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Bourse de Tunis : après deux coupe-circuits, faut-il paniquer ?

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Par Nizar BAHLOUL

    La Bourse de Tunis a déclenché, mercredi 29 juillet 2026, un deuxième coupe-circuit en deux jours. Après avoir chuté de 3,47 % mardi, le Tunindex a de nouveau perdu plus de 3 % quelques minutes seulement après l’ouverture. Le marché, manifestement, panique. Mais cette panique boursière ne signifie pas encore que la Tunisie traverse une crise bancaire ou financière. La chute corrige d’abord une envolée exceptionnelle. Le décret imposant aux banques de consacrer au moins 8 % de leurs bénéfices aux crédits d’honneur a servi d’étincelle. Il révèle surtout un problème plus profond : l’imprévisibilité des règles et le silence des autorités.

    Mercredi matin, la réflexion n’aura duré que quelques minutes. La cotation avait repris dans les conditions habituelles après la suspension de mardi. À 9h16, le Tunindex avait déjà perdu plus de 3 %, contraignant la Bourse de Tunis à déclencher une nouvelle fois le mécanisme prévu par l’article 3.7 de son Règlement de parquet.

    L’indice est tombé à 19.115,70 points, en baisse de 3,16 %. Le Tunindex 20, qui regroupe les principales capitalisations de la place, reculait plus fortement encore, de 3,61 %. La cotation a été suspendue pendant une heure. Au moment où nous écrivons ces lignes, les échanges sont toujours interrompus et leur reprise est annoncée à 10h16.

    Plus significatif encore, 5,26 millions de dinars avaient déjà été échangés après une quinzaine de minutes de cotation effective. À titre de comparaison, toute la séance de lundi avait généré un volume de 9,6 millions de dinars. En quelques minutes, le marché avait donc réalisé plus de la moitié des échanges de lundi.

    Il ne s’agit plus d’une baisse provoquée par quelques ordres isolés sur un marché sans activité. Les vendeurs sont bien présents et ils sont pressés de sortir.

    Deux coupe-circuits en deux jours

    Mardi 28 juillet, le Tunindex avait déjà chuté de 3,47 %, à 19.739,81 points. Attijari Bank, BNA, STB, BH Bank et UIB avaient perdu autour de 6 %, soit pratiquement la variation maximale autorisée pour une valeur durant une séance. Le franchissement du seuil de –3 % avait déclenché une première suspension.

    Le coupe-circuit n’est ni une décision politique ni une fermeture discrétionnaire de la Bourse. C’est un dispositif automatique destiné à ralentir un mouvement brutal et à laisser aux investisseurs le temps de réévaluer leurs positions.

    Le règlement prévoit deux niveaux. Lorsque le Tunindex franchit le seuil de –3 %, la cotation est interrompue pendant une heure et les investisseurs peuvent annuler leurs ordres. Si la baisse atteint –5 %, la séance est suspendue pour le reste de la journée.

    Mardi, le premier seuil a été franchi à 11h19. L’interruption d’une heure devait donc théoriquement prendre fin à 12h19, après la fin de la négociation en continu, fixée à midi durant l’horaire d’été. La cotation n’a ainsi pas repris avant mercredi, sans que le seuil de –5 % ait été atteint.

    La procédure a parfaitement fonctionné. Elle ne dit cependant rien des causes de la baisse et encore moins de la santé financière des banques. Un coupe-circuit mesure la vitesse du mouvement, non la gravité de ses conséquences économiques.

    Sa répétition en deux séances envoie néanmoins un signal difficile à banaliser. Le temps de réflexion d’une nuit accordé mardi n’a pas apaisé les investisseurs. Dès l’ouverture de mercredi, ils ont recommencé à vendre.

    Une hausse de 60 % avant la chute

    Pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter au parcours exceptionnel de la Bourse de Tunis depuis le début de l’année.

    Le 17 juillet, le Tunindex avait atteint 21.552,73 points. Il affichait alors une progression de 60,2 % depuis janvier. La Bourse sortait de sept semaines consécutives de hausse, et plusieurs valeurs bancaires avaient enregistré des performances spectaculaires.

    Au 24 juillet, la BNA avait gagné 24,4 % en une seule semaine. Depuis le début de l’année, son cours avait plus que doublé. Amen Bank avait progressé de près de 100 %, BIAT de plus de 60 %, tandis que STB, Attijari Bank et BH Bank affichaient également des hausses comprises entre 45 et 57 %.

    Une correction était devenue probable. Elle avait d’ailleurs commencé avant la publication du décret relatif aux crédits d’honneur. Entre le 20 et le 24 juillet, le Tunindex avait reculé de 3,27 %, mettant fin à sa série haussière. L’intermédiaire en bourse MAC SA expliquait ce repli par des prises de bénéfices et estimait qu’il s’apparentait davantage à une consolidation qu’à un retournement de tendance.

