvernorat de Kairouan, son état psychologique était décrit comme particulièrement fragile. Le lendemain, Moussa a mis fin à ses jours.
Un suicide n’a jamais une cause unique et aucune enquête ne permet, à ce stade, d’attribuer directement son geste à son expulsion. Mais lorsqu’un jeune homme meurt au lendemain d’un retour forcé, la décence interdit de ranger son histoire dans la colonne des faits divers et de passer à la statistique suivante.
Des statistiques, il y en a pourtant. L’Allemagne a expulsé 273 Tunisiens en 2023, 366 en 2024 et 498 en 2025. Une hausse de plus de 80 % en deux ans. Pour les administrations européennes, ce sont des procédures exécutées et des objectifs de retour atteints. Pour les familles tunisiennes, ce sont des enfants qui reviennent avec un projet de vie brisé.
Kaïs Saïed affirme régulièrement que la Tunisie ne sera jamais « le gardien des frontières » de l’Europe.
La formule est droite, souveraine et martiale.
La pratique est beaucoup plus souple.
Le mémorandum conclu avec l’Union européenne en juillet 2023 prévoit explicitement de renforcer la coopération en matière de retour, de réadmission et de réintégration. Lorsque les personnes expulsées ne disposent pas de passeport valide, les autorités consulaires tunisiennes délivrent les laissez-passer nécessaires à leur renvoi.
L’État tunisien parvient ainsi à fournir à l’Europe les papiers permettant de récupérer ses jeunes. Il peine toujours à fournir à ces mêmes jeunes les raisons de rester.
Voilà le véritable bilan derrière les discours sur la souveraineté. Un président s’accroche à ses sociétés communautaires, à son économie administrée et à une conception moyenâgeuse du monde qui tourne le dos aux réformes, pendant que des milliers de jeunes ne rêvent plus de changer leur pays, mais seulement de le quitter. Ils ne croient ni aux conseils ministériels, ni aux plans de développement, ni aux promesses d’un État social incapable de leur garantir un emploi, un service public digne ou une perspective.
Puis l’Europe ferme la porte. Elle applique ses lois, organise les expulsions et remet aux autorités tunisiennes ceux dont elle ne veut plus. Le retour est présenté comme l’achèvement d’une procédure administrative. Pour celui qui avait placé tout son avenir dans le départ, il peut ressembler à l’effacement de sa dernière issue.
À Carthage, on se tient debout dans les discours et l’on fait la courbette dans les procédures. On promet de traiter les causes de la migration, puis on collabore au traitement de ses conséquences. Les avions ramènent les jeunes que le pays n’avait déjà pas su retenir.
Moussa avait 23 ans. Son pays n’avait pas su lui donner envie de rester. L’Europe n’a pas voulu le laisser vivre ailleurs. Entre un pouvoir qui expulse sa jeunesse sans même la mettre dans un avion et une Europe qui la lui renvoie, il n’a finalement trouvé aucune terre où déposer son avenir.











3 commentaires
Une Tunisie bonne poire jusqu'à plus soif...
Une Tunisie qui déborde d’indulgence, de crédulité et de bonté d’âme hors de propos Qômme de mérite envers certain.e.s
Une Tunisie qui manque de fermeté, de vigilance et de clairvoyance.
Régime après régime.
Derniers épisodes en Kours.
« Final season. »
Qômplètement terminée.
Très bientôt.
Plus de mauvaises séries à rallonge dès lors.
Plus jamais de cette Tunisie bonne poire jusqu’à plus soif.
Plus jamais de cette Tunisie qui ne sait pas en garder, de poire, pour la soif.
De la sale soif imamatriKulée QômcepSion à celle de fond de Françalgériatrie.
Toutes antidémocratiques et contre révolutionnaires des plus salées.
De solides et juteuses poires à leurs foutre pleines poires à ces assoiffeurs dorénavant…
« Kooling breaKS Qôming to the end », Ô Klebs du KleptoKlub !
« Fury roast » then » Fury road » back to your sQôm, affreux Immollahrtan Jojo…
https://m.youtube.com/watch?v=vnwABqI_n38&pp=ygUWaHlkcmF0aW9uIGJyZWFrIGJ1bXBlcg%3D%3D
https://m.youtube.com/watch?v=d605rM0U3x0&pp=ygUVZnVyeSByb2FkIHdhdGVyIHNob3J0
Vladimir Guez
Moussa meurt et vous nous racontez l’histoire du pays qui le renvoit (ou il n’avait rien a y faire) et du le pays qui reprends (comme il est de son devoir de le faire).
Grosso modo vous nous dites que Moussa n’avait pas sa place et que c’est la faute des autres sauf des principaux responsables, c’est a dire ses parents qui l’on fait naitre. Par hypocrisie vous eludez la question centrale qui est a l’origine du mal pour phosphorer sur les symptômes et les conséquences.
La débilité dans laquelle on baigne rend ce discours normal et banal.
Je connais un nouveau Moussa qui va naître. L’aide ménagere que ma mère emploie a 1000 dinars par mois vient de démissionner hier après 6 mois de travail.
Elle attend son cinquième enfant et les 6 mois de travail n’ont servi qu’a constituer un pactole pour payer la harga de l’aîné de la fraterie.
Ce jeune couple dont le mari et la femme travaillent aurait pu vivre dignement. Elever un ou deux enfants dans un bonheur simple et leur offrir des etudes.
La débilité alimentée par la croyance religieuse les éloignant de la contraception et valorisant leur fécondité et les prétention a un droit a migration ppur s’installer chez les autres même si vius n’êtes pas les bienvenus, en a décidé autrement.
Hannibal
Quand on a un cancer et on refuse les traitements qui permettent de le soigner pendant que c’est possible et d’éviter le stade IV et les métastases, on s’oriente vers le suicide qui n’a aucun sens.