Épisode 1 — Un taux zéro pour faire baisser la tension
Pendant une quinzaine de jours, les Tunisiens ont redécouvert que l’électricité était devenue un produit intermittent. Dans certaines régions, les délestages ont duré plusieurs heures, parfois jusqu’à 24 heures. Les commerces comptaient leurs pertes, les citoyens leur colère et la Steg les mégawatts qu’elle ne pouvait plus fournir. Samedi, une importante manifestation a même réuni à Tunis quelque 2.500 citoyens excédés.
C’est dans ce climat de haute tension qu’est apparu, presque miraculeusement, le crédit d’honneur à taux zéro. Les Tunisiens réclamaient du courant ; le pouvoir leur a proposé de l’argent gratuit. Pas forcément l’argent immédiatement, naturellement. D’abord la promesse.
Le mécanisme ne date pourtant pas d’hier. Il a été inscrit dans la loi en août 2024 et son décret d’application a attendu près de deux ans. Deux années durant lesquelles il aurait pu être publié un lundi quelconque, dans une Tunisie à peu près calme. Mais non. Il a choisi de sortir du Journal officiel au moment où les délestages plongeaient le pays dans le noir et où la colère commençait à éclairer les rues.
Rien ne permet d’affirmer que le décret a été publié pour calmer les Tunisiens. La coïncidence est peut-être parfaitement innocente. Elle a seulement le mauvais goût d’être politiquement parfaite : quand la tension monte, on sort le taux zéro.
Le gouvernement aurait alors pu présenter la mesure, expliquer son fonctionnement et dire quand les banques commenceraient à recevoir les demandes. Il n’en a rien fait. Aucun ministre, aucune conférence de presse, aucune notice. Le calmant a été déposé au Journal officiel sans ordonnance ni posologie.
Puis la Banque centrale est arrivée avec sa propre prescription. Mercredi, elle a maintenu son taux directeur à 7 % pour contenir l’inflation, modérer la demande et préserver les équilibres financiers. Le pouvoir encourage donc le crédit gratuit pendant que la BCT maintient l’argent cher. L’un appuie sur l’accélérateur, l’autre sur le frein, et personne ne semble s’inquiéter des passagers.
Quand le courant ne passe plus, le pouvoir sort le taux zéro. Dommage que, du gouvernement à la BCT, l’explication soit elle aussi restée à zéro.
Épisode 2 — Après le taux zéro, la clim à zéro
Après le calmant, la thérapie de choc. La semaine dernière, le pouvoir publiait un décret promettant des crédits gratuits aux particuliers et aux PME. Cette semaine, il a envoyé contrôleurs, policiers et douaniers rendre visite aux commerçants. L’État tunisien sait varier les méthodes : une main distribue les promesses, l’autre saisit la marchandise.
Jeudi 30 juillet, plus de quinze équipes de contrôle ont été déployées dans les quatorze délégations du gouvernorat de Bizerte. À leurs côtés se trouvaient des agents des douanes, de la police municipale, de la police nationale, des forces de sécurité et des services du commerce. Le gouverneur supervisait lui-même l’opération. Pareillement à Ben Arous.
Le résultat est à la hauteur de cette impressionnante mobilisation : 102 climatiseurs saisis. Soit moins de sept appareils par équipe, sans compter policiers, douaniers et autres renforts. À ce rythme, chaque climatiseur aurait presque pu bénéficier de son propre comité d’accueil.
Les autorités assurent que ces appareils ne respectaient pas les normes énergétiques, techniques et réglementaires. Il est parfaitement légitime de protéger les consommateurs contre des équipements dangereux ou excessivement énergivores. Mais ces climatiseurs n’ont pas poussé spontanément dans les magasins de Bizerte ou de Ben Arous. Ils ont été importés, transportés, distribués, entreposés et proposés à la vente pendant des mois avant que l’État ne découvre soudain leur existence.
On aimerait donc savoir comment des produits non conformes ont pu franchir toutes ces étapes. Les douanes, mobilisées aujourd’hui pour les saisir chez les commerçants, auraient peut-être pu les arrêter un peu plus tôt. À la frontière, par exemple. Cela aurait évité le déplacement de quinze équipes et quelques procès-verbaux tardifs.
