Les délestages ne se comptent plus seulement en heures sans électricité. Dans les usines, ils se traduisent par des productions jetées, des équipements endommagés, des commandes retardées et, selon l’Union des petites et moyennes industries (UPMI), jusqu’à l’équivalent d’un mois de chiffre d’affaires perdu pour certaines entreprises. Mais pour son président, Wissem Ben Amor, les coupures de courant ne sont que le révélateur d’un mal plus profond : investissement en recul, difficultés logistiques, lourdeurs administratives et concurrence régionale grandissante fragilisent désormais tout un pan de l’appareil productif tunisien.
Invité de Myriam Belkadhi dans l’émission Midi Express sur Express FM, jeudi 3 septembre 2026, Wissem Ben Amor n’a pas cherché à minimiser la gravité de la situation. « L’industrie est dans son pire état », a-t-il lancé, estimant que l’été écoulé avait été particulièrement difficile et que la poursuite de cette situation pourrait avoir de lourdes conséquences sur le tissu industriel.
Pour le président de l’UPMI, l’électricité constitue tout simplement « l’oxygène » de l’industrie. Sans alimentation stable, une usine ne peut ni maintenir sa production ni respecter ses engagements.
Il rappelle surtout le poids du secteur qu’il défend. Selon les chiffres avancés durant l’interview, l’industrie manufacturière représenterait environ 15% du PIB et l’industrie, prise dans son ensemble, entre 28% et 29%. Il évoque environ 530.000 emplois directs, auxquels s’ajouteraient plus d’un million d’emplois indirects, et estime que quelque 85% des exportations tunisiennes sont constituées de produits issus des usines.
Autrement dit, insiste-t-il, les difficultés des industriels ne peuvent être réduites aux problèmes individuels de quelques chefs d’entreprise. Derrière chaque arrêt de production se trouvent des salariés, des fournisseurs, des sous-traitants, des exportations et des rentrées en devises.
Productions jetées, machines endommagées : la facture grimpe
Selon Wissem Ben Amor, les industriels qui se sont rapprochés de l’organisation ont enregistré des pertes correspondant, en moyenne, à environ un mois de chiffre d’affaires. Il précise que cette estimation a été établie à partir des remontées faites à l’UPMI, dont les responsables, dit-il, sont sollicités en permanence par des entreprises confrontées aux conséquences des coupures.
Et derrière le chiffre d’affaires perdu se cachent des situations parfois beaucoup plus lourdes. Le président de l’UPMI cite le cas d’un industriel du secteur cosmétique dont une préparation en cours de fabrication aurait été entièrement perdue lorsque l’électricité a été coupée. Le coût du produit jeté aurait atteint environ 20.000 dinars, auxquels s’ajoutent les matières premières nécessaires pour recommencer la fabrication.
Il évoque également une unité travaillant dans le recyclage et la fabrication de mosaïque, où certains procédés ne peuvent tout simplement pas être interrompus à mi-parcours. Lorsqu’une préparation est engagée, une coupure peut rendre inutilisable toute la matière en cours de transformation.
Dans d’autres entreprises, ce sont directement les équipements qui encaissent le choc. Wissem Ben Amor rapporte le cas d’une société dont trois automates et des cartes électroniques auraient été endommagés, pour des montants se chiffrant, selon lui, en millions de dinars. L’entreprise serait restée à l’arrêt près de trois semaines dans l’attente de pièces importées.
Les industries du plastique ou celles utilisant des fours sont particulièrement vulnérables. Certaines machines fonctionnent à plusieurs centaines de degrés et ne peuvent être coupées brutalement sans conséquences. Et lorsque le courant revient, il faut parfois attendre avant que les installations atteignent à nouveau leur température de fonctionnement. Dans une usine de plastique, par exemple, une remise en chauffe peut nécessiter une demi-heure, voire davantage. Une nouvelle coupure avant la fin du processus suffit alors à compromettre une nouvelle fois la production.
Cette vulnérabilité avait déjà conduit l’UPMI à tirer la sonnette d’alarme dès juillet. L’organisation avait alors prévenu que les interruptions électriques entraînaient des arrêts de lignes, l’immobilisation d’équipements, la perte de matières premières et des heures de travail rémunérées sans création de valeur.
Mais les délestages viennent surtout ajouter une nouvelle couche de risque à une activité industrielle que Wissem Ben Amor juge déjà de moins en moins attractive pour les investisseurs.
