Au 31 décembre 2025, Lloyd Assurances détenait 104 millions de dinars de billets de trésorerie émis par cinq sociétés du groupe Bayahi. Une somme représentant 125 % de ses capitaux propres, qui s’élèvent à 83 millions de dinars. L’essentiel de ces placements est concentré sur la Compagnie financière d’investissement (CFI), qui finance elle-même l’assureur à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dinars. Cette circulation de fonds soulève une question fondamentale : jusqu’où une compagnie d’assurances peut-elle financer les sociétés de son groupe sans compromettre les intérêts de ses assurés ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que Lloyd affiche des résultats en recul, fait l’objet de contrôles fiscaux et a accordé à son ancien DG une indemnité de fin de service de 750.000 dinars, alors qu’il demeure au conseil d’administration.
Une compagnie d’assurances collecte des primes, indemnise des sinistres et place une partie de ses ressources pour faire face à ses engagements. Rien de plus normal. Mais lorsqu’une part importante de ces placements prend la direction des sociétés de son propre groupe, leur montant et leurs conditions méritent une attention particulière.
En effet, les états financiers 2025 de Lloyd Assurances, soumis à l’assemblée générale ordinaire du 13 octobre 2026, révèlent une organisation financière particulièrement imbriquée au sein du groupe Bayahi.
Le rapport spécial des commissaires aux comptes, Walid Ben Salah du cabinet FINOR et Fehmi Laourine du cabinet AMC Ernst & Young, permet d’en mesurer l’ampleur. Durant l’exercice, Lloyd a souscrit pour 182,2 millions de dinars de billets de trésorerie émis par cinq sociétés du groupe.
Au 31 décembre, l’encours atteint 104 millions de dinars, soit 21 millions de plus que les capitaux propres de Lloyd.
Ces derniers ont reculé de 100,666 millions de dinars en 2024 à 82,985 millions en 2025. Cette baisse s’explique principalement par l’arrivée à échéance de 17,5 millions de dinars de titres participatifs auparavant comptabilisés dans les autres capitaux propres, et non par une perte équivalente de fonds propres hors ces titres.
La comparaison avec les capitaux propres n’en demeure pas moins révélatrice de l’importance des placements intragroupe.
CFI absorbe près de neuf dinars sur dix
Sur les 104 millions de dinars de billets de trésorerie détenus par Lloyd, 90,5 millions concernent la seule Compagnie financière d’investissement (CFI), soit 87 % de l’encours total.
Durant l’exercice, Lloyd a souscrit pour 150,35 millions de dinars de billets émis par CFI. L’écart avec l’encours de clôture traduit la succession des opérations au cours de l’année.
Les quatre autres bénéficiaires sont Lloyd Immobilier, avec 7,8 millions de dinars, ATOLL avec 2,7 millions, SPIM avec deux millions et IMG avec un million.
Toutes ces conventions prévoient une rémunération au TMM+2,5.
L’assureur détient ainsi des créances importantes sur plusieurs sociétés appartenant au même groupe économique. La diversification apparente entre cinq émetteurs ne fait pas disparaître leur exposition à des risques communs.
La situation de CFI mérite une attention particulière. Cette société concentre l’essentiel des placements de Lloyd et occupe, simultanément, une place centrale dans son propre financement.
Lloyd prête 90,5 millions à CFI et lui en doit 85
Le rapport spécial révèle trois comptes courants d’associé consentis par CFI à Lloyd.
Le premier présente un encours de 28,5 millions de dinars au 31 décembre 2025. Le deuxième atteint quatre millions. Le troisième, conclu le 25 décembre 2025 pour répondre aux besoins de trésorerie de Lloyd, porte sur 30 millions de dinars.
Au total, CFI finance Lloyd à hauteur de 62,5 millions de dinars par comptes courants.
À ces montants s’ajoutent deux émissions de titres participatifs souscrites par CFI.
La première, d’un montant de 17,5 millions de dinars, est arrivée à échéance le 24 décembre 2025. Son remboursement n’était pas encore intervenu au 31 décembre. La seconde, de cinq millions de dinars, demeure en cours, avec une échéance prévue fin 2026.
L’ensemble représente 85 millions de dinars d’engagements de Lloyd envers CFI, en tenant compte des titres participatifs encore comptabilisés dans les autres capitaux propres.
D’un côté, Lloyd détient donc 90,5 millions de dinars de billets de trésorerie émis par CFI. De l’autre, cette dernière lui apporte 85 millions de dinars sous différentes formes de financement.
Les montants sont presque équivalents, mais les instruments et leurs échéances diffèrent. Leur rapprochement ne signifie pas qu’ils peuvent être juridiquement compensés.
