« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline. » La formule est restée célèbre grâce à John Fitzgerald Kennedy. Le président américain l’avait prononcée le 21 avril 1961, quelques jours après le désastre de la baie des Cochons.
Mais Kennedy avait ajouté quelque chose que l’on oublie souvent. Il avait déclaré qu’il était le responsable du gouvernement et qu’il ne cherchait pas à dissimuler sa responsabilité.
La défaite était peut-être orpheline. Lui acceptait d’en être le père.
En Tunisie, c’est exactement l’inverse qui se produit.
Depuis quelques jours, des comptes très suivis sur les réseaux sociaux et connus pour leur soutien indéfectible à Kaïs Saïed réclament un remaniement ministériel. Le gouvernement aurait échoué dans la gestion des crises quotidiennes et il faudrait donc changer les ministres.
Les mêmes comptes nous expliquent parallèlement qu’un immense complot serait en cours contre la Tunisie. Pour les uns, il est occidental. Pour d’autres, sioniste. Il viserait à démanteler l’Afrique du Nord, à modifier sa géographie politique et démographique et à reproduire le scénario syrien.
D’un côté, le gouvernement est responsable des échecs. De l’autre, l’étranger est responsable des échecs.
Il ne manque qu’un responsable : Kaïs Saïed.
Mais qui gouverne la Tunisie ?
La question paraît saugrenue. Elle ne l’est manifestement plus. Il suffit de lire la Constitution écrite par Kaïs Saïed en 2022.
Son article 100 dispose que le président « détermine la politique générale de l’État et en fixe les choix fondamentaux ». L’article 111 précise que le gouvernement veille à la mise en œuvre de cette politique « conformément aux orientations et aux options définies par le Président de la République ». Et l’article 112 ajoute que le gouvernement est responsable de sa gestion devant le président.
On peut évidemment avoir de mauvais ministres. On peut leur reprocher leur incompétence, leur lenteur ou leur incapacité à exécuter correctement une politique.
Mais lorsqu’une politique échoue durablement, il devient difficile d’en exonérer celui qui la définit.
D’autant que Kaïs Saïed choisit lui-même ses chefs de gouvernement et peut mettre fin à leurs fonctions. Quatre se sont succédé en cinq ans : Najla Bouden, Ahmed Hachani, Kamel Madouri et Sarra Zaafrani Zenzri. Les institutions sont les siennes, les gouvernements sont les siens et les orientations sont les siennes.
Changer encore de ministres permettra peut-être d’améliorer leur exécution. Cela ne changera pas l’auteur de la partition.
À chaque crise son coupable
Le procédé est désormais bien rodé chez ce régime.
La Tunisie manque d’eau embouteillée depuis plusieurs semaines ? On arrête des spéculateurs et on annonce l’injection de bouteilles sur le marché. Mais le ministère ne produit aucune explication publique sur les causes profondes d’une pénurie qui dure.
L’électricité est coupée ? Kaïs Saïed parle d’« actes prémédités » et d’ennemis de la patrie.
La Steg, elle, explique publiquement ses délestages par le déséquilibre entre production et consommation. Les investissements de production se sont effondrés et des centaines de mégawatts de projets sont bloqués. Des enquêtes ont été ouvertes, certes, mais aucune conclusion publique détaillée n’a jusqu’ici identifié les auteurs et l’étendue d’une entreprise de sabotage.
Pourquoi chercher des ennemis invisibles quand les défaillances visibles suffisent à expliquer une bonne partie des problèmes ?
Même logique avec l’économie. La spéculation devient l’explication commode des pénuries et des hausses de prix. Le pouvoir multiplie les discours contre les lobbys et ceux qui affameraient le peuple. Pendant ce temps, la croissance reste faible, l’endettement s’est aggravé et aucun des projets présidentiels n’est achevé.
Et parfois, le silence
Il existe cependant des drames auxquels on ne trouve pas facilement de spéculateur ou de saboteur à opposer.
Ben Guerdane vient d’enterrer onze de ses enfants, morts noyés en tentant de rejoindre clandestinement l’Europe, un naufrage qui a fait douze morts au total. La même semaine, un douzième enfant de la ville mourait à des milliers de kilomètres de là, dans un centre de rétention en Italie. Deux drames, une seule ville et aucune réaction officielle à la hauteur. Pas même un représentant de l’État aux funérailles.
Dans les prisons, des ONG signalent ces derniers jours plusieurs décès. Là encore, les autorités gardent le silence.
Le paradoxe est saisissant. Ces mêmes autorités poursuivent ceux qui critiquent les conditions carcérales. Sonia Dahmani a notamment été condamnée pour des déclarations sur les prisons. Et les journalistes sont régulièrement invités à chercher l’information auprès des sources officielles.
