Épisode 1 – En attendant Kaïs Saïed
Dans « En attendant Godot » de Samuel Beckett (1948), Vladimir et Estragon attendent un homme qui ne viendra jamais. En Tunisie, des candidats à la réconciliation pénale et des détenus attendent depuis plus de quatre ans qu’un mécanisme créé pour régler leur situation finisse par produire une issue. À la différence de Godot, cependant, Kaïs Saïed n’est pas absent. Il est partout.
Mercredi, le président de la République a reçu Ali Abbess, président de la Commission nationale de la réconciliation pénale, pour accomplir un rituel désormais bien installé : demander une nouvelle fois d’accélérer. À Carthage, les appels à l’accélération se succèdent avec une régularité que les résultats de la commission n’ont pas encore atteinte.
Depuis 2022, le mécanisme a connu trois présidents et autant de compositions, une prolongation de mandat et une réforme juridique. Il a ainsi découvert une forme originale de mouvement perpétuel : changer les conducteurs sans faire avancer le véhicule.
Kaïs Saïed a néanmoins identifié plusieurs responsables possibles. Il y aurait les railleurs, les hésitants, les changeants, les adeptes des dédales procéduraux, les auteurs de chantages déguisés et, naturellement, les éléments de l’ancien système infiltrés dans les institutions.
L’ancien système possède décidément une capacité d’infiltration remarquable : il parvient même à se glisser dans des organismes dont les membres sont nommés et révocables par le pouvoir actuel.
Un suspect n’a cependant pas encore été interrogé. Il a créé la réconciliation pénale, en a modifié les règles, nomme les membres de la commission, reçoit les projets d’accord et les transmet au Conseil de sécurité nationale. Il s’appelle Kaïs Saïed. La convocation pourrait être facile à organiser puisqu’il se trouve déjà au palais.
La scène ressemblerait à une réunion de travail en solitaire. Kaïs Saïed, concepteur du dispositif, demanderait à Kaïs Saïed, autorité de nomination, pourquoi la commission choisie par Kaïs Saïed n’a pas transmis suffisamment de dossiers à Kaïs Saïed, afin que ceux-ci soient tranchés par un conseil présidé par Kaïs Saïed. À la fin, Kaïs Saïed pourrait charger Kaïs Saïed d’accélérer.
Kafka aurait apprécié le soin apporté au décor. Le règlement intérieur existe, mais il n’est pas publié. Les dossiers existent, mais aucun bilan n’est disponible. Les accords sont examinés, mais personne ne connaît leur nombre. Les fonds doivent être récupérés, mais leur montant demeure inconnu. La réconciliation pénale n’avance peut-être pas, mais son opacité, elle, fonctionne à plein régime.
Chez Beckett, on attend un homme qui ne vient jamais. Dans la réconciliation pénale tunisienne, on attend les décisions d’un président qui est déjà partout, y compris parmi ceux qui dénoncent l’attente.
Le décor est kafkaïen, l’attente est beckettienne et Kaïs Saïed tient tous les rôles.
Épisode 2 – Quand Rome transforme un slogan en offre d’emploi
Dans les manifestations de l’opposition, un slogan revient régulièrement : « Kaïs Saïed, gardien des Italiens ».
Les partisans du président s’en indignent chaque fois.
La Tunisie est souveraine, répètent-ils. Elle ne protège les frontières de personne, ne reçoit d’ordres de personne et ne deviendra jamais la salle d’attente des migrants dont l’Europe ne veut pas.
Rome n’a manifestement pas reçu le démenti des Zqafna.
Le ministre italien de l’Intérieur a proposé la création, hors de l’Union européenne, de centres destinés à accueillir les migrants en situation irrégulière avant leur rapatriement. Le financement serait européen, les migrants seraient éloignés du territoire européen et le travail serait confié à des pays partenaires. Parmi les candidats pressentis figure la Tunisie.
Le poste ressemble étrangement à celui que l’opposition décrit depuis des années. Il comporte même quelques avantages : financement assuré par Bruxelles, clientèle fournie par l’Europe et proximité immédiate avec l’employeur italien. Pour les inconvénients, il faudra consulter les populations locales.
