Depuis plus d’une semaine, les coupures d’électricité se succèdent à travers le pays. La canicule et l’utilisation massive des climatiseurs expliquent le pic de consommation, mais elles ne disent rien des pertes infligées aux professionnels, de l’extrême disparité entre les régions ou de l’absence de toute indemnisation. Commerçants, pharmaciens, restaurateurs, agriculteurs et industriels voient leurs marchandises se détériorer et leur activité s’arrêter. Ils supportent seuls le coût des délestages. Et devront bientôt payer leur facture d’électricité.
Dans sa boucherie de la cité Ennasr, Rzouga ne pensait pas seulement à la chaleur devenue étouffante. Il regardait surtout ses réfrigérateurs à l’arrêt et la viande qu’ils contenaient. À l’intérieur, près de 20.000 dinars de marchandise risquaient de devenir impropres à la consommation.
Interrogé par Business News, Rzouga raconte une course contre la montre, sans savoir précisément quand le courant reviendrait. Une heure peut encore être absorbée. Deux heures rendent la situation inquiétante. Au-delà, sous une chaleur exceptionnelle, chaque minute supplémentaire menace une marchandise qu’il devra jeter et remplacer à ses frais.
La coupure s’achève lorsque la Steg rétablit le courant. Mais, pour le commerçant, ses conséquences peuvent se prolonger pendant plusieurs semaines. Il faut absorber la perte, renouveler le stock, payer le personnel, les fournisseurs, le loyer et les charges. Le chiffre d’affaires perdu, lui, ne sera jamais récupéré.
Depuis plus d’une semaine, des milliers de professionnels vivent la même angoisse que Rzouga à travers le pays. Les délestages ne constituent pas pour eux un simple problème de confort. Ils interrompent leur activité, détériorent leurs marchandises, menacent leurs équipements et fragilisent des entreprises déjà confrontées à une conjoncture difficile.
Des médicaments jetés après trois heures
Dans une pharmacie du Grand Tunis, trois heures de coupure ont suffi pour provoquer des pertes. Le pharmacien affirme à Business News avoir dû mettre au rebut des médicaments dont les conditions de conservation ne pouvaient plus être garanties après la rupture de la chaîne du froid.
L’enjeu dépasse ici la seule perte financière. Certains médicaments doivent être conservés dans une fourchette de température stricte. Lorsque celle-ci n’est plus garantie, les produits concernés ne peuvent pas simplement être replacés dans le réfrigérateur et proposés aux patients comme si rien ne s’était passé.
Ce témoignage soulève une inquiétude plus large. Si des médicaments ont dû être jetés après trois heures de coupure dans le Grand Tunis, qu’en est-il des pharmacies situées dans les localités restées douze, voire 22 heures sans électricité ? Certaines disposent certainement de groupes électrogènes ou d’équipements de secours. D’autres non. À ce jour, aucun recensement public ne permet de connaître le nombre de pharmacies touchées, la valeur des médicaments détruits ou les mesures prises pour garantir la sécurité des produits conservés.
Les patients tributaires d’appareils électriques sont encore plus directement exposés. Concentrateurs d’oxygène, équipements d’assistance respiratoire et autres dispositifs médicaux utilisés à domicile ne peuvent pas tous fonctionner pendant plusieurs heures sur batterie. Derrière chaque planning de délestage se trouvent ainsi des situations dans lesquelles la coupure ne menace plus seulement une activité économique, mais potentiellement une vie.
Commerces fermés, restaurants à l’arrêt
Dans certaines grandes surfaces dépourvues de groupes électrogènes, le délestage entraîne la fermeture. Les caisses, les balances et les terminaux de paiement cessent de fonctionner. Les clients doivent abandonner leurs achats et l’activité commerciale s’interrompt, parfois au moment où l’affluence est la plus forte.
À la perte immédiate de chiffre d’affaires s’ajoute la menace pesant sur les produits frais et surgelés. Une coupure de trois heures ne rend pas automatiquement tous les yaourts, crèmes, fromages et produits congelés impropres à la consommation. Tout dépend de la température réellement enregistrée dans les équipements frigorifiques. Mais dans des meubles régulièrement ouverts, exposés à une chaleur extrême et privés d’alimentation pendant plusieurs heures, le maintien de la chaîne du froid ne peut être tenu pour acquis.
Les restaurateurs se trouvent dans une situation similaire. Une coupure pendant le service du midi ou du soir ne signifie pas seulement quelques heures de fermeture. Elle représente des réservations annulées, des clients renvoyés, des repas qui ne seront pas facturés et des denrées dont la conservation doit être contrôlée. Les salaires et les charges restent pourtant dus, même lorsque les caisses sont vides.