Encore faudrait-il que les sources officielles parlent.
Lorsqu’elles accusent, elles sont intarissables. Lorsqu’elles doivent expliquer, elles deviennent muettes.
L’Occident, ce coupable idéal
Et voici maintenant le grand complot occidental. Des comptes très suivis et connus pour leur soutien à Kaïs Saïed évoquent ces derniers jours un plan visant à déstabiliser la Tunisie, l’Algérie et la Libye, à démanteler l’Afrique du Nord ou même à en modifier la géographie politique et démographique. Certains y voient un plan occidental, d’autres un plan sioniste. L’opposition tunisienne serait même, à en croire l’un d’eux, associée à l’entreprise, juste pour déstabiliser et déloger Kaïd Saïed.
Quelles preuves ? Quels documents ? Quels responsables ? Quels actes précis ? Rien de tout cela n’est avancé.
Pendant ce temps, les problèmes bien réels de la Tunisie sont autrement mieux documentés. Vendredi, l’Union européenne a publié son rapport sur les droits humains et la démocratie. Le constat sur la Tunisie est sévère : dégradation de l’État de droit, restrictions des libertés, détentions arbitraires, atteintes à l’indépendance judiciaire et pressions sur les journalistes, les avocats et la société civile.
On peut évidemment contester ce diagnostic, dénoncer les contradictions européennes et rappeler que Bruxelles sait fermer les yeux sur bien des dérives lorsque ses intérêts migratoires l’exigent. Mais ce rapport a au moins un mérite : ses griefs sont identifiés et peuvent être discutés, contestés ou réfutés point par point.
Le grand plan occidental de démantèlement de l’Afrique du Nord, lui, reste à documenter.
Les ministres échouent. Les spéculateurs affament. Les saboteurs coupent l’électricité. Les opposants conspirent. L’Occident déstabilise. Les sionistes complotent.
Tout le monde gouverne donc la Tunisie, sauf celui auquel la Constitution donne le pouvoir de définir sa politique.
John Kennedy avait compris la formule autrement. Après l’un des plus grands fiascos de sa présidence, il n’avait pas changé de sujet ni cherché un orphelinat où déposer sa défaite. Il avait assumé.
Kaïs Saïed a voulu être le seul maître à bord. Il l’est devenu.
Sauf qu’il ne peut en aucun cas réclamer la paternité exclusive du pouvoir tout en rendant chacune de ses défaites orpheline.











2 commentaires
"We chose to go to the democratic moon...not to zuhell zaïfoon."
: معاوية بن أبي سفيان
» لَوْ أَنَّ بَيْنِي وَبَيْنَ النَّاسِ شَعْرَةً مَا انْقَطَعَتْ، كَانُوا إِذَا مَدُّوهَا أَرْخَيْتُهَا، وَإِذَا أَرْخَوْهَا مَدَدْتُهَا »
: عمر بن الخطاب
« لَوْ أَنَّ بَغْلَةً تَعَثَّرَتْ فِي الْعِرَاقِ لَخَشِيتُ أَنْ يَسْأَلَنِي اللَّهُ عَنْهَا: لِمَ لَمْ تُسَوِّ لَهَا الطَّرِيقَ يَا عُمَرُ؟
: ابن خلدون
» النَّاسُ يَتَبَاعَدُونَ عَنِ الدَّوْلَةِ إِذَا هَرِمَتْ، وَيَقْتَرِبُونَ مِنْهَا مَا دَامَتْ فَتِيَّةً »
: زيفون ابن الياباني و الإيراني ونني نني جك الخردوق والملالي
https://m.youtube.com/watch?v=sm4S0TJRUI8&pp=ygUUbGFpcyBzYWllZCBkYW1lIGRhbWU%3D
Fares
داخل في الربح خارج من الخسارة
Le comble de la bêtise est de continuer à faire la même bêtise tout en s’attendant à des résultats différents.
Est-ce ce régime croît sincèrement qu’un remaniement ministériel va régler les problèmes ou bien essaye-t-il de bénéficier d’ une autre période de grâce de 12 à 18 mois avant le prochain remaniement? Qu’aura le prochain gouvernement de différent comparé aux 4 prédécesseurs? Est-ce que le sommet de l’État a conduit une comparaison analytique pour comprendre ce qu’a foiré avec les gouvernements précédents afin de corriger le tir? Est-ce ces décisions de remaniements à la chaîne sont dirigées par les données? Est-ce qu’elle sont dirigées par la farine? Ou simplement des tentatives pas très intelligentes pour faire avaler des couleuvres aux tunisiens ?
On se demande aussi pourquoi les sionistes en voudraient à quelqu’un comme Kaisoun, inutile de rentrer dans des détails que tout le peuple connaît déjà 🙄🙄