Soyons justes : la Tunisie n’a rien accepté et aucune décision européenne n’a encore été prise. Elle se trouve seulement sur une liste de pays susceptibles d’accueillir les centres. En langage de recrutement, elle est présélectionnée pour un emploi auquel elle affirme n’avoir jamais postulé.
Les partisans de Kaïs Saïed peuvent toujours expliquer que l’Italie se trompe de candidat.
Les autorités tunisiennes pourraient même adresser une mise au point à Rome.
Elles savent le faire lorsqu’une affaire leur paraît grave.
L’ambassadrice de France a récemment été convoquée à cause d’une interview de Moncef Marzouki sur France 24.
Une proposition officielle italienne visant à installer des centres de rétention en Tunisie n’a provoqué, pour le moment, aucune réaction comparable.
Il est vrai que protester auprès de Rome serait plus simple si la Tunisie y avait un ambassadeur. Le poste est vacant depuis plusieurs mois. La diplomatie tunisienne dispose donc d’un candidat pour garder les migrants italiens, mais toujours pas d’un candidat pour occuper son ambassade en Italie.
Le silence de Tunis ne vaut pas acceptation. Il laisse simplement Rome penser que la proposition mérite d’être discutée. Et lorsque les partenaires étrangers envisagent publiquement de vous confier le rôle que vous niez jouer, les slogans de l’opposition commencent à ressembler moins à des provocations qu’à des anticipations.
Les partisans de Kaïs Saïed assuraient que ce poste n’existait pas. Rome vient d’ouvrir le recrutement.
Épisode 3 – À La Marsa, même l’argent ne trouve pas de place
Il faut commencer par rendre justice aux Marsois et à leurs visiteurs. À La Marsa, on ne vient pas pour garder son argent.
On prend un sandwich chez Joseph, une glace chez Salem, un gâteau au Gourmet et, tant qu’à faire, un café avec vue sur le défilé des voitures qui cherchent désespérément une place.
Les habitants comme les visiteurs font donc leur part. Ils consomment, font travailler les commerces et participent avec constance à l’économie locale.
Dans l’une des villes les plus chères du pays, l’argent circule plutôt bien. La seule institution qui a décidé de ne pas en profiter est la municipalité.
Depuis le 1er août, le stationnement dans toute la zone bleue est gratuit. Excellente nouvelle pour les automobilistes, qui ne pleureront ni les horodateurs avalant les pièces sans rendre la monnaie, ni les sabots posés avec la rapidité d’une équipe de Formule 1, ni la grue apparaissant toujours plus vite qu’un agent chargé de réparer un trottoir.
Cette gratuité n’est cependant pas un cadeau de la municipalité. Elle n’est issue ni d’une politique sociale audacieuse ni d’un soudain mouvement de compassion envers les Marsois et leurs visiteurs.
Le contrat de gestion a simplement expiré le 31 juillet sans que le suivant soit prêt.
La date n’avait pourtant rien de secret. Elle figurait dans le contrat. Une première procédure a été annulée en juin. L’ouverture des offres de la suivante devait avoir lieu le 7 août, avant d’être reportée au 24 août. L’administration tunisienne vient ainsi d’inventer une nouvelle manière d’anticiper : commencer à régler le problème après qu’il s’est produit, alors qu’il était connu depuis des années.
Le choix du mois est admirable. Il fallait précisément attendre août, lorsque les Tunisois convergent vers La Marsa, que les terrasses se remplissent et que chaque place devient un bien rare, pour mettre les recettes du stationnement en vacances. À deux dinars l’heure, les horodateurs auraient pu travailler. Ils ont obtenu un congé administratif.
La municipalité appelle maintenant les automobilistes à respecter spontanément le Code de la route et le plan de circulation afin d’éviter les embouteillages.
Après avoir raté le renouvellement du contrat, elle confie donc l’organisation du stationnement au civisme collectif.
C’est trop mignon !
La Marsa offre un petit résumé du pays. La Tunisie ne perd pas seulement de l’argent parce qu’elle en manque.
Elle en perd aussi à cause d’un appel d’offres annulé, d’une ouverture de plis reportée, d’un contrat non renouvelé ou d’un dossier attendant le bon cachet sur le mauvais bureau.