La cohérence économique est tout aussi remarquable. D’un côté, l’État promet aux PME jusqu’à 25.000 dinars de crédit sans intérêts ni garanties. De l’autre, il débarque chez certaines d’entre elles avec policiers et contrôleurs pour confisquer des marchandises qu’elles ont pu acheter en toute apparence de légalité.
Et tout cela au nom de la maîtrise de la consommation énergétique, pendant que les Tunisiens cherchent déjà à deviner à quelles heures ils pourront faire fonctionner leur climatiseur. Faute de produire suffisamment d’électricité, les autorités ont trouvé plus simple de saisir les appareils accusés d’en consommer trop.
Le gouvernement ne fournit peut-être pas le courant en continu, mais pour saisir les appareils qui le consomment, il ne manque décidément pas d’énergie.
Épisode 3 — Zéro dinar, zéro match
Après le crédit à taux zéro et la clim à zéro, voici le football à zéro match. El Gawafel de Gafsa a annoncé son retrait du championnat national 2026-2027. La saison n’a pas encore commencé, mais le club a déjà décidé qu’il ne pourrait pas la terminer. C’est une manière radicale d’éviter les mauvais résultats.
La situation prête pourtant peu à sourire. Depuis plus de dix mois, le comité directeur multiplie les communiqués, les conférences de presse et les contacts avec les autorités. Les réponses concrètes, elles, sont restées au vestiaire.
Les dettes se sont accumulées en Tunisie et à l’étranger. La FIFA envoie sanctions et mises en demeure. Les joueurs, les staffs technique et administratif, l’hôtel, le restaurant et les équipementiers attendent leur argent. Le propriétaire du siège, lui, attend depuis six mois son loyer. Plusieurs joueurs ont fini par résilier leurs contrats et le président du club a épuisé ses ressources personnelles après avoir financé une partie de la saison précédente.
Tout le monde était pourtant censé soutenir El Gawafel. La Compagnie des phosphates de Gafsa devait verser son aide, mais celle-ci a pris du retard. La FTF a suspendu sa subvention à cause de dettes vieilles de plus de dix ans. La municipalité, la Société régionale de transport, les hommes d’affaires et les investisseurs de la région sont également appelés aux abonnés absents.
Plusieurs responsables et intermédiaires qui participaient traditionnellement au financement du club ont, entre-temps, été emprisonnés dans des affaires de corruption. Aucun lien direct ne peut être établi avec la crise actuelle. Mais la situation révèle la fragilité d’un modèle reposant davantage sur les réseaux, les interventions et les arrangements que sur des ressources stables et transparentes.
Faute de solution locale, les dirigeants vont désormais écrire au président de la République, au ministre de la Jeunesse et des Sports, au gouverneur et au commissaire régional. En Tunisie, même pour payer un hôtel, un restaurant et six mois de loyer, le dernier guichet reste Carthage.
Le championnat n’a pas encore commencé, mais à Gafsa le score est déjà connu : financements, zéro ; salaires, zéro ; réponses des autorités, zéro. Pour le forfait, en revanche, El Gawafel marque le premier but de la saison.











4 commentaires
Mhammed Ben Hassine
[Le résultat est à la hauteur de cette impressionnante mobilisation]
Un proverbe tun dit (قطار حطب عل اوقية عسل- تسمع قعقعة و ترى طحينا)
Hannibal
On dit que le chiffre zéro est une invention arabe.
On connaît désormais le pays qui est le champion de sa mise en pratique.
Zéroien et fier de l’être (ou pas) 😜
Gg
Les climatiseurs saisis sont conformes, lisez les commentaires de l’autre article sur ces climatiseurs.
Vraisemblablement il y a une histoire de douane tatillonne ou de papiers manquants derrière cette embrouille…
Mhammed Ben Hassine
Désolé je ne peux m’en empêcher
(عينه و شهود على ذبيحة قنفود)