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Il faut du courage pour être Dieudonné ou Karoui, beaucoup moins pour être Saïdani

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Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 – Le courage de dire qu’on est lâche

    Il fallait oser. Ahmed Saïdani l’a fait.

    Le député s’est adressé cette semaine aux chômeurs de longue durée qui attendent toujours leur recrutement dans la fonction publique. Le Parlement avait pourtant voté la loi 18 et inscrit les crédits nécessaires dans la Loi de finances 2026. Les députés avaient forcé la main à une administration qui ne voulait pas de cette mesure et qui répétait que les moyens manquaient. Mais à l’époque, le volontarisme parlementaire avait réponse à tout : votez d’abord, les milliards suivront.

    Ils n’ont pas suivi.

    Rattrapé par cette chose terriblement antipathique qu’on appelle la réalité budgétaire, Ahmed Saïdani a donc présenté ses excuses aux concernés. Et notre député zakafounien a poussé la sincérité jusqu’à cette confession admirable : « Je n’ai pas le courage de démissionner. »

    Il faut mesurer la prouesse. Jusqu’ici, en politique, on connaissait le courage de démissionner. Ahmed Saïdani vient d’inventer une catégorie autrement plus accessible : le courage d’avouer qu’on n’a pas le courage de démissionner. À ce rythme, bientôt, ne rien assumer deviendra une forme supérieure de responsabilité politique.

    Le courage, pourtant, Ahmed Saïdani sait parfois où le trouver.

    En juin dernier, il en avait suffisamment pour voter contre les demandes de levée d’immunité visant des collègues députés. Il en avait eu aussi lorsqu’il fallait voter une loi malgré les réticences de l’administration et promettre des recrutements dont l’État s’avère aujourd’hui incapable d’assurer l’exécution.

    Là, du courage, il y en avait à revendre.

    Il faut dire que c’était du courage particulièrement confortable : la facture serait payée par quelqu’un d’autre.

    Mais lorsqu’il s’agit de payer soi-même, de poser son mandat sur la table et de transformer ses excuses en conséquence politique, notre héros découvre soudain les limites de sa bravoure.

    Au moins, Ahmed Saïdani aura réussi une chose : donner enfin au courage zakafounien sa définition.

    C’est le courage de tout risquer, à condition que ce soit les autres qui prennent les risques.

    Épisode 2 — Septembre, le mois où la Tunisie a déjoué tous les complots

    Le grand humoriste Hatem Karoui a dressé cette semaine la liste des principales réalisations de la Tunisie durant le mois de septembre. Nous la reproduisons, traduite et légèrement enrichie, tant elle mérite de passer à la postérité.

    1/ Adoption du régime des deux séances.

    2/ Installation de plus de deux millions d’élèves sur les bancs de l’école.

    3/ Envoi des convocations aux joueurs de l’équipe nationale pour le premier stage sous la direction de Mouine Chaâbani, avec les forfaits enregistrés d’Ellyes Skhiri et Rani Khedira.

    4/ Baisse des températures.

    5/ Arrestation d’un réseau de trafic de cocaïne composé de treize personnes, parmi lesquelles un jeune rappeur célèbre.

    6/ Fuite d’un document nous apprenant que certains jouent à touche-pipi avec certains autres.

    7/ Confirmation que les coupures d’eau et d’électricité de cet été étaient le fruit d’un complot.

    8/ Intention d’une entreprise automobile chinoise de réfléchir à l’éventualité d’investir en Tunisie quelque trois millions de dollars.

    9/ Appel de la Tunisie à accélérer la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, resté incapable d’assumer son rôle dans le maintien de la paix et de la sécurité internationales.

    À cette liste déjà impressionnante, on se permet d’ajouter deux autres grandes réalisations de septembre.

    10/ Arrestation du journaliste Mohamed Yousfi et de l’avocat Ghazi Mrabet. Un mois riche en réalisations ne pouvait évidemment pas se limiter à faire rentrer les enfants à l’école et baisser la température.

    11/ Arrestation d’une autre avocate dans une affaire de stupéfiants. Avec une innovation remarquable : contrairement à Ghazi Mrabet, dont le nom a été abondamment jeté sur la place publique avant tout jugement, l’identité de cette avocate zakafounienne a été soigneusement préservée. La présomption d’innocence fonctionne donc parfaitement en Tunisie. Il suffit simplement de savoir où s’inscrire.

    Nous nous arrêterons là, comme Hatem Karoui, compte tenu de la densité exceptionnelle de ces réalisations. D’autant que septembre n’est même pas terminé.

    Il reste encore onze jours.

    Onze jours pour arrêter quelques personnes, déjouer deux ou trois complots, faire baisser encore un peu la température et, pourquoi pas, réformer définitivement le Conseil de sécurité.

    Souhaitons surtout bonne chance au mois d’octobre. Après un tel bilan, il va devoir se surpasser pour ne pas être accusé de complot contre septembre.

    Épisode 3 — Prière de rire dans les limites de la loi

    En ces temps moroses, il faut reconnaître à Hatem Karoui un certain courage. L’humoriste est une espèce dont l’espace vital se réduit dangereusement, y compris de l’autre côté de la Méditerranée.

    En France, Dieudonné M’Bala M’Bala a été condamné cette semaine à six mois de prison ferme à domicile sous bracelet électronique, notamment pour apologie du terrorisme.

