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Comment le régime a fini par se brouiller avec le barreau

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Par Nizar Bahloul

    Révocation des magistrats, décisions judiciaires inappliquées, rupture du dialogue avec le bâtonnier, arrestation de Chawki Tabib, recours du parquet contre l’assemblée générale du barreau et désormais grèves nationales : depuis 2022, les tensions entre le régime de Kaïs Saïed et l’Ordre des avocats n’ont cessé de s’aggraver jusqu’à déboucher sur une confrontation ouverte entre les autorités judiciaires et l’une des corporations les plus influentes du pays.

    Longtemps silencieuse, la crise entre le pouvoir et l’Ordre des avocats s’est progressivement transformée en bras de fer ouvert. Révocation des magistrats, décisions judiciaires inappliquées, rupture du dialogue institutionnel, arrestation de Chawki Tabib, contestation d’une assemblée générale du barreau et désormais grèves nationales. Depuis 2022, les tensions n’ont cessé de s’accumuler jusqu’à déboucher sur une confrontation entre la profession et les autorités judiciaires rappelant d’autres confrontations du genre aussi bien sous l’époque de Bourguiba et Ben Ali qu’après la révolution.

    Le communiqué publié mercredi 13 mai 2026 par l’Ordre national des avocats n’est pas un simple calendrier de grèves. Il constitue l’aboutissement provisoire d’une crise institutionnelle qui couve depuis plusieurs années et qui s’est brutalement accélérée ces derniers mois.

    Dans ce communiqué, l’Ordre annonce une série de grèves régionales et une grève nationale prévue en juin. Surtout, il applique sans réserve les décisions prises lors de l’assemblée générale extraordinaire du 1er mai, alors même que le parquet a engagé, deux jours plus tôt, une procédure contestant la légalité de cette assemblée. Un détail frappe particulièrement : le communiqué du 13 mai ne fait même pas mention du recours du parquet. Comme si celui-ci n’existait pas.

    Pour comprendre cette séquence, il faut remonter à juin 2022.

    Les magistrats révoqués, point de départ de la crise

    En juin 2022, le pouvoir décide de révoquer 57 magistrats. Depuis, plusieurs d’entre eux vivent sans poste fixe et sans revenu stable.

    Certains ont alors tenté de rejoindre le barreau afin de pouvoir exercer une activité professionnelle. Ils ont payé les frais d’inscription, de vingt mille dinars, mais leurs demandes ont longtemps été bloquées par les précédents bureaux de l’Ordre.

    L’argument avancé était purement juridique : plusieurs magistrats révoqués avaient obtenu des décisions du tribunal administratif ordonnant leur réintégration. Pour l’Ordre, ils demeuraient donc juridiquement magistrats tant que la situation n’était pas définitivement tranchée.

    Mais dans les faits, ces magistrats n’ont jamais retrouvé leurs fonctions. Les décisions du tribunal administratif n’ont jamais été exécutées par le ministère de la Justice.

    Cette situation a progressivement créé une zone grise particulièrement kafkaïenne : des magistrats toujours considérés comme tels lorsqu’il s’agit de leur refuser l’accès au barreau, mais privés, dans les faits, de toute activité judiciaire depuis près de quatre ans.

    Un Ordre longtemps accusé de prudence

    Entre 2019 et 2025, l’Ordre des avocats a été dirigé successivement par Brahim Bouderbala puis Hatem Mziou.

    Durant cette période, plusieurs avocats et médias ont régulièrement reproché à l’Ordre sa grande prudence face au pouvoir. Ces critiques se sont particulièrement accentuées après le 25 juillet 2021 et les profondes transformations institutionnelles qui ont suivi.

    Brahim Bouderbala deviendra ensuite président de l’Assemblée des représentants du peuple en 2022, avec le soutien du pouvoir, en récompense pour ses bons et loyaux services.

    L’élection, en septembre 2025, d’un nouveau bâtonnier, Boubaker Bethabet, marque un changement de ton.

    Dès son arrivée, celui-ci promet de rendre à l’Ordre son rôle historique et adopte une ligne beaucoup plus offensive. Mais contrairement aux usages protocolaires habituellement observés, aussi bien en Tunisie que dans le monde, Me Bethabet ne sera jamais reçu ni par le président de la République ni par la ministre de la Justice.