    La baisse s’est ensuite accélérée : –1,90 % lundi, –3,47 % mardi et plus de 3 % dès l’ouverture mercredi. Depuis le sommet du 17 juillet, le Tunindex a perdu plus de 11 %. Il demeure toutefois en hausse d’environ 42 % depuis le début de l’année.

    La Bourse n’est donc pas revenue à son point de départ. Elle efface une partie d’une hausse exceptionnelle qui avait porté les cours à des niveaux parfois déconnectés du rythme de progression des résultats des entreprises.

    Le décret des 8 %, étincelle de la correction

    Cette hausse excessive préparait le terrain. Le décret n° 2026-148 du 23 juillet 2026 a fourni l’étincelle.

    Le texte oblige chaque banque à consacrer annuellement au moins 8 % des bénéfices de l’exercice précédent à une ligne de crédits d’honneur. Ces financements peuvent atteindre 25.000 dinars. Ils sont accordés sans intérêts, sans garanties et sans frais d’étude, pour une durée maximale de deux ans, avec une période de grâce pouvant atteindre six mois.

    Le principe des 8 % n’est pas nouveau. Il figure dans la réforme des chèques adoptée en août 2024. Mais les banques ignoraient jusqu’à la publication du décret les bénéficiaires exacts, les plafonds, l’interdiction de toute garantie, les modalités d’attribution et l’obligation d’épuiser chaque année l’intégralité de l’enveloppe.

    Pour les actionnaires, le signal est négatif. Une partie des bénéfices ne pourra pas être immédiatement distribuée ou utilisée librement. Les banques devront renoncer à toute rémunération sur ces crédits, supporter les frais de gestion et assumer seules les éventuels impayés. Le texte ne prévoit ni compensation, ni bonification d’intérêts, ni garantie publique.

    Il faut cependant éviter une confusion. Les banques ne perdent pas automatiquement 8 % de leurs bénéfices. Cette somme finance des crédits qui restent inscrits parmi leurs créances et qui doivent, en principe, être remboursés. Le coût réel correspond aux intérêts abandonnés, aux frais de gestion et de recouvrement, à l’immobilisation des ressources et aux défauts de paiement.

    Le marché a donc peut-être exagéré le coût comptable immédiat du dispositif. Il ne réagit toutefois pas de manière irrationnelle à l’incertitude qu’il crée.

    Des questions sans réponses

    Le décret ne précise pas clairement l’assiette des 8 %. S’agit-il du résultat net, du bénéfice distribuable ou du montant soumis à l’affectation de l’assemblée générale ?

    Le sort des remboursements demeure également incertain. Reviendront-ils dans les ressources ordinaires de la banque ou devront-ils rester dans le compte spécial afin d’alimenter de nouveaux crédits ?

    Aucun critère précis de solvabilité, de revenu ou d’endettement n’est fixé. Les banques peuvent refuser une demande, mais elles devront motiver leur décision et respecter l’ordre de dépôt ainsi que le principe d’égalité. Elles devront donc arbitrer entre l’obligation d’épuiser l’enveloppe et la nécessité de ne pas financer des dossiers manifestement insolvables.

    Le calendrier pose un autre problème. Le dispositif s’applique à l’affectation des bénéfices de 2025, alors que les banques cotées ont déjà tenu leurs assemblées générales. Le délai de quinze jours prévu pour alimenter le compte spécial était donc expiré avant même la publication du décret. Aucun régime transitoire n’a été prévu.

    À cela s’ajoute le risque judiciaire. Des dirigeants de banques publiques ont été poursuivis et condamnés dans des affaires portant notamment sur des crédits considérés comme insuffisamment garantis. Le même État demande aujourd’hui aux banquiers d’accorder personnellement des financements sans aucune garantie, sans préciser comment leur responsabilité sera protégée.

    C’est moins le montant immédiat des crédits d’honneur que cette accumulation d’incertitudes qui inquiète les investisseurs.

    Une correction devenue panique boursière

    Dans une analyse prudente, MAC SA considère que le repli reste une correction saine après un rallye exceptionnel. L’intermédiaire souligne que les résultats des sociétés cotées demeurent globalement solides et que plusieurs valeurs ont retrouvé des niveaux plus raisonnables.

    Cette analyse conserve une part de vérité. La hausse de 60 % ne pouvait pas se poursuivre indéfiniment. Le marché avait besoin de consolider et les prises de bénéfices avaient commencé avant le décret.

    Mais deux coupe-circuits consécutifs, dont le second après seulement seize minutes de cotation, ne peuvent plus être décrits comme une simple respiration. L’importance des volumes et la violence du mouvement montrent qu’une panique boursière est désormais à l’œuvre.