Il pointe ainsi un paradoxe : une Bourse de Tunis dont les valeurs ont fortement progressé alors que, selon lui, les capitaux se détournent de plus en plus de la création d’unités industrielles. Ceux qui disposent de liquidités préféreraient les placer en Bourse, dans l’immobilier ou dans le foncier plutôt que de prendre le risque de monter une usine.
« Ouvrir une usine est devenu un risque », résume-t-il, ajoutant que même certains industriels réfléchissent désormais à abandonner la production pour devenir commerçants.
Un risque d’autant plus lourd que l’arrêt des machines ne signifie pas celui des charges. Production ou pas, les entreprises doivent continuer à payer leurs salariés, leurs cotisations sociales, leurs impôts et à honorer leurs engagements bancaires. À ces charges s’ajoutent les conséquences des retards dans l’exécution des commandes et le non-respect des délais de livraison, particulièrement sensibles pour les entreprises exportatrices. Wissem Ben Amor estime, en outre, que les banques n’accompagnent plus suffisamment les entreprises confrontées à ces difficultés.
Radès, exportations, concurrence régionale : l’étau se resserre
À la crise énergétique s’ajoute, selon le président de l’UPMI, celle de la logistique.
Il revient notamment sur le port de Radès et évoque des délais pouvant aller de dix à vingt jours pour faire entrer ou sortir une marchandise, quand certains concurrents fonctionneraient avec des délais de deux ou trois jours. Pour lui, cette différence devient rédhibitoire pour une entreprise engagée sur les marchés internationaux.
L’exportation constitue pourtant, rappelle-t-il, une source essentielle de devises pour l’économie tunisienne. Or, les délestages compliquent également le respect des délais de livraison. Wissem Ben Amor raconte ainsi le cas d’une entreprise de plasturgie interrogée par un client français sur la date à laquelle sa commande pourrait être expédiée. L’entreprise, incapable d’anticiper les prochaines coupures, n’aurait tout simplement pas pu lui fournir une réponse précise.
Faire tourner les usines au gasoil grâce à des groupes électrogènes n’est pas davantage une solution durable. Le coût est prohibitif et cette option entre surtout en contradiction avec les efforts de décarbonation imposés progressivement aux entreprises souhaitant exporter vers l’Europe.
L’industriel tunisien se retrouverait ainsi pris entre deux injonctions : réduire son empreinte carbone pour préserver ses marchés extérieurs et, dans le même temps, recourir au diesel lorsqu’il ne dispose pas d’une alimentation électrique stable.
Le président de l’UPMI s’attarde également sur les procédures financières entourant l’exportation. Il cite le cas d’un industriel ayant réalisé une opération de 400.000 euros vers l’Algérie. Le paiement reçu présentait, selon ses explications, un différentiel de 700 euros correspondant finalement à des commissions prélevées par une banque intermédiaire européenne. L’opération serait néanmoins restée bloquée pendant quatre mois, privant l’entreprise de l’accès à l’intégralité des 400.000 euros pendant cette période.
Pour Wissem Ben Amor, ce genre de situation illustre l’absence de flexibilité dont souffrent les entreprises dans un environnement où quelques jours de trésorerie peuvent déjà devenir critiques.
À ces contraintes internes s’ajoute désormais une concurrence régionale que le responsable de l’UPMI observe avec inquiétude, en particulier en provenance de Libye. Il affirme que des entreprises libyennes fabriquent aujourd’hui certains produits manufacturés et les exportent vers la Tunisie à des coûts parfois inférieurs à ceux de leurs concurrents tunisiens.
Il alerte également sur le risque de perdre des techniciens qualifiés, attirés par de meilleures opportunités dans les pays voisins. À terme, prévient-il, la Tunisie pourrait se retrouver à importer des produits qu’elle fabriquait jusque-là elle-même.
Wissem Ben Amor évoque également l’arrivée d’investisseurs chinois dans des zones industrielles libyennes. Des produits fabriqués dans ces unités pourraient ensuite accéder au marché tunisien sous origine libyenne, renforçant davantage la pression concurrentielle.
Le constat est d’autant plus amer que, selon lui, la Tunisie devrait être dans une logique exactement inverse : consolider son industrie et partir à la conquête des marchés algérien, libyen et africain, alors que ce sont désormais ses voisins qui avancent à grands pas.
« Nous ne demandons ni subventions ni crédits d’honneur »
Face à cette accumulation de difficultés, le président de l’UPMI se montre particulièrement critique envers la lenteur administrative, notamment dans le domaine énergétique.