    Aucun message officiel de félicitations ne lui sera adressé après son élection.

    En janvier 2026, l’Ordre adresse même un courrier officiel à la ministre de la Justice pour solliciter une audience destinée à examiner les nombreux dossiers en suspens entre les deux institutions. Selon plusieurs avocats, cette correspondance n’a jamais reçu de réponse.

    Février 2026 : le dossier des magistrats explose

    Après plusieurs années de blocage, l’Ordre finit par accepter, en février 2026, l’inscription de sept magistrats révoqués au tableau des avocats.

    Des prestations de serment sont organisées à Tunis et à Nabeul, mais la situation bascule rapidement.

    À la suite de ces prestations de serment, visiblement non approuvées par le régime, un haut magistrat près la cour d’appel de Tunis est muté et le parquet engage des procédures afin d’obtenir l’annulation des opérations de prestation de serment.

    Une nouvelle situation juridiquement complexe apparaît alors.

    L’inscription au barreau des magistrats révoqués demeure effective, mais les prestations de serment se retrouvent contestées devant la justice. Plusieurs avocats s’interrogent alors publiquement : ces anciens magistrats peuvent-ils exercer ou non ? Une prestation de serment peut-elle être organisée devant l’Ordre plutôt que devant un juge ? Le parquet peut-il intervenir dans ce type de procédure considérée par certains comme relevant de l’autonomie du barreau ?

    Ces interrogations juridiques deviennent progressivement un nouveau foyer de tension entre les autorités judiciaires et l’Ordre.

    L’arrestation de Chawki Tabib accélère la rupture

    La crise prend une nouvelle dimension en avril 2026 avec l’arrestation de l’ancien bâtonnier Chawki Tabib et le gel de ses avoirs.

    L’Ordre des avocats dénonce immédiatement plusieurs irrégularités procédurales, notamment l’émission d’un mandat de dépôt sans interrogatoire préalable.

    Très rapidement, l’ensemble de la profession se mobilise et manifeste son soutien à Me Tabib, personnalité particulièrement populaire au sein du barreau et bénéficiant d’un important capital de sympathie dans l’opinion publique.

    Neuf anciens bâtonniers, rejoints par le bâtonnier en exercice, publient un communiqué commun dénonçant ce qu’ils considèrent comme des violations procédurales et un recours excessif aux mandats de dépôt.

    Cette prise de position commune, rarissime dans l’histoire récente de l’Ordre, marque un tournant majeur dans la crise.

    Une profession qui voit ses propres membres ciblés

    Au-delà du seul dossier des magistrats révoqués ou de l’arrestation de Chawki Tabib, une autre dimension nourrit profondément le malaise actuel au sein du barreau. Le sentiment grandissant que la profession elle-même est devenue directement exposée aux poursuites judiciaires et aux tensions politiques.

    Plusieurs figures du barreau se retrouvent impliquées dans des affaires à forte portée politique ou médiatique. Parmi elles figurent notamment Ghazi Chaouachi, Abir Moussi, Ridha Belhaj, Seif Eddine Makhlouf ou encore Sonia Dahmani, remise récemment en liberté conditionnelle après plusieurs mois de détention.

    Le cas de Dalila Ben Mbarek Msaddek est également régulièrement évoqué dans les discussions internes. L’avocate, engagée dans la défense de plusieurs opposants, fait l’objet de nombreuses procédures judiciaires ayant contribué à son départ du pays.

    Dans ce contexte, une partie des avocats considère désormais que les tensions actuelles dépassent largement le cadre corporatiste ou les simples désaccords procéduraux autour des magistrats révoqués. Beaucoup y voient aussi une question touchant directement aux garanties de la défense, à l’indépendance de l’avocat dans l’exercice de sa mission et à la capacité du barreau à fonctionner sans pressions extérieures.

    Cette perception s’est encore renforcée ces derniers mois avec les débats autour de certaines procédures judiciaires visant des avocats engagés dans des dossiers politiques ou médiatiques. Plusieurs membres de la profession estiment que la multiplication de ces affaires a progressivement créé un climat de crispation inédit entre une partie du barreau et les autorités judiciaires.

