Depuis la fin du mois de juillet, l’eau embouteillée se raréfie dans les commerces tunisiens. Après avoir parlé de rumeurs et de « crise artificielle », les autorités ont été contredites dès le lendemain par les professionnels. Trois semaines et plusieurs échéances manquées plus tard, les rayons restent sous tension, tandis que les explications et les dates de retour à la normale continuent de changer.
Tout devait rentrer dans l’ordre au début du mois d’août. Puis à la fin de la première semaine. Le 8 août, le marché aurait même déjà retrouvé son rythme normal. Quatre jours plus tard, le même représentant des producteurs annonçait pourtant encore trois à quatre semaines de tensions, voire une pénurie se prolongeant jusqu’en septembre. Le 17 août, un autre représentant de la filière ramenait soudain ce délai à dix jours.
Depuis près de quatre semaines, la pénurie d’eau embouteilléeest toujours présentée comme temporaire, mais sa fin change au gré des interventions médiatiques. La chaleur, les délestages électriques, les achats de précaution, l’épuisement des stocks, le plastique, les circuits informels et la spéculation ont successivement été pointés du doigt. Ces facteurs peuvent se cumuler. Leur succession révèle surtout l’absence d’un diagnostic partagé sur l’état réel du marché.

Une pénurie visible avant d’être admise
Dès le 25 juillet, plusieurs grandes surfaces présentaient des rayons entièrement vides ou fortement dégarnis. Certaines limitaient déjà le nombre de packs vendus par client. La canicule avait fait bondir la demande, tandis que les perturbations de l’eau de la Sonede poussaient des ménages à constituer des réserves et à utiliser l’eau embouteillée jusque pour cuisiner.
La réponse officielle a pourtant pris la forme d’un déni en bonne et due forme. Le 28 juillet, la directrice de la communication de l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie (ONTH), Moufida Ben Nasr, assurait que les quantités d’eau minérale disponibles étaient suffisantes. Elle attribuait les perturbations à la chaleur et aux « rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux », susceptibles de pousser les consommateurs à acheter deux packs au lieu d’un.
La responsable a même qualifié la situation de « crise artificielle » et conseillé aux clients de choisir une autre marque lorsque la leur manquait. Le problème ne résidait donc pas, selon l’Office, dans l’insuffisance de l’offre, mais dans le comportement des consommateurs. Les rayons vides rendaient pourtant cette lecture difficile à soutenir.
Des promesses contredites de semaine en semaine
Le discours officiel n’aura résisté que 24 heures. Le 29 juillet, le président de la Chambre syndicale des producteurs de boissons non alcoolisées, Lassâad Mzah, reconnaissait explicitement les tensions : « Il y a effectivement un manque, on ne peut pas le nier. » Il invoquait la hausse de la consommation, les coupures d’électricité et des retards dans l’arrivée de certaines matières premières, tout en niant une rupture de plastique. Il promettait un retour à la normale autour du 3 août.
L’échéance est passée sans amélioration décisive. Le 6 août,Lassâad Mzah intervenait de nouveau, expliquait que les délestages avaient ralenti les chaînes d’embouteillage et que le stock constitué pendant l’hiver, censé couvrir le marché jusqu’au 15 août, avait été épuisé plus tôt que prévu. Il dénonçait aussi une « frénésie » d’achats et annonçait une nouvelle normalisation autour des 9 et 10 août.
Le 8 août, M. Mzah ne se contentait plus de prévoir une amélioration. Il affirmait que l’approvisionnement du marché avait retrouvé un rythme normal
Quatre jours plus tard, sur Mosaïque FM, son diagnostic changeait radicalement. Le stock stratégique était épuisé, toutes les unités ne pouvaient pas fonctionner 24h/24 et les tensions risquaient de durer jusqu’en septembre.
Le retour à la normale était alors repoussé de trois à quatre semaines, d’après lui, grâce notamment au départ attendu des touristes et des Tunisiens résidant à l’étranger. L’équilibre ne devait donc plus être rétabli par la production, mais par la diminution du nombre de consommateurs.
Le 17 août, le calendrier changeait encore. Le président de la Chambre nationale des commerçants de produits alimentaires en gros, Nabil Ayadi, estimait que le marché pourrait retrouver son rythme normal dans une dizaine de jours, autour du 27 août. Il évoquait désormais une pénurie de granulés de plastique, pourtant relativisée jusque-là, et l’apparition d’un « quatrième acteur » dans la distribution : de grands dépôts revendant l’eau par de petits camions, notamment aux cafés et aux restaurants, à des prix élevés.
Les causes avancées ne sont pas nécessairement incompatibles. Les échéances contradictoires, en revanche, montrent que ni les professionnels ni les autorités ne disposent, ou ne publient, une photographie fiable de la production, des stocks et de la distribution.
Le ministère du Commerce saisit, mais n’explique pas
Face à la crise, les autorités ont brandi l’arme de la répression. Les services du ministère du Commerce ont saisi plus de 147.000 litres d’eau conditionnée entre la deuxième moitié de juillet et le début du mois d’août, pour des infractions touchant à la transparence des transactions et au respect des prix. Le ministère n’est donc pas resté inactif, mais sa présence publique s’est limitée au contrôle. Il n’a présenté aucun état précis du marché et n’a pas expliqué comment un produit annoncé comme disponible pouvait rester aussi difficile à trouver.