Dans une vidéo de plus de cinq minutes, la députée Majdouline Ouerghi laisse éclater sa colère et son désespoir. L’élue raconte la mésaventure d’un professionnel qui aurait perdu pour 180.000 dinars de glaces après une longue coupure d’électricité. Elle affirme également que certaines zones de Tinja, dans le gouvernorat de Bizerte, ont été privées de courant pendant près de douze heures. Son indignation porte ainsi autant sur l’ampleur des pertes que sur l’inégalité entre les régions : pourquoi certaines localités subissent-elles deux ou trois heures de délestage quand d’autres restent douze heures dans le noir ? Derrière les 180.000 dinars de marchandises perdues, il y a un commerçant qui risque de voir plusieurs années de travail anéanties en quelques heures. Une seule coupure peut suffire à mettre en péril la survie de son entreprise.
À Nabeul, toute une filière paralysée
À Nabeul, les conséquences des délestages dépassent les pertes d’un commerçant ou d’un restaurant. Elles se propagent à l’ensemble de la filière de la tomate destinée à la transformation.
Selon des agriculteurs interrogés par l’agence TAP, plusieurs unités industrielles ont été contraintes d’arrêter leur activité. D’autres continuent de fonctionner à cadence réduite, faute d’une alimentation électrique stable.
Devant les usines, les camions chargés de tomates attendent parfois pendant plusieurs jours. Sous l’effet des fortes chaleurs, les fruits se détériorent. Certaines cargaisons finissent par être refusées. La panne électrique de l’usine devient alors la perte de l’agriculteur, qui a travaillé pendant des mois, engagé des dépenses et compte sur la campagne pour rembourser ses dettes et ses crédits bancaires.
La filière connaissait déjà des difficultés. Des producteurs dénoncent le retard pris au démarrage de la transformation, le manque de moyens de transport et la réticence de certaines usines à recevoir de nouveaux volumes, alors que d’importants stocks de concentré couvriraient près de deux années de consommation nationale. Les coupures n’ont pas créé tous ces problèmes, mais elles les ont fait basculer dans une nouvelle dimension.
L’enjeu est considérable. Quelque 4.500 hectares sont consacrés à la tomate de transformation dans le gouvernorat de Nabeul, pour une production attendue d’environ 247.000 tonnes. À l’échelle nationale, la récolte est estimée à 800.000 tonnes, en baisse d’environ 200.000 tonnes par rapport à la précédente campagne. Une coupure de quelques heures dans une usine peut ainsi compromettre plusieurs mois de travail dans les champs et affecter les revenus de milliers de familles.
Une heure annoncée, deux ou trois heures vécues
Les responsables de la Steg ont assuré que les coupures duraient en moyenne une heure. Cette durée ne correspond pourtant pas aux témoignages recueillis par Business News.
Dans la majorité des cas qui ont pu être documentés, les interruptions ont duré entre deux et trois heures. Aucune des personnes interrogées n’a fait état d’une coupure limitée à une heure. Ce décalage ne suffit pas à invalider une moyenne nationale, dont Business News ne connaît ni la méthode de calcul ni l’échantillon. Il montre néanmoins que la durée communiquée par la Steg est très éloignée de l’expérience de nombreux usagers.
Surtout, la moyenne masque des écarts considérables. Majdouline Ouerghi a évoqué des coupures ayant dépassé douze heures dans certaines zones du gouvernorat de Bizerte. Sa collègue Cyrine Boussandel a, de son côté, fait état d’une interruption de 22 heures à Menzel Abderrahman.
Selon cette dernière, l’électricité a été rétablie après son intervention auprès d’un directeur de la Steg qu’elle a contacté au siège. L’épisode appelle une question dérangeante : que deviennent les citoyens qui ne connaissent aucun responsable et ne disposent pas d’une députée pour intervenir en leur faveur ?
Un délestage peut être techniquement nécessaire pour empêcher l’effondrement général du réseau. Mais selon quels critères certaines localités sont-elles privées d’électricité pendant deux heures et d’autres pendant douze ou 22 heures ? Comment les zones sont-elles choisies ? Comment la rotation est-elle organisée ? Les établissements de santé, les patients dépendants d’appareils médicaux et les activités particulièrement sensibles sont-ils recensés et protégés ?
Faute de transparence sur ces critères, et avec un déficit flagrant de communication de la part de la Steg et du ministère de l’Industrie, le délestage prend l’apparence d’une loterie territoriale.
L’imprévisibilité aggrave les pertes
La Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect) a alerté, vendredi 17 juillet 2026, sur les conséquences des coupures pour les entreprises de tous les secteurs et de toutes les régions.