    L’ONG Alert résume justement le rôle du décret : il a été l’étincelle, non le combustible. La Bourse de Tunis est un marché étroit, composé d’un nombre limité de sociétés et fortement dépendant de quelques grandes capitalisations, notamment bancaires. L’afflux de liquidités, favorisé entre autres par les avantages fiscaux accordés à l’investissement boursier et par le recul de l’attractivité d’autres placements, avait fait monter rapidement un nombre limité de titres.

    Le fait que des valeurs non bancaires reculent également ne disculpe pas le décret. Lorsqu’un secteur aussi important que les banques chute, il entraîne l’indice, alimente la peur et provoque des ventes sur le reste du marché. Une étincelle sectorielle peut déclencher un dégagement général.

    Une crise bancaire ? Pas à ce stade

    La chute de la Bourse ne signifie pas que les banques tunisiennes sont insolvables. Aucun problème de liquidité, aucune difficulté à honorer les retraits des déposants et aucun défaut de paiement n’ont été signalés.

    Les résultats du secteur sont contrastés, mais plusieurs établissements continuent d’afficher une progression de leur produit net bancaire et de leurs bénéfices. Amen Bank, BNA, BIAT et UIB présentent notamment des indicateurs globalement solides, tandis que STB et BH Bank connaissent une évolution moins favorable.

    Une baisse du cours d’une action ne retire pas directement de l’argent des caisses de la banque. Elle réduit sa valorisation boursière et traduit une dégradation des anticipations des investisseurs. Elle peut devenir dangereuse si elle se prolonge, empêche les établissements de lever des capitaux, provoque une crise de liquidité ou se transforme en défiance des déposants. Rien ne permet d’affirmer que la Tunisie en est arrivée là.

    Ridha Chkoundali met néanmoins en garde contre des effets plus profonds. Les banques pourraient durcir les conditions d’octroi des crédits pour compenser les risques qui leur sont imposés. Une baisse durable de leur rentabilité ou de leur liquidité pourrait également réduire leur capacité à financer l’État par l’achat de bons du Trésor.

    Ces risques existent, mais ils ne sont pas encore matérialisés. Une enveloppe égale à 8 % des bénéfices antérieurs ne suffit pas, à elle seule, à provoquer une crise bancaire. Son impact dépendra du taux de remboursement, du traitement comptable, du devenir des sommes récupérées et des précisions que les autorités apporteront.

    Le silence devient un facteur de risque

    L’ancien haut cadre de la Banque centrale et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI Sadok Rouai rappelle une distinction essentielle : une correction boursière n’est pas nécessairement une crise financière. Elle peut toutefois le devenir lorsqu’elle se transforme en crise de confiance.

    Or, depuis la publication du décret, les investisseurs ne disposent d’aucune réponse claire aux ambiguïtés du texte. La Bourse de Tunis explique le fonctionnement du coupe-circuit, mais elle n’a pas à interpréter le décret. Le ministère des Finances, la Banque centrale et le Conseil du marché financier doivent désormais éclairer le marché.

    Il leur appartient de préciser l’assiette des 8 %, le sort des remboursements, les règles de provisionnement, le calendrier d’application, les critères permettant de refuser un dossier et la protection juridique des cadres appelés à accorder ces crédits.

    La communication n’arrêtera pas nécessairement la correction. Elle peut cependant empêcher que les scénarios les plus inquiétants occupent seuls le terrain.

    Comme le souligne Sadok Rouai, les marchés peuvent absorber une baisse lorsque les règles sont claires et les institutions crédibles. Ils réagissent beaucoup plus violemment à l’improvisation, aux contradictions et au silence.

    Ne pas paniquer, sans nier la panique

    Faut-il donc paniquer ? Non.

    Les déposants n’ont aujourd’hui aucune raison de craindre pour leur épargne. Les données disponibles ne montrent ni crise de liquidité ni insolvabilité du secteur bancaire. Quant aux investisseurs, céder à la panique après plusieurs séances de forte baisse revient souvent à vendre sans distinguer les entreprises solides des valeurs fragiles.

    Mais il serait irresponsable de prétendre que tout va bien. Le marché, lui, panique déjà. Deux interruptions en deux jours, une chute de plus de 11 % depuis le sommet et plus de cinq millions de dinars échangés en quelques minutes constituent un avertissement sérieux.

    La baisse actuelle résulte de trois phénomènes qui se cumulent : une correction devenue inévitable après une hausse de 60 %, des prises de bénéfices massives et un décret qui modifie brutalement les anticipations sur le secteur bancaire.

    La correction n’est pas encore une crise financière. Elle peut le devenir si l’incertitude se prolonge, si les autorités refusent de répondre et si la défiance boursière gagne le système bancaire ou les déposants.

    La panique ne constitue jamais une bonne stratégie. Le déni non plus.

    Nizar Bahloul

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