    Dans ce climat déjà tendu, les avocats citent également la suspension des activités de Avocats sans frontières en Tunisie comme un autre signal préoccupant. Bien que les autorités aient invoqué des considérations administratives et réglementaires, cette décision a été perçue comme un nouvel épisode de la dégradation de l’environnement entourant les professions liées à la défense des droits, des libertés publiques et des garanties du procès équitable.

    Dans les rangs du barreau, plusieurs avocats estiment que les tensions actuelles autour de l’Ordre dépassent largement les seules questions procédurales et se retrouvent ainsi interprétées à travers ce climat général de défiance devenu progressivement structurel.

    Du conflit judiciaire au bras de fer institutionnel

    Le 1er mai 2026, les avocats tiennent une assemblée générale extraordinaire. À l’issue de cette réunion, plusieurs mesures sont décidées, dont une grève générale.

    Mais le 11 mai, le parquet engage un recours contestant la légalité de cette assemblée et une audience est fixée au 10 juin devant la Cour d’appel de Tunis afin d’examiner les procédures d’organisation et de tenue de la réunion.

    Plusieurs avocats dénoncent alors une ingérence du parquet dans une affaire relevant, selon eux, du fonctionnement interne de la profession.

    Deux jours plus tard, le 13 mai, l’Ordre publie son calendrier officiel de grèves régionales et nationales. Dans son communiqué, il ne fait aucune référence au recours engagé par le parquet et maintient l’ensemble des décisions prises lors de l’assemblée générale du 1er mai.

    Une crise désormais installée

    Quatre ans après la révocation des 57 magistrats, la crise initiale autour de quelques dossiers individuels s’est progressivement transformée en un conflit institutionnel ouvert entre les autorités judiciaires et l’Ordre des avocats.

    Au départ, il ne s’agissait officiellement que d’une série de révocations décidées à l’été 2022. Puis sont venus les recours devant le tribunal administratif, les décisions ordonnant la réintégration de certains magistrats, leur non-exécution par le ministère de la Justice, les difficultés d’intégration au barreau et les interminables batailles procédurales autour de leur statut.

    Pendant plusieurs années, ces tensions sont restées relativement silencieuses. Mais depuis l’élection de Boubaker Bethabet à la tête de l’Ordre, les lignes ont visiblement changé. L’absence totale de dialogue avec le nouveau bâtonnier, le silence autour de ses demandes d’audience, les contestations judiciaires liées aux prestations de serment des magistrats révoqués, puis l’arrestation de Chawki Tabib et la mobilisation inédite des anciens bâtonniers ont progressivement fait monter la tension d’un cran.

    Le recours engagé par le parquet contre l’assemblée générale extraordinaire du 1er mai a ensuite ouvert une nouvelle phase dans cette confrontation. Pour de nombreux avocats, il ne s’agit plus seulement d’un désaccord autour de certains dossiers judiciaires, mais d’un conflit touchant désormais directement à l’autonomie de leur profession et au fonctionnement de leurs instances ordinales.

    Le communiqué publié le 13 mai par l’Ordre des avocats illustre cette rupture. En maintenant l’ensemble des décisions prises lors de l’assemblée générale et en annonçant plusieurs grèves régionales ainsi qu’une grève nationale en juin, l’Ordre montre qu’il n’entend plus reculer malgré les procédures engagées contre lui.

    Au-delà du seul barreau, cette nouvelle crise illustre surtout la détérioration continue des relations entre le pouvoir et les corps intermédiaires du pays. Magistrats, partis politiques, journalistes, organisations syndicales, ONG, associations et désormais avocats : depuis plusieurs années, les tensions se multiplient avec la quasi-totalité des institutions autonomes du pays.

    Longtemps considérée comme l’une des corporations les plus influentes et les plus respectées de Tunisie, l’Ordre des avocats — corécipiendaire du Prix Nobel de la paix en 2015 — entretenait traditionnellement des relations directes avec les plus hautes autorités de l’État. Aujourd’hui, entre absence totale de dialogue, recours judiciaires et multiplication des procédures, ces relations semblent avoir atteint un niveau de rupture rarement observé auparavant.

    Nizar Bahloul

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