L’organisation cite les arrêts de production, le ralentissement de l’activité, les pertes directes et indirectes ainsi que les dommages subis par les équipements industriels, électriques et électroniques. Elle avertit que cette situation pèse sur la productivité, la compétitivité et le climat d’investissement.
La Conect reconnaît les efforts de la Steg pour annoncer les coupures programmées, mais juge les informations encore trop imprécises sur les zones concernées, les horaires et les durées prévisionnelles.
Pour un professionnel, ce défaut de visibilité peut faire toute la différence. Une usine ne peut pas réorganiser ses équipes ou ses cycles de production. Un restaurateur ne sait pas s’il doit maintenir ses réservations et ses commandes. Un commerçant ignore s’il doit transférer ses produits frais ou fermer son établissement. Une coupure annoncée pour une heure, mais prolongée pendant trois heures, rend même les précautions initialement prises insuffisantes.
Alors que les pertes se multiplient, la Conect a donc publiquement interpellé la Steg et les pouvoirs publics. L’Utica, principale organisation patronale du pays, est restée silencieuse. Jusqu’à la rédaction de ces lignes, elle n’a publié aucune position officielle pour défendre les commerçants, industriels, restaurateurs et autres professionnels qu’elle est censée représenter.
Qui indemnisera les professionnels ?
Le préjudice économique total des délestages reste inconnu. Aucun organisme public n’a présenté une première estimation. Aucun mécanisme de déclaration des pertes n’a été annoncé. Les professionnels ne savent pas davantage s’ils peuvent solliciter une indemnisation auprès de la Steg ou de toute autre institution.
Après avoir rapporté le cas de l’épicier ayant perdu pour 180.000 dinars de glaces, Majdouline Ouerghi a posé publiquement la question : la Steg indemnisera-t-elle ses clients lésés ? Annulera-t-elle leurs factures des prochains mois ou exigera-t-elle qu’ils continuent à les payer comme si rien ne s’était passé ?
La question n’est pas seulement rhétorique. Les professionnels ne paieront évidemment pas les kilowattheures qu’ils n’ont pas consommés pendant les coupures. Ils continueront néanmoins à recevoir leurs factures sans que les pertes provoquées par l’interruption du service soient, à ce jour, prises en charge.
Une crise sans ministre de plein exercice
La crise intervient alors que la Tunisie ne dispose toujours pas d’un ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie de plein exercice. Depuis le limogeage de Fatma Thabet Chiboub en avril, le portefeuille reste géré par intérim.
En temps ordinaire, cette vacance constituerait déjà une anomalie. En pleine crise énergétique, alors que les délestages paralysent des entreprises et mettent en danger des activités sensibles, elle pose directement la question du pilotage politique du secteur.
Lors de sa rencontre, hier, avec la cheffe du gouvernement, Kaïs Saïed a longuement évoqué le plan de développement 2026-2030. Pas un mot, dans le communiqué officiel, sur les délestages qui paralysent le pays depuis plus d’une semaine, sur les coupures d’eau qu’ils provoquent, ni sur les pertes subies par les professionnels. Alors que l’électricité et l’eau constituent la préoccupation immédiate de millions de Tunisiens, le chef de l’État a choisi de mettre en avant un plan portant sur les quatre prochaines années. À lire la communication de Carthage, ce qui accable aujourd’hui la population ne semble pas figurer parmi les urgences présidentielles.
Hichem Ajbouni, dirigeant d’Attayar, refuse que la responsabilité soit diluée entre la Steg, le gouvernement et les consommateurs. S’appuyant sur la Constitution de 2022, qui confie au président de la République la détermination de la politique générale de l’État et de ses choix fondamentaux, il résume son accusation par une formule : « Des pouvoirs absolus doivent s’accompagner de responsabilités absolues ».
L’opposant interroge notamment l’absence de protection particulière pour les zones abritant des établissements de santé ou des patients dépendant d’appareils électriques. Il dénonce également l’imprécision des calendriers, le non-respect des horaires annoncés et l’absence de compensation pour les entreprises.
Le boucher remplacera sa viande. Le pharmacien rachètera ses médicaments. Le restaurateur supportera ses services perdus. L’agriculteur ne sera pas payé pour ses tomates refusées. L’entreprise réparera éventuellement ses équipements endommagés. Chacun absorbera individuellement les conséquences d’une crise qui, elle, est nationale. Puis la facture de la Steg arrivera et qu’ils doivent obligatoirement payer, sous peine de… coupure.
Maya Bouallégui














Commentaire
Tunisino
C’est clair, le citoyen n’a aucune importance dans le régime de cet aventurier suicidaire, incompétent et irresponsable. Il est temps pour rappeler les pendules à l’heure!