Ces saisies, étalées sur plusieurs jours, représentent néanmoins moins de 1,5 % de la seule consommation d’une journée de pointe, estimée à dix millions de litres. Même rapportée à une fraction de journée, l’ampleur de la fraude constatée reste marginale au regard du déficit observé sur le marché.
Elles confirment l’existence de pratiques opportunistes, mais ne peuvent expliquer plusieurs semaines de pénurie. La spéculation a pu aggraver les tensions ; elle ne dispense pas d’examiner les défaillances de production, de stockage et de distribution.
Les achats de précaution sont eux aussi autant une conséquence qu’un facteur d’aggravation. Lorsqu’un consommateur voit les rayons se vider et entend chaque semaine une nouvelle date de normalisation, il est naturellement tenté d’acheter plusieurs packs dès qu’il en trouve.
Les autorités choisissent la politique de l’autruche
Le plus révélateur n’est plus seulement la succession des explications, mais le silence des autorités. L’ONTH a parlé le 28 juillet pour nier la pénurie et dénoncer une « crise artificielle ». Dès le lendemain, le représentant des producteurs reconnaissait le manque. Depuis ce démenti contredit en 24, l’Office n’a plus expliqué la persistance de la crise, corrigé son diagnostic ou actualisé ses chiffres.
À sa place, producteurs, grandes surfaces et grossistes occupent seuls les médias, avancent leurs propres explications et fixent leurs échéances.
Le ministère du Commerce apparaît pour annoncer des saisies, mais pas pour coordonner publiquement la résolution de la pénurie. Le ministère de l’Agriculture ne prend pas davantage la parole pour expliquer aux consommateurs ce qu’il en est. Comme si la crise se déroulait dans un autre pays.
L’eau du robinet, l’autre grande absente
La Sonede aurait pourtant eu un rôle essentiel à jouer. La ruée sur l’eau embouteillée traduit une défiance ancienne envers l’eau du robinet, accentuée par les coupures, les variations de goût et la salinité observée dans certaines régions. Pour de nombreux consommateurs, l’eau de la Sonede peut servir aux usages domestiques, mais ne devrait pas être bue.
Cette conviction ne correspond pas au discours technique de l’entreprise, qui affirme que l’eau distribuée est contrôlée et que ses analyses répondent aux normes tunisiennes ainsi qu’aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Cela ne signifie ni que son goût est identique partout ni qu’aucun incident local ne survient. Cela signifie qu’elle est produite et contrôlée comme une eau potable.
Pendant que les bouteilles disparaissaient des commerces, la Sonede aurait pu publier des résultats récents, expliquer les différences de goût selon les régions et distinguer clairement goût et potabilité. Elle n’en a rien fait. Les autorités dénoncent les rumeurs lorsqu’elles veulent expliquer les achats excessifs, mais communiquent très peu pour combattre l’idée, profondément ancrée, selon laquelle l’eau du robinet serait impropre à la consommation.
Cette idée profite assurément au lobby des industriels, mais rien ne permet d’affirmer que les producteurs ont fabriqué cette défiance. Leur marché prospère néanmoins grâce à elle. En abandonnant le terrain de l’information, la Sonede et les ministères concernés laissent les inquiétudes et les intérêts commerciaux parler à leur place.
Le marché finira inévitablement par retrouver son équilibre. Les températures baisseront, les stocks se reconstitueront et les bouteilles réapparaîtront.
Mais après avoir nié la pénurie, puis laissé les professionnels annoncer seuls sa fin à plusieurs reprises, les autorités officielles ne pourront plus proclamer le retour à la normale au micro d’une radio. Il faudra d’abord qu’il se voie dans les rayons.
Et, pour que la prochaine pénurie ne produise pas exactement les mêmes effets, il faudra aussi que l’État recommence à expliquer aux Tunisiens ce qui coule de leur robinet.
Maya Bouallégui











2 commentaires
Tunisino
Tout un pays est en difficultés suite à la gestion philosophique du littéraire Saied, il considère que les sciences de gestion et le futur n’existent pas, malgré qu’il connait très bien qu’a coté de la faculté de droit se trouve une faculté de gestion à Tunis. Un économiste connu l’a dit, l’Etat fait aux tunisiens ce qu’un ennemi fait à son ennemi! L’irresponsabilité des littéraires politisés est sans limites. Ils savent qu’ils sont foutus mais ils veulent toujours essayer car ils sont incapables de se projeter dans le futur pour voire les désastres qu’ils peuvent causer aux tunisiens. Toute troisième république doit interdire aux imbéciles de recevoir des responsabilités, ils ne sont que dangereux, aventuriers et suicidaires.
Hannibal
Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer comment les petits kiosques et les vendeurs de fruits secs (hammassa) reçoivent-ils des quantités considérables de packs d’eau ?
Autre sujet : il faut lancer une grande réflexion sur les avantages et les inconvénients du tourisme dans un pays aride, assujetti aux coupures d’eau et d’électricité et incapable de mettre en place une gestion des déchets.