Cette situation illustre surtout l’étendue des financements croisés. Elle pose également une question de liquidité : les 17,5 millions de dinars de titres participatifs échus constituent une somme à rembourser à CFI, alors que Lloyd conserve une exposition importante aux billets de trésorerie de cette même société.
Des millions d’intérêts dans les deux sens
Les relations entre Lloyd et CFI génèrent d’importants flux financiers.
Les billets de trésorerie CFI ont procuré à Lloyd 5,119 millions de dinars d’intérêts ordinaires et 492 000 dinars d’intérêts de retard au titre des conventions de 2025. En ajoutant 242 000 dinars liés à des conventions antérieures, les produits financiers identifiés atteignent environ 5,85 millions de dinars.
En sens inverse, les financements accordés par CFI ont occasionné des charges d’environ 9,4 millions de dinars TTC pour Lloyd : près de 3,7 millions au titre des comptes courants et 5,7 millions pour les titres participatifs.
Ces montants ne peuvent être soustraits directement pour établir un coût net, les charges étant présentées TTC et les produits selon leur propre traitement comptable. Ils donnent néanmoins la mesure des sommes qui circulent entre les deux sociétés.
Le mécanisme de rémunération des titres participatifs est particulièrement intéressant. Ceux de 17,5 millions de dinars prévoient une rémunération fixe de 8 %, complétée par une part variable correspondant à 1,2 % des primes émises.
En 2025, cette formule a généré 4,615 millions de dinars de charges TTC pour Lloyd.
Ainsi, une partie de la rémunération versée à CFI évolue avec l’activité commerciale de l’assureur. Plus le volume des primes émises augmente, plus la composante variable peut progresser.

Une couverture prudentielle à examiner
La concentration de ces placements prend une dimension particulière dans une compagnie d’assurances.
Les fonds placés doivent permettre à l’assureur de faire face à ses engagements, notamment lorsqu’il doit indemniser les sinistres de ses clients.
Les états financiers de Lloyd font apparaître, dans le tableau de représentation des provisions techniques, des engagements techniques hors recours de 277,637 millions de dinars.
En face, la compagnie présente 253,430 millions de dinars de placements admis et 40,166 millions d’autres actifs affectables, soit un total de 293,595 millions de dinars.
La couverture globale ressort ainsi à 105,75 %.
Ce taux ne renseigne toutefois pas sur la concentration des actifs retenus pour couvrir les engagements. Les documents publiés ne permettent pas d’identifier précisément quelle part des 104 millions de dinars de billets de trésorerie intragroupe entre dans les placements admis, ni d’en apprécier individuellement le traitement au regard des règles prudentielles applicables.
Une autre donnée attire l’attention. L’annexe consacrée aux placements dans les entreprises liées ne fait apparaître aucun montant, alors que Lloyd détient notamment 7,8 millions de dinars de billets de trésorerie émis par Lloyd Immobilier, sa filiale.
La classification comptable et prudentielle retenue pour ces instruments mérite donc d’être précisée.
Le rapport spécial des commissaires aux comptes détaille les conventions et leurs conditions financières. Il ne fournit pas, à lui seul, tous les éléments nécessaires pour apprécier le risque de concentration des placements.
Plus de 16 millions de dinars de plus-values boursières
Les états financiers révèlent également d’importantes opérations sur titres, dont plusieurs réalisées en décembre 2025.
Les cessions mentionnées dans le rapport spécial ont dégagé environ 16,3 millions de dinars de plus-values, dont près de 13 millions sur les actions de Tunisie Profilés Aluminium (TPR) et 3,3 millions sur celles de Sotuver.
Ce montant représente plus du double du bénéfice net de Lloyd, qui s’établit à 7,264 millions de dinars pour l’exercice 2025. Parallèlement, les revenus de placements sont passés d’environ 26,1 à 36,1 millions de dinars.
Le rapprochement mérite l’attention, même si le traitement exact de chacune de ces plus-values dans le compte de résultat doit être distingué des autres produits de placements.
Une opération se singularise par son déroulement.
Le 25 décembre 2025, Lloyd a vendu 579 842 actions TPR pour 6,378 millions de dinars, réalisant une plus-value déclarée de 3,347 millions. Le même jour, elle a racheté exactement 579 842 actions TPR pour le même montant de 6,378 millions de dinars.
Les autres ventes importantes de TPR, réalisées les 18 et 19 décembre, n’ont pas été suivies d’un rachat identique.
Le rapport spécial ne précise pas l’identité des contreparties de ces transactions. Il indique, en revanche, que les opérations des 18, 19 et 25 décembre ont été autorisées par le conseil d’administration le 20 juillet 2026, plusieurs mois après leur réalisation.
La succession de ces opérations, leur autorisation a posteriori et leur incidence comptable exacte appellent des explications.