    Son crime humoristique ? Le 7 octobre 2024, il avait célébré « une date merveilleuse, extraordinaire, féerique ». Puis révélé qu’il parlait de l’anniversaire de sa fille, née quinze ans plus tôt un 7 octobre.

    On peut trouver la blague abjecte. On peut ne pas rire. On peut détester Dieudonné. La justice française, elle, est allée plus loin : elle a considéré que l’artifice permettait de présenter les attaques du 7-Octobre « sous un jour très favorable ».

    Voilà donc le juge devenu critique d’humour.

    Et c’est ici que les mots deviennent intéressants.

    « Terroriste », par exemple. La France devrait connaître la fragilité historique de ce mot. Sous l’Occupation, les résistants français étaient eux aussi présentés comme des « terroristes » par l’occupant allemand, Vichy et la propagande collaborationniste. Missak Manouchian et ses compagnons, aujourd’hui honorés par la République française, furent précisément exhibés comme tels par l’Affiche rouge.

    Cela ne transforme évidemment pas, par un tour de passe-passe historique, n’importe quelle violence contre des civils en acte de résistance. Mais cela devrait au moins apprendre une chose : les mots employés par une puissance dans un conflit ne tombent jamais du ciel. « Terroriste » et « résistant » peuvent raconter deux récits radicalement opposés d’un même rapport de force. Le droit doit qualifier les actes ; le journaliste, lui, devrait toujours se demander qui lui fournit son dictionnaire.

    Même prudence avec « civil » et « colon ». Un civil reste protégé comme civil par le droit international humanitaire : son statut ne disparaît pas parce qu’on réprouve son gouvernement ou son lieu de résidence. Mais « colon » n’est pas davantage un gros mot inventé dans les cafés du Caire ou de Tunis. La Cour internationale de Justice parle elle-même de territoire palestinien occupé, d’Israël comme puissance occupante et de colonies israéliennes contraires au droit international.

    Ce qui s’est passé le 7 octobre donne ainsi lieu à deux récits radicalement opposés. Pour les uns, il s’agit d’un acte terroriste commis contre des civils. Pour les autres, d’un acte de résistance mené contre des colons. Il ne s’agit pas ici de trancher entre les deux récits, mais de constater que les mots « terroriste », « résistant », « civil » et « colon » ne racontent pas la même histoire selon celui qui tient le dictionnaire.

    Voilà le contexte que l’on aimerait également entendre lorsque la justice française se penche sur une blague.

    Dieudonné en rit entre les lignes, mais la justice française, elle, décide que cette fois la plaisanterie n’en était pas une. Dès qu’on touche à Israël, au sionisme ou aux Juifs, le terrain devient si miné que même l’humour noir finit sous bracelet électronique.

    Éric Zemmour et Marine Le Pen nous parlent depuis des années du « grand remplacement ». Ils peuvent se rassurer : dans cette affaire, il a bien eu lieu. Le juge a remplacé le critique, le tribunal a remplacé la salle de spectacle et le Code pénal a remplacé le sens de l’humour. À force de chercher de l’antisémitisme derrière l’antisionisme, il ne manque bientôt plus qu’un article au Code pénal : « Toute mauvaise blague sur Israël sera présumée antisémite jusqu’à preuve du contraire. »

    Alors que nous dénonçons chez nous l’étouffement de la parole publique, voilà que la France, patrie autoproclamée de la liberté d’expression, nous offre à son tour le spectacle d’un humoriste auquel un tribunal explique jusqu’où son humour avait le droit d’aller.

    Nous autres Tunisiens devrions donc être rassurés : même dans les grandes démocraties, on peut désormais avoir des magistrats chargés d’expliquer les blagues.

    Raymond Devos aurait eu un problème sérieux. Lui qui passait son temps à faire dire aux mots autre chose que ce qu’ils semblaient dire aurait probablement demandé au greffier si le double sens comptait double dans la peine.

    Pierre Desproges aurait nécessité une chambre correctionnelle permanente.

    Coluche aurait probablement épuisé le stock national de bracelets électroniques.

    Guy Bedos aurait eu son abonnement au tribunal.

    Quant à Thierry Le Luron, entre ses imitations, ses provocations et ses attaques contre les puissants, il aurait peut-être fallu installer directement le tribunal dans sa loge.

    C’était pourtant cela, aussi, la grande tradition française de l’humour : le mauvais goût, l’outrance, l’insolence, le droit de rire de ce qui ne fait pas rire tout le monde. Pas parce que toute plaisanterie serait intelligente. Mais parce qu’une plaisanterie intelligente n’a généralement besoin d’aucun courage pour être racontée.

    Dieudonné traîne un lourd passé judiciaire et certaines de ses sorties ont dépassé depuis longtemps le simple jeu de mots. Cela autorise à le juger pour chaque infraction établie. Cela ne devrait jamais dispenser de juger chaque phrase pour ce qu’elle dit réellement.

    Sinon, nous aboutissons à une drôle de conception de la liberté : vous pouvez rire de tout, à condition qu’un magistrat rie aussi.

    Et ça, même Hatem Karoui n’aurait peut-être pas osé l’ajouter aux grandes réalisations de septembre.

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    Commentaire

    1. Hannibal

      Répondre
      19 septembre 2026 | 16h35

      Courage ! Septembre n’est pas encore fini et pourrait nous apporter encore des « surprises », amères ou douces, fausses ou vraies.

    Répondre

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