Il juge incompréhensible que des entreprises souhaitant produire leur propre électricité à partir du solaire puissent attendre plusieurs mois pour obtenir les autorisations ou les raccordements nécessaires. Il cite notamment une centrale photovoltaïque de deux mégawatts à Meknassy qui, selon lui, attend depuis plusieurs mois son raccordement.
Wissem Ben Amor réclame une accélération radicale des procédures. Il propose notamment une plateforme numérique permettant aux porteurs de projets dans les énergies renouvelables de déposer leurs documents et d’obtenir une réponse dans des délais beaucoup plus courts, évoquant un traitement qui pourrait se faire en une trentaine de jours.
Il relève le paradoxe d’un pays disposant d’un fort potentiel solaire mais encore insuffisamment équipé en photovoltaïque, comparant la situation tunisienne à celle de pays européens pourtant nettement moins ensoleillés.
Le président de l’UPMI plaide également pour le développement du stockage par batteries et pour des mécanismes de financement adaptés permettant aux entreprises d’investir dans le solaire et le stockage sans devoir supporter des crédits à des taux qu’il juge incompatibles avec la rentabilité de ces projets.
Sur le réseau électrique lui-même, il souhaite une meilleure organisation autour des zones industrielles. Il plaide pour que celles-ci soient, lorsque cela est techniquement possible, dissociées des zones résidentielles afin de pouvoir gérer différemment les coupures et mieux protéger les unités de production.
L’UPMI avait d’ailleurs déjà demandé d’étudier la possibilité d’exempter les zones industrielles des délestages tournants lorsque les contraintes techniques le permettent.
À défaut d’éviter totalement les coupures, les industriels demandent au moins de pouvoir les anticiper. Wissem Ben Amor explique qu’un groupe WhatsApp avait été mis en place afin d’avertir certaines entreprises avant les interruptions. Un préavis peut permettre d’arrêter correctement une machine et d’éviter des dégâts autrement beaucoup plus coûteux.
Le président de l’UPMI souligne toutefois que la responsabilité de la situation ne peut être imputée à la seule Steg. Pour lui, le problème renvoie plus largement aux choix de politique énergétique, aux retards accumulés dans les investissements et aux décisions relevant des autorités de tutelle.
Ses demandes dépassent donc largement la seule gestion des délestages. Il réclame une digitalisation accélérée de l’administration, une transition énergétique beaucoup plus rapide et davantage de souplesse dans les réglementations liées aux changes et à l’investissement. « Nous ne pouvons pas attendre encore un an ou deux », insiste-t-il, alors que les pays voisins avancent.
Et lorsqu’est évoqué le nouveau dispositif de crédits d’honneur, son rejet est sans ambiguïté.
« Nous ne demandons ni subventions ni crédits d’honneur. Nous demandons qu’on nous laisse travailler rapidement et qu’on nous donne les autorisations rapidement », affirme-t-il en substance.
Son message est donc moins celui d’un secteur réclamant davantage d’aides publiques que celui d’entrepreneurs demandant avant tout un environnement de travail fonctionnel : une électricité disponible, un port efficace, des procédures rapides et une réglementation plus simple.
Interrogé sur les responsables qu’il souhaiterait rencontrer pour faire avancer ces revendications — Parlement, ministre de l’Énergie, cheffe du gouvernement ou président de la République —, Wissem Ben Amor répond qu’il ne veut justement plus de réunions pour les réunions.
« Nous n’avons pas besoin de rencontres, nous avons besoin de décisions. Nous ne voulons pas qu’on nous écoute, nous voulons des résultats », lance-t-il.
L’avertissement devient alors beaucoup plus large. Selon lui, la Tunisie a déjà perdu, en quinze ans, au moins 50% d’une catégorie d’entreprises offshore à laquelle il fait référence, au bénéfice notamment de pays comme la Turquie et le Maroc. Une estimation avancée par le président de l’UPMI pour illustrer l’érosion progressive de l’attractivité industrielle du pays. Il cite, dans ce contexte, l’exemple d’un homme d’affaires parti s’installer en Turquie après la révolution et qui, après avoir exporté pour cinq millions de dollars en trois ans, aurait obtenu la nationalité turque ainsi qu’un passeport économique. Pour Wissem Ben Amor, l’exemple illustre surtout la manière dont d’autres pays cherchent à attirer et à retenir les investisseurs créateurs de valeur, quand l’entrepreneur tunisien continue, selon lui, à se heurter aux lenteurs et aux formalités administratives.