En Tunisie, on répète qu’il n’y a pas d’argent. À La Marsa, il était là, prêt à payer. L’administration lui a demandé de revenir après le 24 août.











5 commentaires
A4
Le train qui accélère … Il vaut mieux en rire …
LE TRAIN
Ecrit par A4 – Tunis, le 24 Septembre 2021
Ils peuvent nous dire et répéter
Que notre beau train roule et progresse
Mais il est facile de constater
Qu’il lance des signaux de détresse
Que sa mécanique fait des ratés
Se déglingue et perd toutes ses pièces
Ils peuvent prétendre qu’il avance
Qu’il fonce même et qu’il s’emballe
Qu’il a enfin trouvé sa cadence
Qui le mènerait vers les étoiles
Qu’il nous suffit d’un peu de patience
Pour parvenir à notre idéal
Ils peuvent tenter des acrobaties
Nous dire que le nouveau conducteur
Est le prince de l’orthodoxie
Malgré son allure d’usurpateur
Que nous devons tous rester assis
Et laisser faire le libérateur
Mais notre beau train est à l’arrêt
Et vains sont les petits bricolages
Il n’est pas apte à démarrer
Il est sur une voie de garage
Nous voilà hélas très mal barrés
C’est encore une erreur d’aiguillage !
Hannibal
Ep. 1 : Quand le personnage dit ce genre de choses c’est pour préparer les esprits à l’échec, le nième élément d’une suite infinie.
C’est formidable ou exaspérant. Comment arrive-t-il à garder son boulot. J’aimerais bien entendre son recruteur initial.
Ep. 2 : Rome ne fait que lancer une idée, comme une rumeur savamment orchestrée pour mesurer les réactions qui s’en suivent. Tunis qui est censé réagir, ne réagit pas. Le défaut de réaction est une marque de fabrique. Bon! Maintenant Rome à la voie libre et de toutes façons, une visite, une tenue adéquate et un sourire feront avaler n’importe quelle couleuvre au personnage.
Ep. 3 : cet épisode prête vraiment à sourire et s’il y avait un conseil municipal élu, j’aurais dit qu’il ferait du clientélisme parce que les élections municipales seraient proches. Bon! Le père Noël n’existe pas et je suis sûr que La Marsa va se rattaper après le 24 août en augmentant les prix et en ramenant plus de voitures à la fourrière. Marsois et leurs visiteurs, équipez-vous de dashcams. Ça va être la jungle!
Fares
TGV, accélérations et un foutage de gueules monumental
« À Carthage, les appels à l’accélération se succèdent »
Le présentateur d’une émission télé a visité une famille extrêmement pauvre qui vit dans une cabane délabrée. Ils étaient tous là, le chef de famille, la maîtresse de la cabane et deux gaillards, leurs fils. Les quatres étaient étendus sur des matelas sales en plein milieu de l’après midi. Le présentateur n’a pas pu résister à ce spectacle et a sommé ces quatres fainéants de faire quelque chose, de bouger. Sur ce, les paresseux ont commencé à se remuer mollement sur leurs matelas en disant: voilà nous sommes entrain de bouger, mais notre misère est toujours là.
Je suppose que même une tortue peut accélérer sa cadence, mais sans résultats perceptibles.
Accelerons, du foin pour les zkafnas.
Le rapprochement avec les romans de Kafka, surtout son livre le château est judicieux.
En parlant de Kafka, où est passé notre ami Zaghouan? J’espère qu’il se porte bien. Il a laissé un grand vide sur BN
Hannibal
@Fares,
Si je me souviens bien, Zaghouan a été agacé par les commentaires niveau zéro pointé de certains, dont un qui fait des textes indéchiffrables, répétitifs et qui ne volent pas haut. Zaghouan aurait écrit qu’il interviendrait moins.
Fares
Bonjour Hannibal,
Moi aussi j’étais agacé par ces commentaires indéchiffrables. J’ai quasiment arrêté de publier. Mais les choses se sont améliorées depuis. J’espère que Zaghouan reviendra sur sa décision l, c’est l’un des meilleurs contributeurs sinon le meilleur sur BN.