Lloyd a également participé à la cession de Sotuver au groupe portugais BA Glass, réalisée en 2026. Comme l’avait rapporté Business News, la compagnie figurait parmi les actionnaires vendeurs avec 2 696 993 actions, représentant environ 35,1 millions de dinars au prix de 13,02 dinars par titre prévu dans l’accord de cession. CFI participait elle aussi à l’opération, pour un montant nettement supérieur.
Cette transaction est susceptible de modifier la situation de trésorerie des deux sociétés en 2026 et, par conséquent, l’appréciation du risque de contrepartie. Les comptes arrêtés fin 2025 ne permettent pas de déterminer l’utilisation ultérieure des fonds.
Le rapport spécial mentionne par ailleurs que Lloyd figure parmi les parties garantes d’un prêt d’actionnaires de six millions de dinars lié à Sotuver, CFI s’étant engagée à prendre en charge les obligations correspondantes de l’assureur. Une illustration supplémentaire des engagements financiers croisés au sein du groupe.
Cinq exercices dans le viseur du fisc
Les comptes révèlent par ailleurs deux procédures fiscales portant sur les exercices 2020 à 2024.
Pour 2020, l’administration conteste un avantage fiscal lié à un réinvestissement dans une zone de développement régional. Elle entend réduire de 3,758 millions de dinars le crédit d’impôt reportable et réclame 750.000 dinars de contributions et de pénalités. Lloyd conteste le redressement et a saisi la Commission nationale de conciliation.
Une seconde vérification, concernant les exercices 2021 à 2024, a été notifiée en décembre 2025. Une demande de prolongation de 180 jours a suivi en juillet 2026.
Les commissaires aux comptes attirent l’attention sur ces procédures dans leur rapport général du 2 octobre 2026, sans assortir leur certification des états financiers de réserves. Leurs conséquences définitives demeurent incertaines.
Des rémunérations qui grimpent et un faux départ à 750 000 dinars
Le rapport spécial réserve enfin quelques révélations sur la rémunération des dirigeants.
Yazid Sellaouti a quitté la direction générale en juillet 2025, mais pas Lloyd. Il a été nommé vice-président du conseil d’administration, pour un mandat courant jusqu’à l’assemblée générale appelée à statuer sur les comptes de 2027.
Le 22 décembre 2025, le comité de rémunération lui a néanmoins accordé une indemnité exceptionnelle de fin de service de 750.000 dinars bruts. Un départ généreusement indemnisé pour un dirigeant qui conserve une fonction au sein de la gouvernance de la compagnie.
Les commissaires aux comptes précisent qu’aucun comité de rémunération ne s’était réuni pour fixer sa rémunération en qualité de vice-président.
Son successeur, Karim Ghelala, nommé directeur général le 22 juillet 2025, perçoit désormais 30.000 dinars nets par mois, soit 360.000 dinars nets par an, hors avantages.
En 2024, lorsqu’il était directeur général adjoint, la rémunération de M. Ghelala avait été fixée à 232.800 dinars nets annuels. Sa promotion s’est donc accompagnée d’une augmentation de 54,6 % de son salaire.
En 2021, sa rémunération était de 174.720 dinars nets. Elle a ainsi plus que doublé en quatre ans. Le nouveau DG a également bénéficié d’une prime exceptionnelle de 60.000 dinars nets, versée en août 2025 au titre de ses anciennes fonctions.
Ces montants sont déclarés et leur importance ne constitue pas, en elle-même, une irrégularité. Ils éclairent néanmoins les choix de gouvernance d’une compagnie dont le bénéfice et les capitaux propres ont reculé.
Et les assurés dans tout cela ?
Ces choix de rémunération interviennent dans un exercice où le bénéfice net de Lloyd a reculé de 13,7 % et où son résultat technique non-vie a chuté de 64,8 %.
Les états financiers décrivent une compagnie dont les relations avec les sociétés du groupe Bayahi dépassent largement les participations au capital. Billets de trésorerie, comptes courants, titres participatifs, garanties et opérations sur actions composent un réseau d’engagements financiers particulièrement dense. Une organisation qui mérite des explications sur les risques de contrepartie, les échéances de remboursement et les conditions dans lesquelles ces placements contribuent à la couverture des engagements envers les assurés.
À force de faire circuler les millions entre les différentes entités du groupe, il devient difficile de distinguer les besoins de financement de chacune des sociétés de ceux de l’ensemble. Lloyd exerce toujours son métier d’assureur, mais la place prise par ces opérations conduit à s’interroger sur ses priorités.
Est-elle d’abord une compagnie d’assurances qui place ses fonds, ou une société financière qui exerce aussi le métier d’assureur ?
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Raouf Ben Hédi