Des professionnels aux citoyens, un ras-le-bol qui s’installe
L’alerte lancée par l’UPMI s’inscrit dans un climat de mécontentement beaucoup plus large face à des délestages qui se répètent depuis plusieurs semaines. Entre les coupures qui perturbent le quotidien des citoyens et celles qui désorganisent l’activité économique, leurs conséquences se font désormais sentir bien au-delà des seules usines.
Du côté des professionnels, les alertes se sont multipliées. Fin juillet, le président de la Chambre nationale des propriétaires des cafés, Sabri Azouz, avait estimé les pertes du secteur à des dizaines de millions de dinars, tandis que le président de la Chambre nationale des restaurateurs, Islam Chaabane, avait affirmé que 70% des restaurants avaient été affectés par les coupures répétées d’électricité.
La filière avicole a également payé un lourd tribut. Le 22 juillet, le président de la Chambre nationale des commerçants de volailles et de viandes blanches, Brahim Nefzaoui, avait indiqué que près de 13% de la production nationale, soit 2.100 tonnes, avaient été perdues sous l’effet des températures extrêmes et des délestages. Fin août, Salah Toumi, membre de la Fédération nationale de l’aviculture, décrivait encore des éleveurs contraints de faire fonctionner leurs groupes électrogènes pendant de longues heures pour maintenir la ventilation et le refroidissement indispensables à la survie des volailles.
Les conséquences ont également été documentées dans d’autres activités : près de 20.000 dinars de viande menacés dans une boucherie d’Ennasr, des médicaments mis au rebut dans une pharmacie après une rupture de la chaîne du froid ou encore 180.000 dinars de glaces perdues dans un autre cas rapporté par la députée Majdouline Ouerghi. À Nabeul, plusieurs unités de transformation de tomates avaient dû interrompre ou ralentir leur activité, avec des répercussions jusque sur les agriculteurs venus livrer leur production.
Mais les professionnels ne sont pas les seuls à subir cette situation. Les délestages se sont progressivement installés dans le quotidien des Tunisiens, avec des plages de coupures qui se sont élargies au fil des semaines. Initialement concentrées sur les heures de forte consommation, elles ont fini par s’étendre sur une grande partie de la journée et jusque tard dans la soirée et la nuit. Mercredi 2 septembre encore, des délestages étaient annoncés entre 20 heures et 1 heure.
Les conséquences peuvent, en outre, dépasser la seule privation d’électricité. Les coupures du réseau électrique peuvent perturber les installations de pompage de la Sonede et se traduire également par des interruptions ou des baisses de pression de l’eau. Les 14 et 15 juillet, les installations de pompage de la Sonede avaient ainsi enregistré entre 700 et mille interruptions électriques quotidiennes, selon Mounir Dridi, directeur régional de l’exploitation et de la distribution du Grand Tunis. Le retour du courant ne signifie pas nécessairement un rétablissement immédiat de l’eau, plusieurs heures pouvant être nécessaires pour remettre les installations en marche, remplir les réservoirs et rétablir la pression.
Entre foyers privés d’électricité ou parfois d’eau, commerces confrontés à la détérioration de leurs marchandises, éleveurs luttant pour maintenir leurs animaux en vie et industriels contraints d’interrompre leurs chaînes de production, les mêmes coupures produisent ainsi des conséquences différentes mais convergentes. L’intervention de Wissem Ben Amor vient ajouter la voix des industriels à un ras-le-bol qui ne se limite plus à un secteur professionnel, mais traverse désormais une partie croissante de la société tunisienne.
Sa conclusion résume la gravité du diagnostic dressé tout au long de l’interview. « Un tissu économique qui a mis cinquante ans à se construire, on peut le détruire en deux ans », avertit Wissem Ben Amor.
Derrière ce tissu, rappelle-t-il, se trouvent des emplois, des investissements, des savoir-faire et parfois toute une vie consacrée à bâtir une entreprise. Voir cet ensemble se dégrader progressivement serait, selon lui, « ni raisonnable ni acceptable ».
Après plusieurs semaines de délestages, l’alerte lancée par l’UPMI dépasse donc largement la seule question des pointes estivales de consommation. Elle porte désormais sur la capacité de la Tunisie à préserver un tissu industriel construit pendant des décennies et à donner encore à ses entreprises les moyens de produire, d’investir, d’exporter et, surtout, de rester dans le pays.
I.N.










